‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 47 sur 73 · SIG · texte numérisé non relu

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de leurs dociriiies, pouvaient se donner In main. Lucrèce et Cicéron, l'auteur stoïcien du traité des Devoirs, tiennent souvent le même langage. Ne voit-on pas chez nous que les doctrines religieuses et philosophiques, si divers que soient leurs principes et leurs dogmes, se trouvent d'accord le plus souvent dès qu'il s'agit de devoirs et d'honnêteté commune? 11 est même fort heureux que l'honnêteté puisse d('couler de tous les principes. Ce qu'on appelle l'opinion publique en morale n'est que le grand réservoir où se rencontrent tous ces affluents venus des côtés les plus opposés, qui se tempèrent et se corrigent les uns par les autres. C'est là, disons-le en passant, ce qui doit nous rendre équitables pour toutes les doctrines, pourvu qu'elles soient sérieuses et méditées. Sans doute elles se contrarient, mais en se choquant elles se mêlant et, outre que parleur rencontre elles produisent une agitation snlutaire qui les empêche de rester stagnantes, l'une donne ce qui manque à l'autre, et cette mutuelle concession finit parproduire ce qu'on peut nommer la moyenne sagesse.

Il ne faut donc pas trop s'effrayer de ce mot Voluplè, qui n'implique aucune idée corruptrice, bien qu'il ait donné à la doctrine un renom fAcheux. Le mot était mal choisi, je le veux bien, il prêtait à réquivoque. De plus le principe que ce mot représente est dangereux et ne peut servir de fondement à la loi morale; car chacun se fait juge de son plaisir. Si l'un le place dans la vertu, un autre peut le

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chercher dans la grossière satisfaction de ses appétits. Qu'est-ce qu'une sagesse qui n'a pas de limites marquées et dont on peut à chaque instant avancer ou reculer les bornes? Aussi la doctrine a-t-elle été toujours un peu flottante et incertaine. On ne la comprenait pas et la passion de chacun la faisait fléchir en sens divers. Épiciire lui-même, s'il faut en croire ses adversaires, avait de la peine à expliquer son système; il était sans cesse occupé à le corriger, h le définir. Ses premiers et ses plus chers disciples, du vivant même du maître , interprétaient la doctrine d'une manièie imprudente ou basse, et Métrodore, s'il faut en croire ses ennemis, allait jusqu'à dire que tous les biens s<? rapportent au ventre. 11 faut donc bien se garder de recommander une morale si périlleuse et de la relever du discrédit où elle est justement tombée, mais il ne serait pas équitable d'envelopper dans un égal mépris tous les épicuriens.

Quand on nous parle de stoïcisme et de stoïciens, nous savons au juste de quelle doctrine il s'agit et de quels hommes. Leur principe peut être plus ou moins rigide, mais il est le même pour tous, malgré la diversité des temps et des caractères. Sénèque, !■ piclète, Marc-Aurèle, ne diffèrent que par ce qu'ils ont mis de leur imagination et de leur âme dans leurs discours; ils se rencontrent dans un principe qui est immuable, la vertu, laquelle peut se définir, l/épicurisme, au contraire, qui repose sur le plaisir, c'est-à-dire sur ce qu'il va de plus variab'e, prend

un caractj're diiïéront selon les hommes qui l'interprètent et le pratiquent chacun à f-a manière. La doctrine, i)arcela qu'elle dépend d'un pointqui n'est pas fixe, oscille entre les extrêmes, et peut même parcourir successivement toute la distance qui sépare la vertu du vice. C'est pourquoi dans l'histoire ancienne et moderne on rencontre des épicuriens qui se ressemhlent si peu et qui croient pourtant que leur conduite est légitime, conforme à leur règle philosopliique. Au premier rang vous avez l'épicurisme du maître, qui est grave, austère, qui ne trouve son plaisir que dans le renoncement; c'est une sorte de stoïcisme au repos. Dans les has-fonds de l'école, vous en voyez un autre que Cicéron et Horace n'ont pu peindre qu'en termes peu décents: (( Il sent, non l'école, mais l'étahle. » Au-dessus, dans les élégantes villas romaines, ou dans le palais de Mécène, les parfums de la vertu se confondent avec ceux de la cuisine; plus haut encore, un Atticus place la sagesse dans une prudence délicale, dans une hienveillance intéressée et, pour protéger son bonheur, recrute des amis, comme d'autres lèvent des soldats. Vous trouverez même un épicurisme actif, intrigant, valeureux, celui de Cassius qui se donne tout entier aux rêves de l'ambition, qui fait la guerre aux tyrans, ne pouvant être tyran luimême, et qui, confondant sans cesse son propre intérêt avec celui de la justice et de la liberté, sait mourir assez bravement pour que son compagnon Brutus l'appelle le dernier des Romains. A côté de

