‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 102 sur 111 · Satires, F, S · texte numérisé non relu

Satires, F, S

sorte pour lui faire les honneurs. L’auteur des Bucoliques et des Géorgiques, qui se montra toujours curieux de connaissances physiques, s’attache à l’histoire de l’univers, Horace avant tout moraliste se réserve la partie humaine. Les deux morceaux mis bout à bout forment le tableau réduit de l’immense peinture qui remplit le cinquième livre.

Buffon a refait ce tableau dans la septième Époque de la nature avec plus de précision scientifique et de force démonstrative. Il n’imite pas Lucrèce, comme on a tort de le redire, il ne lui fait pas d’emprunts; son riche génie n’en avait pas besoin. Il s’en inspire, il rivalise avec lui et semble vouloir égaler par la magnificence de sa prose les vers du grand poëte. Il est un autre écrivain du dix-huitième siècle qui a profité davantage de Lucrèce, qui, sans le nommer, le suit souvent pas à pas, lui dérobe ses idées et quelquefois ses expressions, c’est J. J. Rousseau dans son Discours sur i origine de l inégalité. Rousseau qui était alors un écolier, non par l’âge, mais par l’inexpérience, qui se cherchait encore lui-même et prenait les idées de toutes parts, coula celles de Lucrèce dans ses propres paradoxes, et, pour étonner le public par son originalité à laquelle il tenait tant, dissimula si bien ses emprunts que personne, je crois, ne s’en est jamais aperçu 1 .

I . Rousseau a disséminé dans son discours la substance des vers la-

Il ne faudrait pas croire que l’histoire de l’humanité primitive ne soit dans le Poème de la Nature qu’une suite de rêveries. Cette histoire que l’imagination seule peut retracer est du moins fondée sur des analogies et des vraisemblances méditées. Une philosophie dont les principes sont bien arrêtés préside à l’arrangement et à la succession des tableaux. La science de Lucrèce peut n’être pas circonspecte, mais elle ne dédaigne pas toujours de prouver ce qu’elle hasarde. Le but de l’épicurien est de montrer comment l’homme sorti des entrailles de la terre par u ne sorte de génération spontanée, doué de certaines facultés, apprit peu à peu à en faire usage sous l’empire du besoin, et profitant de quelques accidents naturels et heureux, d’essais en essais, de découvertes en découvertes, s’éloigna de son ignorance et de sa brutalité native et finit par pro-

tins. Seulement il faut les avoir présents à l’esprit pour saisir partout les traces de cette imitation clandestine. Il a le. cinquième livre sous les yeux, il s'en occupe pour le suivre souvent ou le réfuter. Il faudrait plusieurs pages de citations pour en donner les preuves. Voyez ce qu’il dit de la force des premiers hommes, des causes qui amenèrent des mœurs plus douces , de la propriété, de la découverte du fer, etc. Tel retour de Lucrèce sur les mœurs de son temps inspire à Rousseau une déclamation contre son siècle. Ce n’est pas que je prétende qu’il eût besoin de modèles pour se livrer à un accès de misanthropie. 11 y a même quelques expressions qui trahissent une étude familière : « Les portes de la mort » « Janua lethi. » — « Je vois l’homme se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau. »

Glandiferas inter curabant corpnra quercus. . . .

Àt sedare sitim fluvii. .. . ■

Nous ne faisons ces remarques que pour montrer que les idées de Lucrèce ont une valeur plus que poétique, puisqu’un philosophe moderne ne les a pas trouvées indignes d’être étudiées et discutées.

duire les merveilles de la civilisation dont nous

sommes les témoins. La doctrine de Lucrèce n’est pas un caprice poétique que le temps a emporté, elle subsiste dans certaines écoles et continue à inquiéter les esprits et même les consciences.

Ce n’est pas ici le lieu d’exposer et de discuter ces questions d’origines qui sont de toutes les plus difficiles et les plus controversées. Buffon l’a dit avec autorité : « L’homme sauvage est de tous les animaux le plus singulier, le moins connu et le plus difficile à décrire 1 . » Qu’il nous suffise de savoir que les idées de Lucrèce ont du poids. Tout philosophe, par exemple, qui traitera de l’origine du langage sera obligé de faire à la théorie du poète l’honneur du plus grave examen, et si de plus il ne dédaigne pas de donner à sa discussion un sérieux agrément, il ne manquera pas de citer les vers où Lucrèce a rassemblé les plus délicates observations sur le langage naturel des animaux. Le poète soutient que les hommes n’ont eu d’autre maître que leur instinct, que se trouvant doués de la voix ils ont dû, selon leurs diverses sensations, pousser des cris différents qui sont devenus peu à peu des paroles, comme les animaux qui expriment par des sons variés la crainte, la douleur, la joie.

Quum pecudes mutæ, quum denique secla ferarum

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