‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 41 sur 73 · I. III, um · texte numérisé non relu

I. III, um

LA MOUALE DE LUCUÈCE.

plus précieuses pour la postérité, parce qu'à leur prix réel s'ajoute encore une valeur historique. Ce qui fut monnaie, avec le temps devient médaille. Comme nous tenons a peindre surtout Lucrèce par lui-même, terminons cette série de tableaux sur la vanité des grandeurs par un morceau entre tous célèbre où le poëte philosophe fait sur ce point sa profession de foi avec une sincérité frémissante et une incomparable magnificence d'images. Du baut de son observatoire philosophique, d'où il embrasse d'un regard tout le spectacle de la vie humaine, il accable de ses malédictions l'amour des honneurs et des richesses, il oppose à ces fureurs cupides la paix dont il jouit lui-même dans le sein de la sagesse et, avec un singulier mélange de mépris pour les luttes de l'ambition, de pitié pour le malheur de ceux qui y sont engagés, de joie en sentant sa propre sécurité, il fait à la fois un tableau général des mœurs romaines au temps des guerres civiles et une exposition poétique de sa doctrine.

Devant la mer immense on aime à voir du port L'homme battu des flots lutter contre la mort ; Non, le malheur d'aulrui n'est pas ce que l'on aime, Mais la Iranquiliitc que l'on sent en soi-même; On aime à voir encore, en paisible témoin. Do grandes légions s'entre-choquer au loin ; Mais on aime surtout au-dessus des orages Uabitcr ce séjour élevé par les sages, D'où l'on voit à ses pieds les mortels incertains, De lu vie au hasard courunt tous les chemii.s,

102 CIIAPITRK VI.

Armés de leur génie ou fiers do leur naissance ,

Lutter pour la richesse et la loutc-puissanco

Et par de longs travaux jour et nuit dispulor

Ce faîte des grandeurs où tous veulent monter.

0 triste aveuglement, ô misères hum lines,

Dans quelle sombre nuit, hélas! dans quelles peines,

Misérable mortel, tu perds ces quelques jours

Que la nature donne et ravit pour toujours ' ! (U, 1.)

Faute (le connaîlfo la morah^ ('picuriciine, on a souvent mal compris le sons de ces belles images (lu poêle latin. Vollalie s'y est mt'pris : « Pardon, Lucrèce, je soupçonne que vous vous trompez ici en morale, comme vous vous trompez souvent en pliysi(iue. C'est, à mon avis, la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau (jue la tempête va submerger. Cela m'est arrivé ; et je vous jm-e que mon plaisir, méh» (l'inquifUinb» et de

Suave, mari ma^no ttirbaiiiibiis a^qtiora ventis, E terra ma<»num alterius spectarc hiborcm ; Non quia voxari quomquam est jucunda volupla'», Sed quibus ipse nialis careas quia ccrncrc suave est ; Suave cliani belli cerlaniina njagua tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli. Sed nil didcius est, bene quani niunita tenerc Edita doctrina sapieutum templa serena, Despicerc uiide queas alios, passinupie videre Errare, atquc viani palantcs quaM'ere vitu», Certare iugcnio, conleudere nobilitatc, r^octes atque dies niti praîstante labore Ad suuunas emcrgerc opes, rerunique potiri. O miseras houiinuui meutes ! o peclora caeca! Qualibus in teuebris vit^ie, quantisque perichs, DeiiUur hoc ;e', i, quod-unupic est !

LA MORALE DE LUCnÈCf:. 103

mnlnîse, n'était point du tout le fruit de ma réflexion; il ne venait pas d'une coniparaison^ecrète entre ma sécurilé et le danger de ces infortunés; j'étais curieux et sensible à la fois... A la bataille de Fontenoy, les petits garçons et les petites filles mont.iientsur les arbres d'alentour pour voir tuer du monde'. » Voltaire me paraît ici parler un peu à la l'igère et ne pas entrer dans la pensée de Lucrèce. Sans doule on peut assister à un naufrage ou à une l)ataille par simple curiosité, mais on peut aussi y éprouver un tout autre sentiment. Un philosophe qui f.iit de la tranquillité l'unique objet de ses désirs et de son étude, qui professe le mépris de l'ambition et de la cupidité, s'il voit une bataille où on se dispute la puissance, le naufrage des matelots qui naviguent pour s'enrichir, fera bien nalurcllement une comparaison entre ces agitations périlleuses et sa propre sécurilé. Ces images né sont pas des fantaisies de poêle, elles mettent en lumière le principe fondamental de la doctrine. L'espèce de bonheur que décrit ici Lucrèce est en ellet le bien le plus précieux que promît la morale d'Épicure

D'autres ont accusé Lucrèce de trouver sa joie dans une curiosité inhumaine; ils n'ont pas vu que le poète lui-même leur répondait d'avance en disanl : (( Non, ce n'est pas que je prenne plaisir à l'infortune d'aulrui : »

L Dict.phil., article Curiosilé,

lOi

Non quîa vexari qiipmquam est jucunfla voUiptas.

