Liv. IV
LA SCIENCE DE LUCRÈCE. 315
Peu à peu dans la poésie latine cette universelle
célébration de la physique dégénère en lieu commun. Sénèque le tragique, dans sa pièce d 'Octavie, chante indiscrètement sur la scène ces difficiles études, mais il les chante, si l’on peut dire, sur le mode stoïcien *. Stace à son tour trace le même programme de questions naturelles*. Enfin Glaudien, le dernier venu, ayant à peindre une jeune fille, Proserpine, qui brode pour sa mère un ouvrage délicat, s’avise de lui faire représenter à l’aiguille sur la toile le débrouillement du chaos, la séparation des éléments. La pauvre enfant y met toutes les ressources de son art. Avec des paillettes d’or elle constelle le ciel, une laine d’azur empourpré figure l’Océan, des pierres précieuses les aspérités du rivage, et des fils savamment entassés en onduleux relief semblent battre ces brillants rochers de leurs flots orageux *; mignarde description qui prouve que la physique était devenue assez vulgaire pour qu’on la fît tomber aux mains des femmes. Il ne manquait plus au Poëme de la Nature' que d’être mis en tapisserie.
Il est dans la destinée de toutes les grandes choses qui d’abord émurent les plus nobles esprits de devenir communes, d’aller en proie à la frivolité, et de degrés en degrés de descendre quelquefois
l. V, 387. — 2. Silves , V, 3, 19. — 3. De raptu Proserp . , I, 444.
jusqu’aux confins du ridicule. Los plus belles œuvres du génie humain n’ont pas épuisé tous les honneurs, si elles n’ont reçu pour dernière consécration le triste hommage d’une vogue banale.
Pourquoi tous ces poètes, pourquoi le public lettré à Rome a-t-il accueilli avec tant d’enthousiasme ou de faveur une physique si aride, si peu faite pour séduire? Était-ce la satisfaction d’une savante curiosité? Non, les Romains n’ont jamais montré de goût pour la pure spéculation , ni pour la science désintéressée. Mais cette explication, quelle qu’elle fût, de la nature avait du moins le mérite d’expliquer quelque chose. Elle faisait évanouir des fables insensées ou terribles, elle enlevait l’âme à des peurs confuses, elle mettait de l’ordre dans les esprits comme dans l’univers. Les lois de la nature proclamées par Lucrèce peuvent nous paraître aujourd’hui fausses ou dangereuses, mais du moins c’étaient des lois. Les Romains se contentèrent à jamais de cette physique, que peu à peu ils confondirent avec celle de l’école stoïcienne, en bien des points semblable et conforme. La poésie de Lucrèce fut pour les Romains la première aurore de la science, aurore charmante, saluée avec joie, mais qui ne devait pas amener après elle la lumière du soleil, et qui jusqu’à la fin du monde antique resta une
aurore.
LE CINQUIÈME LIVRE — FORMATION DE L’UNIVERS — APPARITION DE L’HOMME SUR LA TERRE — LA CIVILI- SATION NAISSANTE — SENTIMENT DE LA NATURE.
Le cinquième livre est comme le couronnement du système des atomes. On y voit enfin dans le plus vaste ensemble ce que le tumulte de la matière livrée à elle-même a pu produire ; brillante peinture qui embrasse l’histoire de l’univers et de l’homme, où sont abordés en même temps, avec la plus confiante témérité, les plus grands problèmes de la physique, de la religion, de la morale.