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cet épicurisme républicain voyez Pétrone, l'esclave et l'arbitre de la cour impériale, njcttant sa gloireà mener de front les alVaires et les plaisirs, qui dort le jour, travaille la nuit rt, quand il est tombé en disgrAce, s'ouvre tranquillement les veines, les referme, les ouvre de nouveau, s'entretient de bagatelles avec ses amis jusqu'à ses derniers moments, pour montrer que la frivolité peut avoir son héroïsme, et que la nonchalance, qui est le bonheur de la vie, est aussi la grûce supn'me de la mort. Voulez-vous d'autres contrastes? voici Lucrèce qui met toute son Ame dans la science, tandis que Montaigne s'écriera : « Oh! que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faicte*!)) Enfin, il est un épicurisme qui comprend tous les autres, qui admet tout, même rambition et le désir de la gloire, qui n'exclut rien, pas même la tristesse, c'est celui de La Fontaine, qui l'a chanté avec une grAce qui n'est qu'à lui et un abandon qui sied au sujet :

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bol esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi ;

Tu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le Jeu, l'Amour, les Livres, la Musique, I^ Ville et la Campagne ; en/in tout : il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien.

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. Viens donc; et de ce bien, ô douce Volupté,

i. Essais, II J, i7.

Veux-tu savoir, au vrai, la mesure certaine? Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté* Car trente ans, ce n'est pas la peine *.

Le véritable épiciirisme, même quand il est noble et sévère, doit être réprouvé, non pour avoir poussé, comme on Ten a faussement accusé, au désordre des mœurs, mais pour avoir supprimé la vie à force d'éleinilre les passions. 11 a tout ramené à une prudence timide, incapable de rien entreprendre. Pour assurer le repos, unique objet de son ambition morale, il a réduit le corps à une cbélive existence, l'esprit à des connaissances banales, le cœur aux affeclions les plus calmes. La baule spéculation fut dédaignée comme trop difficile. la poésie et l'éloquence raillées commedécevantes, toutes les sciences déclarées inutiles, bormis celle de Técole. La verUi ne fut qu'un égoïsme délicat et pusillanime, et retint sa force aclive pour ne point courir de basards. Toute la sagesse aboutit à une langueur innocente. Cette doctrine funeste détruisit surtout l'aclivilJ civique. Elle apprit d'abord aux Grecs, puis aux Romains, à se désintéresser des affaires publiques, elle les offrit en proie à tous les despolismes. Née sous le protectorat accablant des rois de Macédoine, elle porla toujours les marques de son origine et répandit dans le monde TindifTérence politique qui naît de la servitude. Je m'étonne que les empe-

i. Les Amours dj Psyché, Voir tout le morceau, dont nous ne citoos qu'une partie.

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reurs romains n'aient point élevé à Épicure une statue avec celte inscription : « Au pacificateur des courages.»

L'originalité de Lucrèce est d'avoir donné à celle faible morale une force inconnue cl un fier accent. Du reste, il ne pouvait en (Mie aulreàiirnt. Que dans la société grecque, allaiblie, énervée par le temps et le malbeur, les maximes d'Épicure, qui répondaient à la fatigue générale, à la sénilité des esprits et des caractères, aient élé acceptées avec douceur, propagées avec un zèle tranquille, il n'y a pas lieu d'en être surpris. Mais ces idées tombant tout à coup à Rome, dans une société jeune encore et bien \ivanle, adoptées par un génie plein de vigueur, ont dû prendre une énergie nouvelle. On dirait un stoïcisme uiililanl et bardi encore dans son découlagement. De là ce singulier contraste entre la fureur du langage et la placidité des préceptes. Lucrèce, qui recommande le sommeil de l'épicurisme avec emportement, nous fait penser à des bommes que nous avons connus, qui, portant dans la retraite les agitations d'une ûme violente, mettaient toute leur passion i\ se prouver à eux-mêmes et aux aulies qu'ils sont morls à la passion.

LA SCIENCE DE LUCnÈCE.

