‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 103 sur 111 · Hist. nat., variétés dans l'espèce humaine · texte numérisé non relu

Hist. nat., variétés dans l'espèce humaine

Dissimiles soleant voces variasque ciere,

Quum metus aut dolor est, et quum jam gaiidia gliscunt.

Il s’oppose à Pythagore et à Platon qui prétendaient qu’un être supérieur, un homme de génie avait inventé seul un langage tout fait et l’avait ensuite appris aux autres. La théorie de Lucrèce occupe encore aujourd’hui une grande place dans la science, et les philosophes qui ne l’adoptent pas prennent du moins toujours la peine de la réfuter.

Sur l’origine des religions ses idées peuvent choquer plus d’une doctrine, mais si elles ne rendent pas compte de tous les faits religieux qui se sont passés dans le monde, elles expliquent du moins, avec la plus énergique précision, l’établissement des cultes antiques, qui ne sont fondés que sur la terreur. Ces vues ont paru si justes à Bufîon qu’il les a reprises dans sa septième Epoque , en retraçant, il est vrai, d’une main plus légère et. plus circonspecte, ce que Lucrèce peignait hardiment avec la violence d’une irréligion déclarée.

Il y a dans ce livre des vers biens remarquables sur les progrès de l’industrie. Le savant poète estime que de la découverte du feu date le commencement de toute civilisation. Il entrevoit ce que l’archéologie la plus récente vient seulement de démontrer, à savoir la succession des trois âges de pierre, de bronze, de fer :

Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuerunt

Et lapides, et item silvarum fragmina rami. . . .

Et prius æris erat quam ferri cognitus usus *.

Tout dans cette difficile peinture n’est pas d’une égale exactitude. L’imagination du poète supplée quelquefois, non sans naïveté, à la science impuissante du philosophe. Ainsi, Lucrèce assigne une singulière origine à la propriété. Il imagine que les rois firent le partage des terres et des troupeaux en donnant plus ou moins à chacun de leurs favoris en proportion de sa beauté ou de sa force, parce que, en ce temps-là, c’étaient les qualités qu’on estimait le plus. Observation juste, faite bien souvent par les voyageurs anciens et modernes qui ont décrit les mœurs des peuples barbares*. Mais l’existence même de la royauté suppose déjà que les hommes avaient quelque chose à défendre et, en admettant même qu’elle ne fût d’abord qu’une usurpation et une tyrannie, elle n’aurait pas eu d’intérêt à s’établir, si les sujets n’avaient rien possédé. Avec plus de vraisemblance, Buffon et Rous-

î. V, 1281. — Cette vue n’est pas commune, car Sénèque (Quest.nat., 1,17) dira plus tard : « Le fer est le premier métal dont on se servit. » Peut-être Lucrèce fut-il mis sur la voie par un vers d’Hésiode où il est dit que le cuivre fut découvert avant le fer. 11 pouvait d'ailleurs se rappeler que, dans l'Iliade , les armes des héros sont ordinairement d’airain, et que les Gaulois qui attaquèrent Rome n’avaient que des épées de bronze. II parait même savoir que le cuivre et le plomb, se rencontrant quelquefois à l’état de lingot (concreta videbant, V, 1225), devaient d’abord attirer les regards, tandis que le fer échappe à la vue, parce qu’il ne se trouve qu’à l’état de minerai.

2. « Les Éthiopes et les Indiens, élisants leurs roys et magistrats, avaient esgard à la beauté et procérité des personnes.... Platon désire la beauté aux conservateurs de sa république. » Montaigne, liv. II, 17.

LE CINQUIÈME LIVRE, seau pensent que ce fut la culture des terres qui amena leur partage et que la propriété dut fonder les gouvernements et les premières règles de justice. La plus haute antiquité n’a-t-elle pas donné «à Cérès l’épithète de législatrice ? Dans la suite de ce tableau l’imagination de Lucrèce se montrant plus naïve encore se figure que les rois ont été renversés et mis à mort par une révolution populaire et que, pour sortir, de l’anarchie, on institua des magistratures. Il semble calquer l’histoire des sociétés primitives sur celle de Rome, il pense sans doute à l’expulsion des Tarquins et à Rétablissement du consulat, et fait du reste .une belle peinture d’une démocratie républicaine, qui n’a que le défaut d’être placée dans les premiers temps du monde :

Les rois morts sous le fer, leur sceptre ensanglanté,

De leur trône en débris l’antique majesté,

Et leur bandeau superbe, épars dans la poussière, Pleuraient leur déshonneur sous le pied populaire.

Tenir sous son talon ce qu’on a redouté

Pour qui trembla longtemps c’est rage et volupté.