Le chaos se débrouille, les atomes de même nature se cherchent et s’assemblent; les plus pesants se précipitent et forment la terre ; l’air, plus léger, s’élève et flotte au-dessus, et la matière ignée, plus subtile encore, se répand autour du monde qu’elle
enveloppe de ses feux. Les astres commencent à paraître et prennent leur course. Après avoir expliqué les causes de leurs mouvements en disciple d’Épicure et avec les faibles lumières de l’école, le poëte fait voir comment la terre donna naissance aux plantes, aux arbres, aux animaux, aux hommes, comment, dans ce premier enfantement, des monstres, informes ébauches de la nature, incapables de vivre et de se reproduire, périrent à jamais, comment des espèces d animaux, trop faibles pour se défendre, s’éteignirent. Ensuite il nous fait assister à la vie des premiers humains, de ces rudes enfants d’une terre encore vigoureuse, qui cherchent dans les forêts leur sauvage nourriture et luttent contre les bêtes féroces. Peu à peu les mœurs deviennent moins farouches; l’amour, le mariage, le désir de protéger les femmes et les enfants, unissent entre eux les premiers chefs de famille par une sorte de convention tacite et les empêchent d’opprimer la faiblesse. De là un commencement de société que l’invention du langage étend bientôt et fortifie. L’ambition fait les rois, la royauté partage les terres et crée la propriété; de longues anarchies font établir les lois, la terreur enfante les religions. Cependant la découverte du feu et des métaux donne naissance à l’industrie, fournit des armes plus terribles à la guerre et d’utiles instruments à l’agriculture. On s’essaye aux arts de pur agrément, on invente la
musique. Guidé par le hasard, excité par le besoin, éclairé par son génie, l’homme a trouvé les arts, les sciences, que l’expérience accroît et perfectionne chaque jour. Déjà il habite des villes, déjà il lance des navires sur la mer, l’écriture lui permet de fixer sa pensée, et les poètes commencent à raconter son histoire à la postérité. Lucrèce ne s’arrête qu’au moment où s’ouvrent les annales des nations. Il fait revivre ces âges lointains qui n’ont pas d’histoire, qui sont hors de notre portée, dont il ne reste ni monuments, ni souvenir, en deçà desquels la tradition s’arrête et qu’on ne peut aborder qu’à l’aide des inductions les plus aventureuses.
Le poète traverse avec une confiance intrépide les plus difficiles problèmes posés par la science moderne. Quand il peint la formation du monde et les différents âges de la création, il fait penser à la Théorie de la terre de Buffrni, au Système sur les planètes et aux Epoques de la nature; quand il parle des races disparues qui n’ont pas su vivre ni se perpétuer, il semble soupçonner certains faits sur lesquels repose l’ouvrage de Cuvier, des Révolutions du globe ; quand il explique la naissance et la marche des astres, il a la même ambition que Laplace dans son Système du monde ; enfin, lorsqu’il décrit l’origine des sociétés, des gouvernements et des lois, il agite de grandes questions que les publicistes et les philosophes des deux derniers siècles aimaient
à traiter, depuis Grotius jusqu’à J. J. Rousseau. Hâtons-nous de dire que le hardi poëte n’a point toujours jeté beaucoup de lumière durable sur ces lointaines obscurités de la science physique ou sociale. Mais quand il s’agit de si grands objets, les erreurs mêmes ont leur prix. Un puissant intérêt philosophique et moral s’ajoute à celui de la poésie dans cette étonnante peinture, qui est la plus vaste en ce genre, la plus suivie, sinon la plus parfaite, que nous ait laissée l’antiquité.