Bien que dans le Poime de la Xatarc * nous ne cherchions que la religion et la morale de Lucrèce, nous ne pouvons entièrement négliger la physique, qui sert de fondement à tout le reste. 11 nous faut donc, dans la faihle mesure de noire compétence scientifique, juger la physique q)icnrienne, en signaler les grandeurs et les infirmités, et monlrer surtout ce que le poète y a mis de son imagination et de son à me.

Pour être juste envers Lucrèce, on doit se rappeler que son poème est le plus ancien monument de /la science à Rome. A peine peut-on citer avant lui deux ou trois auteurs qui ont écrit sur la physique; encore n'ont-ils fait que traduire sèchement quelques livres d'Épicure. Du reste, les Romains ne cul-

1. Je ne sais pourquoi on s'obstine à traduire le titre du poemo par CCS mots : de la Nature des choses. Les deux mots « rermn nalura » répondent à ce que nous appelons Li Nature, ce qui est fort différent, surtout au point de vue de lu science.

tivèrent jamais les sciences pour elles-mêmes, et s'il leur est arrivé quelquefois de les considérer comme une curieuse malière d'érudition, ils ne pensèrent jamais à faire des recherches et des découvertes. A part les OucsUons nalarclles de Sénèque, où Ton rencontre des vues qui semhlent originales et qui peut-être sont empruntées à la Grèce, tous les auteurs lalins qui ont écrit sur la science ne sont que des compilateurs ou de simples traducteurs. On a quelquefois parlé de l'inaptitude littéraire des Romains, qui, sans l'étude et rimilalion des mo'lèles grecs, n'auraient pas eu de littérature; mais leur inaptitude scientifique est encore plus nianifesle. On sait (jue ce peui)le de lahoureurs et de soldais estimait peu les pures spéculations de l'esprit, et qu'en mathématiques, par exemple, il nVludiaitque ce qui était nécessaire pour l'arpentage, la castramélalion, Tarchiteclure, ou hien pour l'astrologie judiciaire. Ln fait rapporté par Pline montre quelle était l'ignorance des Romains dans les sciences exactes en un temps qui n'est pas éloigné de celui où vécut Lucrèce. Quoique les Grecs eussent des cadrans solaires depuis près de trois siècles, les Romains ne connurent cet instrument qu'au temps de la première guerre punique. Jusqu'alors ils n'avaient que trois divisions du jour, le lever du soleil, son coucher et son passage au mél'idien, passage qu'on fixait de la manière peu savante que voici. On avait remarqué que le soleil, quand il éiait à son dIus haut point, paraissait entre

CriAPJTRE VII.

deux bâtiments près de la curie. Tous les jours l'huissier des cousuls était chargé d'observer et de proclamer à haute voix cette apparition. On avait ainsi riioiire de midi. Plus tard, on Pan 2()2 avant noire ère, on Iraiisporla à Uonic un cadran li'on\éà Caljine. iiien cpiil lût loin dVlro e\acl, pin'srjn'îj irétait pas ivgN' sur !«' nuMidim de Home, on s'en servit pendant on siicio d'iuM' laron [)rn r(Mnmode. Dans beaucoup i\v. maisons il y avait un esclave appelé /ion^Wu.s, qui n'avait d'aulid lonclion (pie de courir de temps en lomi)s au Foi uni, où le cadran était placé, et de revenir annoncer Tlienre à ses maîtres. On cherchait l'heure comme on cherche l'eau à la fontaine publicpie. Encore fallait-il (pie le ciel ne (Vit pas couvert de nuages. Ce ne lut (pie dans l'anm'e où mourut Térence, à peu prè'S un demi si(Jcle avant la naissance de Lucrèce, qu'on iniroduisit à Home la premir-re clepsydre. ^ Les sciences physiques et naturelles n'étaient pas mieux cullivées. Cependant les Homains, plus que tout autre peuple, auraient pu faire sur la nature des observations nombreuses et variées. L'étendue des coïKpiétes, les expéditions lointaines, leur permettaient de coujparer les phénomènes des climats les plus divers, et si l'esprit militaire n'avait p s étoullé en eux le goût de la science, ils auraient \.n composer à la longue le plus vaste répertoire ce connaissances utiles et précieuses. Mais les préleurs et les proconsuls lettrés (pii gouvernaient l(»s provinces éloignées se contenlaient d'envoyer à Home

des milliers d'animaux rares pour les besoins et les plaisirs du cirque, sans songer à faiie des recherches ou des collections, et les Romains assistaient à ces immenses hécatombes sans qu'il se soit jamais rencontré parmi eux un naturaliste qui ait eu l'idée de décrire ces animaux, d'observer leurs habitudes et de profiter d'une occasion si extraordinaire et si favorable à la science.