Mais comme au plus vil peuple il allait dans sa chute Ce pouvoir convoité que chacun se dispute,

Sur la foi du plus sage on proposa des lois Avec des magistrats gardiens de tous les droits.

Par la lutte épuisée alors la race humaine Comprenant le bienfait d’une commune chaîne.

Chacun prêta son front et reçut sans ennui Un joug qu’on imposait aux autres comme à lui ‘.

On retrouve ailleurs ce même mélange de vérité et de fantaisie, par exemple, dans le tableau où paraît la suite des inventions guerrières qui commencent avec la première industrie et que depuis le génie humain n’a cessé de pousser jusqu’à la perfection la plus destructive. Que l’homme, après la découverte du fer, s’en soit forgé d’abord une arme, qu’il ait fait du cheval l’irrésistible auxiliaire de sa fureur,, qu’il ait lancé sur l’ennemi des chars meurtriers et même certains monstres sauvages plus ou moins difficiles à discipliner, toute l’histoire ancienne est là pour le prouver ; mais qu’il ait dressé pour le combat les taureaux, les sangliers et les lions, aucun fait, ce me semble, ne permet de l’affirmer. Combien des alliés si terribles et d’une humeur si brutale eussent été dangereux pour ceux qui les auraient employés, Lucrèce le sait lui-même, à en juger par sa propre peinture si poétiquement tumultueuse :

Quand le fer fut trouvé, le hardi combattant Dompte un cheval farouche, ose en presser le flanc,

Et sur les ennemis par les airs il s’enlève,

Le frein dans une main et dans l’autre le glaive.

Bientôt au même joug unissant deux coursiers,

Il dirige debout le vol des chars guerriers

Et, pour mieux moissonner dans les champs du carnage,

D’un char armé de faulx le quadruple attelage.

Ce n’est pas tout encore, et l’Africain apprend Au monstre dont la trompe est un hideux serpent,

A porter une tour et l’horreur de sa taille

Et son poids dans les rangs de la vaste bataille.

C’est ainsi que la guerre, habile en ses fureurs,

Sans cesse imagina de nouvelles terreurs,

En donnant aux mortels acharnés à se nuire D’effroyables leçons dans l’art de se détruire.

Même l’on essaya pour ces sanglants travaux La dent des sangliers, la corne des taureaux ;

Et le Parthe imprudent s’avança dans la plaine Précédé de lions que tenaient à la chaîne,

Sous l’empire du fouet, de rudes conducteurs Qui devaient en régler les sauvages ardeurs.

Espoir vain ! Par le bruit, par le sang animées Ces bêtes au hasard plongent dans les armées ;

Partout flotte et bondit leur crinière; les rangs S’ouvrent épouvantés sous d’affreux cris errants.

Le coursier n’écoutant frein, ni voix, ni caresse Se refuse aux combats immobile, et se dresse.

Les lions en tous sens par leur rage entraînés Ou retournent sur ceux qui les ont déchaînés,

Ou bien sur un fuyard s’élançant par derrière S’abattent avec lui d’un bond dans la poussière,

Et sous l’ongle et la dent le tenant embrassé,

De leur énormité pèsent sur le blessé \

La plus incontestable vérité dans la sombre peinture des premiers âges est la vérité de la couleur. Elle produit l’illusion et donne du crédit et de la vraisemblance aux inventions du poëte. Lucrèce s’est bien gardé de placer à l’origine du monde les aimables félicités de l’âge d’or. Ce n’est pas une idylle que la vie de ces premiers hommes, créés par le hasard, misérables enfants d’une aveugle nature,

abandonnés par elle à leur ignorance et à leur dénûment, cherchant leur nourriture sous un chêne, se couchant nus sur une terre nue, comme des sangliers, vigoureux, mais sans autres armes que des pierres et des branches arrachées aux arbres, surpris pendant leur sommeil au fond de leurs cavernes par quelque monstre plus puissant, dévorés, engloutis, « se sentant descendre vivants dans un sépulcre vivant, » ou bien, échappés à la griffe de leur ennemi, courant à travers la plaine avec d’horribles cris, leurs mains tremblantes appliquées sur leurs hideuses blessures qu’ils ne savaient guérir. Un poète des âges classiques eût sans doute reculé devant de pareilles descriptions ; le goût scrupuleux d’un Virgile en eût un peu dissimulé l’horreur» sous l’élégance et l’harmonie. Mais s’il est permis de peindre avec brutalité une nature brutale, si ce que nous appelons la couleur locale est un charme, on ne peut qu’admirer ces scènes si hardiment dépeintes auxquelles d’ailleurs conviennent si bien, par une heureuse rencontre, une langue encore rude, une versification peu polie. C’est une consonnance et une vérité de plus 1 .