On s'est même appuyé quelquefois sur ce début du deuxième livre pour soutenir que Lucrèce est un esprit froid, égoïste, impassible. Hien de moins juste. Il n'est pas de poète ancien, si ce n'est Virgile, qui soit plus prompt à s'émouvoir et qui ait plus laissé voir les tendresses de la virilité. Même quand il ne fait que de la science, qu'il ne se propose que d'être exact, sMl rencontre un sujet où est intéressée la destinée bumaine, son génie palpite. Qu'il nous suflise de citer comme exemple la description de la peste d'Atbènes'. Bien plus, sa délicate sensibilité ne reste pas même indifférente devant le sort des animaux et des plantes, et son imagination va jusqu'à prêter la vie à l'inerte matière. On a bien peu senti l'originale beauté de son poëme, si on ne s'est pas aperçu que la pitié en fait souvent le cbarme et que de toutes parts s'écbappe,

1 Nous désignons à acssein ce morceau parce qui! a été souvent cité pour prouver au contraire que Lucrèce est insensible. Ou a ni^me ajouté qu'un poète sans dieu ne pouvait compatir a-i malheur d'un peuple et devait regarder les homn.es comme un vil troupeau. On lui a opposé enfin Virgile, si poétiquement tendiv dms sa /Vste des animaux. i:n parlant ainn, ces critiques no prouvent qu'une chose, c'est qu'ils oui été insensibles eux-mônuà la sombre couleur du tableau de Lucrèce, à son harmonie lugubre il «^es expressions sobrement pathétiques, telles qu'on do.i les attendre d'un philosophe qui ne prétend faire dans le moment que de la physiologie, et qui tient à se montrer, en si grave matière, aussi exact que Thucydide et Hippocratc. A qui sait regarder, cette peinture paraîtra terrible.

LA MORALE DK LÏJCRKCE.

souvent malgré le poète et comme à son insu, le Ilot contenu de son universelle sympalbie.

Il continue, et en des vers d'une précision et même d'une sécheresse didactiques, il rappelle les principes épicuriens sur lesquels est fondé le vrai bonheur : la nature demande peu, elle n'a besoin ni de richesse, ni de luxe; la santé du corps et de l'ûme suffit à sa félicité : voilà les règles que Lucrèce établit avec une rigueur scolaslique; mais peu h peu sa pensée, bien qu'elle reste toujours attachée à ce fond de doclrine, comme la fleur à la graine, s'épanouit en poétique corollaire et se déploie en images.

Lli quoi ! n'entcnds-tu pas le cri de la nalure ?

« Un corps sain, sans douleur, une Ame libre et pure,

Sans souci, sans terreur, voilà l'unique bien,

Voilà ce que je veux, tout le reste n'est rien. »

Peu de chose en effet nu corps est nécessaire ;

Pourvu qu'à la douleur il puisse se soustraire,

Et qu'il goijle sans frais quelques simples plaisirs,

Sa nature est contente et n'a plus de désirs !

Si dans un grand palais lu n'as pas ces statues,

Beaux jeunes gens en or, montrant leurs grâces nues,

Qui portent des flambeaux dans leurs supeibes mains

Pour mieux illuminer les nocturnes festins ;

El si le bruit des luths ne vient battre à toute heure

Les murs d'or ou d'argent de ta riche demeure.

Du moins sur l'herbe molle et sous l'ombrage épais,

Sur les bords d'un ruisseau, lu pourras et sans frais

Avec tes chers amis, en douce compagnie,

Goîiler nonchalamment les charmes de la vie,

Surtout quand la saisofv«ourit, que le piinlcmps

-lOC CHAPITRE Vr.

A ranimé les fl<'urs sur 1rs prés renaissants;

Crois-lu que moins longtemps la fièvre bal les veines

Si sur la pourpre en fou la nuit tu le démènes,

Sur les tableaux lis.-és d'un tapis phrygien,

Que s'il te faut rouler sur un lit plébéien * ? (II, 1G.)