Un Grec, Alexandre le Grand, avait mieux compris ses devoirs de conquérant. Ce ne fut point assez pour son ambition, aussi généreuse qu'insatiable, de soumettre le mondeà ses armes; il voulut encore soumettre la nature à la science. Lorsque l'empire des Perses lui fut ouvert, il mita la disposition de son maître Aristote des sommes immenses, et à ses ordres des milliers d'hommes en Grèce et en Asie, chasseurs, oiseleurs, pécheurs, qui devaient envoyer au philosophe les espèces d'animaux les plus rares et leurs observations les plus curieuses, (( pour que rien de ce qui a vie ne fût ignoré par lui. » Par une lencontre trois fois heureuse, rencontre unique dans l'histoire, il se trouva qu'une âme royale assez vaillante pour conquérir le monde fût en même temps assez haute pour vouloir qu'il fût exploré, et de plus eût à son service pour recueillir tant de trésors le génie le plus vaste, le plus universel, le plus capable d'embrasser toute la nature. Des cinquante volumes composés par Aiistote sur les animaux, un seul nous est parvenu, dont la

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précision fait encore Fétonnenient des savants rni>dernes.

Nous faisons ces remarques snr Tinaptifude scientifique des Honiains, si inférieurs aux Grecs, pour

/rehausser le mérite de Lucrrco, ([ni, un dos premiers à Rome, s'est occupé de ces matières dilliciles; et qui, sans montrer, ii est vrai, plus d*origi-

/nalité que ses concitoyens, a su du nioiiis exposer

\dans sa langue, avec autant de précision que d'éclat, la physique d'une grande école. On comprend mieux aussi renthousiasnie du poi'Me pour son maître et son admiration sans réserve et sans critique pour des paradoxes qui devaient paraître à sa simplicité romaine le dernier mot de la science.

Jusqu'au commencement de ce siècle, on a ignoré de quelle manière l.ucrèce avait traduit Épicure, ou du moins on n'avait pas le moyen de comparer la traduction avec l'original. On ne connaissait guère le philosophe grec que i)ar Lucrèce, par DiogènedeLaërte, qui a rapporté surtout avec complaisance la vie et les maximes morales de ce sage, et par Cicéron, qui ne peut inspirer une entière confiance, parce qu'il se fait un devoir de décrier et de poursuivre de ses épigrammes la doctrine de la volupté. Mais tous ces renseignements épars ne laissaient point voir comment Lucrèce a rendu la pensée de son maîlre, quels changements il a fait subir A la doctrine, ni par quel travail il l'avait accom-

j modée au génie de la langue latine et aux exigences de la poésie. On a été plus ou moins en mesure

d'en juger lorsqu\)n eut découvert dans les fouilles d'Ilerculanum, en 1809, un livre d'Épicure sur la physique, dont on a lu et déchiffré un certain nombre de fragmenis. iNous pouvons ainsi étudier par nous-mêmes et voir de nos yeux la fidélité de l'interprète. Les idées que renferment presque tous ces fragments se retrouvent cà et là dans le Po'éme de la Nature, et quf*lquefois dans le même ordre. Les vers du poète ne sont pas toujours, il est vrai, une simple traduction. On sait qu'I':picure est aride et href, qu'il repousse tous les agréments du langage, que pour le style comme pour la conduite de la vie il pensait que la perfection est dans l'abstinence. Aussi Lucrèce est-il obligé d\ijouter à la parole du maître; il respecte scrupuleusement sa pensée, mais il l'étend, il la paraphrase pour la rendre intelligible. Dans la plupart des passages qu'on peut lapprocher, on voit qu'il est d'une exactitude littérale, qu'il paraît craindre d'user de tous ses droits, que la seule liberté qu'il se permette est de fondre un commentaire dans la traduction, essayant d'expliquer, mais se gardant bien de trop embellir la sécheresse concise du niaître. Si Lucrèce est quelquefois aride, il semble s*étre fait un devoir de l'être. Aujourd'hui, quand nous lisons ces vers vigoureux et pleins, mais ternes et sans grAce dans les parties les plus dogmatiques du poëme, nous ne nous figurons pas ce qu'ils ont dû coûter d'efforL Accoutumes à la facture aisée, au beau choix des niots, à fart délicat de Virj>ile, nous sommes cho-