Cette vérité de couleur se retrouve dans les scènes plus douces où paraissent les plaisirs et les

1 . Si on éprouve un regret en lisant les passages analogues de Buflon, c’est que le soin de l'harmonie et le balancement des périodes donnent à la description de la nature brute un trop délicieux accomi agnement.

amusements des premiers hommes. Tout est alors d’une grâce vraiment rustique et môme un peu sauvage. Lucrèce ne prête pas à ces premiers-nés de la nature les sentiments raffinés des bergeries. Ces rudes humains ne se livrent à la joie que quand ils sont bien repus 1 . Si le ciel est serein, s’ils ont trouvé un doux gazon près d’un ruisseau frais, ils ne désirent plus rien, ils se rassemblent, il s’essayent à la musique et à la danse, avec quelle rude simplicité ces vers nous le diront :

D’harmonieux oiseaux l’homme imitait les sons Bien avant de former ces savantes chansons,

Ces vers, enfants de l’art, délicates merveilles, Dont il aima depuis à charmer ses oreilles.

Le zéphyr qui soupire à travers les roseaux Leur apprit à souffler dans les creux chalumeaux Et, par un lent progrès, la lèvre sut répandre, Sous les mobiles doigts, l’accent plaintif et tendre Des flûtes dont l’usage enfin fut découvert Dans les divins loisirs des bois* et du désert.

C’est ainsi que par l’art et le cours des années Toutes inventions au jour sont amenées.

Tels étaient des humains les doux jeux au moment Où, la faim apaisée, ils trouvaient tout charmant. Couchée en cercle ami souvent leur troupe oisive Sur un gazon moelleux, au penchant d’une rive, Sous le murmure frais d’un arbre aérien,

Trouvait le vrai bonheur qui ne vous coûte rien,

1 . C’est une idée antique que la musique et la danse doivent suivre le repas Homère est de cet avis. Amyot, traduisant Plutarque, dit, dans son langage spirituellement enfantin : « De la panse, comme l’on dit, vient la danse. » Les Causes naturelles , 21.

Surtout quand la saison et souriante et pure Des fleurs sur les prés verts ranimait la peinture.

Puis naissaient gais propos, longs ris, bruyants éclats Où la muse prenait ses agrestes ébats,

Et tressant feuille et fleur sur leur front, à leur buste Tous essayaient sans ordre une danse robuste,

Heureux et fiers de battre, en sauvages enfants,

La terre, leur nourrice, au bruit des pas pesants.

Quels cris montaient au ciel et quel rire sonore !

Oh! qu’ils paraissaient beaux ces jeux nouveaux encore'!

Ce vif et juste sentiment de la nature que nous remarquons dans ce cinquième livre paraît du reste dans tout le poème sous les aspects les plus divers. Le poète qui chantait la nature devait plus que tout autre s’intéresser à elle. Lucrèce non -seulement aime la vie rustique et simple, mais il en fait son idéal philosophique. La campagne est pour lui le vrai séjour du repos et du bonheur, le plus sûr asile contre les passions. De plus, chose rare dans l’antiquité, il éprouve déjà ces émotions variées et profondes que le spectacle de la nature peut donner à l’homme et que notre poésie contemporaine se plaît à exprimer. Il reste confondu devant l’accablante immensité des espaces infinis et des temps

éternels; il est quelquefois saisi de ces frissons poé-

tiques que ressent l’esprit à la pensée des grands mystères. Il comprend la beauté des lois ou leur horreur, il reconnaît et célèbre tour à tour avec

douceur ou avec amertume les bienfaits maternels de la nature et ses duretés de marâtre. Déjà même il connaît, avant Virgile, ce sentiment délicat, faut-il dire cet art? qui sait prêter une âme aux êtres inanimés et qui répand sur toutes choses son universelle sympathie. Il y a pourtant une grande différence entre les deux poètes. Lucrèce étudie la nature, il l’observe, il la fait comparaître devant son mâle génie, il la juge, il la voit devant lui, il né- vit pas en elle. L’âme tendre et plus faible de Virgile a été plus loin et s’est abandonnée davantage à la nature. Lui aussi aurait voulu ensonder les mystères, mais faute de génie, dit-il lui-même, il s’est contenté de l’aimer. Il jouit de ses douceurs, de ses spectacles, de ses bruits, de ses parfums ; il oublie en elle la science et la gloire, il s’y repaît de tristesses délicieuses; il en a fait sa confidente et son idole. Lucrèce en demeure toujours le viril contemplateur et s’il est souvent ému, sa mélancolie est celle, non d’un poète qui se délecte de ses rêves, mais d’un philosophe qui inédite et s’afflige.

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