Si la richesse et la puissance ne fournissent rien qui soit vraiment utile au bien-ôlre du corps, elles ne peuvent non plus contribuer à la tranquilllié de l'âme. Comme elles nous laissent la fièvre, elles nous laissent nos terreurs. Ces peintures morales, on le voit, sont toujours des démonstrations philosophiques. Lucrèce ne cesse jamais de raisonner. On ne ferait pas comprendre l'originalité puissante

I, Nonne videre,

Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut, cui Corpore sejunctiis dolor absit, menti' fruatur Jucundo sensu, cura semota metuqiie ?

lirgo corpoream ad naturam pauca vide m us Esse opus oiimino, qiiaî demant cumque dolorem, Delicias quoqiie uti multa^ substcrnore possint. Grutius interdum neque natura ipsa requirit. Si non aurea simt juvenum simulacra per œdcs, Lampadas igiiiferas manibus retinentia dextris Lumina noctuinis epulis ut suppeditentur ; Kec domus argento fulget auroque renidet; Kec citharîB reboant laqueati auratatiue templa : Cum tamen inter se, prostrati in gramine molli, Propter aquae rivum, sub ramis arboris altaî, Kon magnis opibus jucunde corpnra curant; Praîsertim cum tempestas arridct, et anni Tempnra conspergunt viridantes floribus herbas. Nec calid* citius dccedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostroque rubenti lactaris, quam si pb^bcia in vcs e cubandum est.

LA MORALE DE LUCRÈCE. 107

de cette poésie, si on né?:Iigeait de faire sentir sous la beauté des formes la solide ossature qui leur sert de soutien ;

Peut-t^ire en admettant que l'or et la richesse

N'apportent rien au corps, pas plus que la noblesse,

Pas plus que du pouvoir la royale splendeur,

Penseras-lu que Pâme en reçoit le bonheur.

Non, s'il eî>t doux pour loi de voir, grand capitaine,

Tes belles légions mou\anies dans la plaine

Simuler un combat immense, et sur les eaux

Dociles à ta voix, (loller les fiers vaisseaux,

Ah! crois-lu que dev;mt tes soldais qu'on redoute

Tes supiTstiiions, elles, sont en déroute.

Que tes peurs de la tnort à leur lour prenant peur

N'osent plus habiter l'âme d'un dictateur ?

Puisque cet appareil de la loule-puissanco N'est qu'un hochet risible, et non une défense. Que nos vagues terreurs, nos tenaces soucis Bravent javelots, glaive et tout leur cliquetis, QuMIs n'ont aucun respect môme pour les couronnes, Qu'ils osent fièrement s'asseoir auprès des trônes, Et qu'ils n'éprouvent pas conime nous de l'émoi ' Devant la pourpre et l'or dont resplendit un roi, Tu n'as pour les chas-er d'arme que la science :' C'est la nuit qui nous perd, la nuit de l'ignorance «.

(If, 37.)

Quapropter, quoniam nil nostro in corpore gaz»

ProH. iunt, neque nobiliias, ncc gloria regni ;

Quod supercst, animo quoquc nil piodesse putandum ;

Si non forte tuas legiones per loca campi

Fervere cum videas, belli simulacra cientes;

Fervere cum videas classem lateqiie vagari ;

His tibi tum rébus tiinefactœ relisiones

Celle ferme éloquence paniilra plus vivante et plus solide à qui prendra la peine d'y saisir les allusions aux mœurs du temps et de remarquer la trame dogmatique qui porte ces imaj^es '.

On ne saurait trop répéter qu'on ne comprend bien Lucrèce que si on ne perd pas de vue dans sa poésie les réalités liisloriipies et les réalités doctrinales, car ses plus beaux vers doivent leur beauté surtout à son mépris pour les vices contemporains et à la vigueur de sa foi.

Ce qui donne à cette exposition poétique de la doctrine un intérêt plus toucbant, c'est l'accent personnel de l'auteur. Il seml)le qu'il ait décrit ses propres joies et les délices de son calme pliilosopliique. On no connaît pas assez sa vie pour savoir s'il a été mêlé un moment au conflit des passions contemporaines, et s'il a rempli des charges publiques* auxquelles la noblesse de sa famille et ses talents lui permettaient d^ispirer. Cependant l'amertume de certaines réflexions donne à penser (lu'il n'est p-i^

Kiïngiunt nnimo pavidœ, mortisqiie timorés Tuni varuiiin pei tus liiiquunt curaque solutum. Quod si ridiculii Ikvc liidibriaque esse videmus, Re veraque iiietus hoiniiium curaeque soquaccs Nec jiietuimt sonitus arniorum, ncc fera tela, Audacterque inter reges rerumquo potentos Versantur, nequc fulgorem revcrcntiir al) auio, Ncc claruiu vestis splendorein purpureai, Quid dubitas, quin omni' sit liaec rationi' poter»l;i.s, Omnis cum in tenebris pr.-psj^rtim vita laboirtî 1. Voir sur ces allusions les noies dans l'appendice.