Ce n’est point à la légère qu’au -sujet de ces hypothèses antiques nous avons prononcé le grand nom de Laplace. Le rapprochement peut paraître forcé à qui n’a lu que le cinquième livre, où les idées du poêle, trop mêlées de discussions accessoires, ne sont point assez ramassées, ne forment pas un ensemble lumineux et nagent, pour ainsi dire, dans une dispersion peu systématique. 11 faut les voir réunies et condensées dans l’éclatant et harmonieux résumé qu’en a fait Virgile dans ses Bucoliques , où cette
cosmogonie s’échappe à flots pressés de la bouche
d’un dieu :
« 11 chantait comment dans les vastes espaces du vide se trouvaient confondus d’abord les principes de la terre, de l’air, de la mer et du fluide igné, comment de ces premiers éléments tout était sorti, comment le monde enfant a pris de la consistance, comment la croûte terrestre s’est affermie, rejetant
* LE CINQUIÈME LIVRE, peu à peu les eaux de Nérée dans le bassin des mers, donnant aux objets mille formes diverses; il disait la terre s’étonnant à l’éclat nouveau du soleil, les nuages montant dans l’espace pour retomber en pluie, les forêts apparaissant pour la première fois et les rares animaux errants sur des
montagnes inconnues, enfin l’homme.... >»
Namque canebat, uti magnum per inane coacta Semina terrarumque animæque marisque fuissent Et liquidi simul ignis : ut his exordia primis Omnia et ipse tener mundi concreverit orbis,
Tum durare solum et discludére Nerea ponto Cœpcrit et rerum paulatim sumere formas :
Jamque novum terræ stupeant lucescere solem,
Altius atquc cadant submotis nubibus imbres,
Incipiant silvæ quum primum surgere, quumque Rara per ignotos errent animalia montes. . . .
Qu’on veuille bien peser chaque mot et remarquer la suite et la gradation de ces évolutions de la matière. Si, comme poésie, ces vers sont des plus admirables, comme science antique, ils nous paraissent prodigieux 1 .
1 . Nous devons ici laisser parler un physicien dont le jugement en pareil sujet aura plus d’autorité que le nôtre : « Virgile montre d’abord la matière disséminée dans l’espace, ensuite se réunissant et s’agglomérant pour former les astres et le globe de la terre lui-même à l’état naissant. ... Le poète passe très-fidèlement des époques cosmologiques aux époques géologiques, car il nous montre ensuite le sol se consolidant, la mer se séparant des continents, le soleil éclairant la terre pour la première fois et les nuages disséminés dans l’atmosphère, laissant tomber la pluie d’en haut. Plus tard les végétaux apparaissent, puis les
On a souvent comparé Lucrèce à Buffon 1 . Dans plusieurs ouvrages de notre grand naturaliste on rencontre en effet des descriptions qui rappellent des vers célèbres du Poème de la Nature. Ils se ressemblent surtout par l’audace de Jeur entreprise scientifique. Mais il ne faut pas pousser plus loin la comparaison de peur de rendre au poète des honneurs qu’il ne mérite pas. Sans doute Lucrèce a embrassé dans le cinquième livre un grand nombre de problèmes que Buffon cherche à résoudre. Pour raconter et décrire l’origine des choses, tous
animaux qui errent en petit nombre sur des montagnes encore sans nom. Enfin, le poète passe à la naissance de l’homme.... On voit que rien ne manque à la succession des événements. La théorie que Virgile développe ici en style poétique ferait grand honneur à l’antiquité, si elle eût été généralement adoptée; mais à côté de l’école, quelle qu’elle soit, qui professait cette belle doctrine, il en était d’autres.... Le secret de ces rencontres merveilleuses (avec la science moderne) et du peu d’estime qu’on en a fait, c’est que la Grèce et l’antiquité ont tout dit, mais qu'elles n’ont rien démontré. » Babinet, Études, t. IV. Ces derniers mots font comprendre pourquoi la science des anciens est si flottante. Chez eux il n’y a pas, comme chez nous, des résultats acquis et reconnus. Virgile lui-même peut servir d’exemple. Ici il célèbre la physique de Lucrèce, dans VÉnéide il célébrera celle de Platon. Bossuet a fait là-dessus des remarques bien sévères : « Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également établis. ... il a contenté l’oreille; il a étalé le beau tour de son esprit... . C’est assez à la poésie; il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire. » De la Concupiscence , 18. Paroles rigoureuses de théologien qui possède la vérité fixée une fois pour toutes. Mais Virgile üe cherchait pas à étaler seulement le beau tour de son esprit, il prenait n’importe où de grandes idées, sans avoir la force de se montrer toujours conséquent. Sans être indifférent à la vérité, il empruntait, selon ses études du moment, à tous les systèmes ; il se sentait libre , précisément parce que, selon ces mots si justes, rien n'était démontré.