qués par la rude inexpérience du vieux poêle. Nous voudrions que ces vers didactiques fussent plus harmonieux et plus [)olis, sans penser que c'élait beaucoup d('jà de les avoir rendus clairs et précis. La langue de la science était à créer. Ce fut la tûclie du poêle, d'autant plus difficile qu'il avait à lutler encore contre les obstacles de la versification. Si le plus grand des orateurs romains a pu justement se vanter d'avoir trouvé des mots latins et des expressions nouvelles pour les idées de la philosopiiic grecque et d'avoir enricbi la langue nationale, Lucrèce doit partager avec lui cet honneur.

On peut se demander comment Lucrèce, si fidèle sectateur d'Épicure, eut la pensée de composer un poème, quand son m.iître faisait profession de mépriser h\ poésie et allait jusqu'à dire <( qu'il fallait contraindre les jeunes gens à passer devant, à la fuir, en leur bouchant les oreilles avec de la cire, comme fit Ulysse à ses compagnons*. ?> Épicure repoussait les poètes parce qu'ils étaient les auteurs de la Fable, les hérauts enchanteurs de la superstition. iMais Lucrèce pensait sans doute que la poésie est légitime quand on la met au service de Tépicurisme et qu'il est permis, selon son propre langage, d'enduire de miel le bord du vase qui contient la vérité :

Muscço conlingens cuncta Icporc.

i. Pliitarque, Comment il faut lir$ les poètes.

C'est ainsi que parmi nous certaines sectes religieuses condamnent la forme du roman, mais ne laissent pas de la trouver excellente, quand un auteur en fait usage pour orner et propager leurs propres doctrines.

La physique épicurienne, dans son ensemble, n'est pas nieilleure ni pire que la physique des autres écoles de l'antiquité. On sait que les anciens observaient peu la nature, qu'ils faisaient encore moins d'expériences et surtout suivaient une méthode qui devait presque toujours les éloigner delà vérité. Au lieu d'étudier les effets pour en rechercher ensuite les causes, ils commençaient par admettre certains principes qui devaient suffire à ^ l'explication de toute la nature, lis imaginaient d'abord les causes, et quand ils croyaient les avoir découvertes ils s'en servaient pour expliquer les phénomènes. Ainsi dans le système d'Épicure tout déi)end de la rencontre fortuite des atomes dont les combinaisons diverses produisent le ciel, la terre, les hommes, le corps et l'Ame. Toute la nature n'est qu'une suite de conséquences que le philosophe lire d'un premier principe qu'il a une fois adopté. De là, dans le Po'éme de la Nature, une foule d'hypothèses hasardées plus ou moins heureuses, dont les unes sont des vérités profondes, les autres des erreui's enfantines qu'il faut marquer par des exemples.

Ce mélange d'erreurs grossières et d'hypothèses plausibles a fait juger bien diversement la science

du poëme, avec trop de sévérité par les uns et trop d'indulgence par les autres. Gassendi, tout en repoussant les conclusions métaphysiques d'Épicure, ressuscite son systùnie en plein xvir siècle, il s'en fait une arme contre la philosophie de Descaries, il consacre la plus grande partie de sa vie à élucider par de savants commentaires la physicpie célébrée par Lucrèce, il en adople les principes. Et pourtant il n'était pas un simple érudit, il était vraiment philosophe et fort versé dans les sciences. D'autres au contraire ont entièrement méprisé cette physique, n'attachant de prix qu'aux conclusions irréligieuses et négatives des épicuriens. Dans un siècle de foi, Gassendi repoussait toutes les consé(iuences dangereuses pour la morale et ne conservait que l'innocente physique; dans un siècle d'incrédulité et de révolte. Voltaire se moquait de cette physique en exaltant le mérite des conséquences morales qui en découlent.

Il disait d'un ton foi t leste : « Lucrèce était un misérable physicien et il avait cela de commun avec toute l'antiquité. La physi(iue ne s'apprend pas avec de l'esprit; c'est un art que l'on ne peut exercer (ju'avec des instruments... Toute la physique ancienne est d'un écolier absurde. Il n'en est pas de même de la philosophie de l'àme et de ce bon sens qui, aidé du courage de l'esprit, fait peser avec justesse les doutes et les vraisemblances. C'est là le grand mérite de Lucrèce. » On voit bien ici que Voltaire, tout en méprisant le physicien, applau-

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dit à ses hardiesses de moraliste et le loue comme un auxiliaire utile de sa propre entreprise philosophicpic. Ainsi la science de Lucrèce a été vantée ou dédaignée selon les temps, chîwiue siècle faisant honneur dans les livres de l'antiquité à ce qui peut servir ses passions.