LA MORALE DE LUCRÈCE

un spectateur désintéressé de la vie humaine, et qu'il n'a pas toujours habile le séjour tranquille de la sagesse, tenipta strena, d'où l'on contemple sans péril comme sans trouble les orages de la vie. On ne célèbre pas les douceurs du rivage et du port avec une joie si vive et un transport si naturel ([uand on n'a pas été soi-même le jouet de la tempête et tout près du naufrage. 11 faut avoir souffert de ses propres passions ou des passions d'autnii pour les délester avec celle vigueur, et une haine si profonde suppose moins peut-être l'indignation (le la vertu étonnée que le legret encore présent d'une ambition déçue. Quoi (pi'il en soit, que Lucrèce ait été simplement le témoin indigné d'une époque abominable, ou qu'il ait été la victime de ses propres erreurs, on comprendra également qu'il ait embrassé avec amour une doctrine qui recommandait avant tout la modération, la douceur des mœurs et le bonheur d'une sage indifférence. Il est arrivé plus d'une fois dans Tantiquité que de grands esprits, dégoûtés du monde et d'eux-mêmes, se sont jetés dans la philosophie, à peu près comme, dans les temps modernes, des ûmes blessées vont cacher et guérir leurs peines dans les asiles de la religion.

La doctrine d'Épicure ne devait pas épargner l'amour. Aussi bien que la cupidité, l'amhition et les terreurs superstitieuses, il peut troubler la tranquillité de Tàme, qui est le dernier terme de la sa-

LA MORALE DE LUCRECE

gesse. Sans doute, rninour ne pouvait pas être absolument condamné dans un sjstùme ([ni le regardait comme la grande loi de la nature, et dans un poëme qui s'ouvre par un hymne à l' universelle Vénus. Cependant on signalait avec force et insistance tous les périls de la passion, on en redoutait les orages. Ce n'est pas au nom de la pureté des mœurs qu'on recommandait d'en éviter les dangers, mais au nom d'une certaine prudence philosophique pour ne pas compromettre le paisible bonheur de rimpassibililé épicurienne. L'amour est redoutable, selon Lucrèce, parce qu'il s'empare de notre esprit et le tourmente en lui présentant sans cesse les perfeclions chiméririues de l'objet aimé. Il faut donc surveiller son imagination et l'empêcher surtout de se fixer sur une seule personne. A défaut de la vertu, l'inconstance est encore le moyen le plus efficace d'échapper à la tyrannie de la passion. Ces recommandations peuvent paraître aujourd hui peu nobles et choquantes, venant d'un philosophe, mais il ne faut pas les juger avec nos idées modernes. C'était de la sagesse aux yeux desanciens, qui n'avaient pas, sur ce point, une grande délicatesse, qui ne connaissaient guère les scrupules de la pureté et n'avaient pas non plus ce que nous appellerions voloiUiers le respect de l'amour. Un rigide stoïcien, Sénèque môme, qui pourtant semble avoir des pressentiments de morale moderne, n'aurait point blûmé cette espèce de prudence.

Lucrèce ne fait que reproduire les prescriptions

de récole, mais avec quel accent personnel et quelle furie dans les peintures physiologiques et morales de l'ainourl Tandis que le tranquille Épicure, avec une douceur persuasive et par l'autorité de son propre exemple, recommandait de fuir une passion funeste au repos, le poète s'exprime avec une sorte de dégoût et d'horreur; on peut dire avec M. Sainte- Beuve (( qu'il dépeint l'amour en effrayants caractères, toutcomnie il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux *. » On est tenté de croire que le fougueux moraliste a été lui-même la victime d'une passion qu'il déleste si fort, que sa blessure n'était pas encore fermée, ou du moins qu'il avait chèrement acheté une tardive sagesse. Car il parle avec un accent tragique qu'on ne retrouve que dans la bouche de cerlains héros du théâtre, mais qui, loin de faire penser, par exemple, au chaste efl'roi d'un llippolyte, reproduit bien plutôt la honteuse douleur d'une Phèdre repentante etdésenchanlée. Quoi qu'il en soit de cetle supposition, à laquelle cerlains récits de Tanliquité viennent donner quelque crédit, et en admetiant même que la folie du poêle et l'hisloiredu philtre amoureux don né par une femme jalouse ne soit qu'une fable, il faut reconnaître du moins que ces peintures émues et la sombre tristesse qui se mêlent aux conseils attestent une expérience douloureuse.

Lucrèce nous met sous les yeux les misères et les

Page 1