1 . « Vous verrez le poète romain, dans le tableau des anciens désastres arrivés à notre globe, tracer quelquefois la route à Buffon. » De Fontanes, Essai sur l'homme, avant-propos.
deux sont forcés par leur sujet même de pénétrer dans les ténèbres des âges à l’aide d’hypothèses téméraires et de mêler, comme dit Buffon, la fable à la physique. Mais tandis que l’un fonde ses corn jectures sur des faits, recueille avec patience les documents épars, les rares et précieux vestiges de ces temps évanouis, tandis qu’il « ne se sert de son imagination, comme il dit encore lui-même, que pour combiner les observations, généraliser les faits, et en former un ensemble qui présente à l’esprit un ordre méthodique d’idées claires et de rapports suivis, » l’autre expose sans scrupule un système préconçu, ne se doute pas qu’il existe une méthode pour arriver à la vérité et s’imagine trop souvent, dans l’aveuglement de sa foi philosophique, que le plus irrésistible moyen de persuasion est une affirmation hautaine. Buffon, aussi bien que Lucrèce, est quelquefois grand poëte, et il faut l’être pour remonter par la seule force de l’esprit à la naissance de l’univers, pour décrire ce qu’on ne peut que deviner ; mais combien il garde encore de prudence même dans ses conjectures immodérées !
« Comme dans l’histoire civile on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions antiques, pour déterminer les époques des révolutions humaines et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l’histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde.
tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C’est le seul moyen de fixer quelques points dans l’immensité de l’espace, et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. » Voilà bien le langage d’un poëte, mais d’un poëte qui connaît les conditions impérieuses de la science et dont les erreurs mêmes seront le fruit d’une réflexion profonde. Lucrèce ne prend pas cette peine, ni ces précautions ; il s’écrie simplement avec une confiance plus poétique que raisonnable: « Je vais vous révéler des oracles plus certains que ceux de la Pythie. » C’est là toute sa méthode; il se contente de proclamer, les yeux fermés, les arrêts de son divin Épicure.
La partie vraiment originale, intéressante et fondée sur des conjectures vraisemblables, est le tableau qui présente la vie primitive de la race humaine et la naissance des sociétés.
Si Virgile a composé avec amour le sommaire poétique de la cosmogonie du cinquième livre, Horace à son tour fait, en disciple fidèle, le résumé de ce qui suit. Il reprend le sujet exactement aü point où Virgile l’a laissé : « Quand sur la terre nouvelle rampaient les animaux humains, troupeau
hideux et muet, ils se servirent, pour se disputer leurs glands ou leurs tanières, des ongles, des poings, puis de bâtons, enfin de toutes les armes que forgea le besoin. Cela dura jusqu’au temps où ils changèrent leurs cris inarticulés en un langage capable d’exprimer leurs sentiments et de désigner les objets. Alors cessèrent les luttes sauvages ; on bâtit des villes qu’on entoura de remparts, on établit des lois.... C’est la crainte de l’injustice qui a fait le droit ; il en faut convenir quand on remonte aux origines et qu’on déroule les annales du monde. »
Cum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter Unguibus et pugnis, dein fustibus, atque ita porro Pugnabant armis, quæ post fabricaverat usus,
Donec verba, quibus voces sensusque notarent,
Nominaque invenere; dehinc absistere bello,
Oppida cœperunt munire et ponere leges. . . .
, Jura inventa metu injusti fateare necesse est,
Tempora si fastosque velis evolvere mundi*.
Ce sont en effet les fastes du monde, c’est la première histoire de sociétés qu’ Horace fait tenir en ces quelques vers d’après Lucrèce. On voit combien la science du Poëme de la Nature faisait autorité, comme elle s’imposait aux plus grands esprits. Virgile et Horace, dans leur commune admiration pour leur savant devancier, se relèvent en quelque