Nous ne parlerons pas longuement de certaines erreurs <iui sont de grandes théories fort contestables, toujours réfutées, mais aussi toujours soutenues dans quelques écoles par de grands esprits. Quand Lucrèce nie, par exemple, les causes finales, il se trompe, selon nous, mais il touche à un problème difficile auquel on peut donner des solutions diverses sans èlre ridicule. L'opinion du poète rejelée par le sens commun reparaît de temps en temps, sous de nouveaux aspects, dans la science la plus sérieuse. On la reprend au xviir siècle, où elle a tant de succès que l'on passe pour un petit esprit si on ne l'adopte pas. Voltaire, dont le bon sens savait résister même à des amis, braver leur raillerie et refuser leur mot d'ordre, disait ironiquement : ((Je reste cause- fuialicr, c'est-à-dire un imbécile... Afûrmerque l'œil n'est pas fait pour voir, ni Toreille pour entendre, ni l'estomac pour digérer, n'est-ce point là la plus énorme absurdité, la plus révoltante folie qui soit jamais tombée dans l'esprit humain? Tout douleur que je suis, cette démence me paraît évidente et je le dis*. » Voltaire fait ici une allusion

l. Diclionn. pliiL, aiticlc Dieux.

directe à Lucrèce, dont le système est celui-ci j « Nous n'avons pas reçu les jambes pour marcher, mais nous marchons parce que nous avons des jambes; les philosophes ont renversé l'ordre respectif des effets et des causes. » La théorie épicurienne prônée par d'Holbach, abandonnée au commencement de notre siècle, réfutée par Bernardin de Saint-Pierre avec une science plus minutieuse que forte, est de nouveau hasardée aujourd'hui en des livres qui attirent l'attention des savants. Une vue philosophique si embarrassante qui, sans cesse réprouvée, revient à la lumière, ne doit donc pas être rangée parmi les erreurs puériles. Elle est trop redoutable d'ailleurs pour donner l'envie de la mépriser.

Cependant on aurait tort de croire que les explications antiques contraires aux causes finales fussent primitivement des arguments inspirés par rimpiélé. Elles appartiennent souvent aux doctrines les plus religieuses. Le pieux Empédocle prétendait « que l'eau, en coulant dans le corps, s'est creusé un réservoir qui est devenu l'estomac; que l'air, tendant à s'échapper, s'est ouvert un passage et que de là sont nées les narines; si l'épine dorsale est partagée en vertèbres, c'est qu'elle s'est brisée en se tordant*. » Anaxagore, qu'on rej^'arde communément comme le père de la philosophie spirilualisle, qui le premier proclama que l'esprit préside à

l'ordre universel de la nature, ne laisse pas de dire (( que l'homme est le plus intelligent des animaux parce qu'il s'est trouvé avoir des mains. » On voit que Lamettrie, l'auteur de Vliomme machine, n'était qu'un plagiaire. Toutes les doctrines antérieures à Platon expliquaient ainsi l'origine des êtres. Aristote est le premier qui ait établi les causes finales avec une précision scien(ifique^ Épicure et Lucrèce s'en étaient tenus aux plus vieilles théories, qui pouvaient d'ailleurs servir leur dessein. La négation des'j causes finales n'est donc pas, comme on se l'ima-l gine souvent, une nouveauté hardie; elle fut IBj premier bégaiement de la philosophie dans l'en-^ fan ce.

Nous ne toucherons pas non plus à d'autres théories visiblement erronées et môme assez puériles sur l'origine de l'homme et des animaux. Comment l'homme a-t-il fait son apparition dans ce monde, d'où est-il sorti? Est-ce de la terre, de l'eau, du feu, du limon faronné par Prométhée ou des mains de Deucalion? Ici la science n'est pas plus savante que la Fable, et les explications physiques données par les diverses écoles anciennes sont presque toutes d'une naïveté qu'on ne discute pas. En de pareils problèmes il est permis à la philosophie d'errer*.

Nous négligeons aussi, avec bien d'autres hypothèses, celle des simulacres par laquelle Lucrèce

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