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De nos jours, où l’on fait volontiers aux poètes un mérite de leur tristesse et où la mélancolie' est regardée comme le charme suprême des vers, on n’a pas manqué d’écrire sur celle de Lucrèce des pages émues, mais qui ne sont pas toujours justes. Souvent on lui a prêté des sentiments trop modernes. On l’a pris pour un sceptique qui souffre de son scepticisme, en proie aux angoisses du doute, qui aspire à des vérités que sa doctrine ne lui donne pas, qui se sent dépossédé de ses anciennes croyances et, sans regretter précisément ce qu’il ne peut plus admettre, éprouve pourtant les troubles d’une raison non satisfaite. Ce sont là des senti-
ments qu’on ne peut, en général, attribuer au vieux poëte romain, que par une sorte d’anachronisme moral. Lucrèce, au contraire, est sur tous les points content de sa doctrine, il n’en désire pas une meilleure. Je ne sais si même dans toute l’histoire de la philosophie on trouverait un autre exemple d’une conviction si entière, d’une foi si pleine, d’un attachement si obstiné à la parole d’un maître. Le poëte n’est pas triste parce que son système lui laisse quelque chose à regretter, mais la tristesse est dans le système.
Pour faire comprendre ce caractère de l’épicurisme, qu’on nous permette de nous figurer Lucrèce, comme d’ailleurs il se présente lui-même, méditant « durant le calme des nuits sereines » sur les plus grands mystères du monde; supposons
que devant l’immensité de la nature et du ciel
étoilé la suite de ses méditations soit celle qu’à l’aide de morceaux épars nous allons établir. Ce sera un chapitre analogue à ceux de Pascal sur l’univers et sur l’homme, dont la conclusion sans doute ne sera pas la même, mais touchante aussi, grave, austère et pleine de cette mélancolie qu’on rencontre toujours dans les hautes et vastes pensées.
D’abord qu’est-ce que le monde? Une aveugle combinaison d’atomes, l’œuvre du hasard, un ouvrage imparfait. Tandis que les autres philosophes
admirent l’ordre de l’univers au point de ne pouvoir attribuer un si bel arrangement* qu’à une intelligence . souveraine pleine de sollicitude pour l’homme, le poëte épicurien ne voit partout qu’une incurie désordonnée dont il fait un argument contre la croyance à une création divine :
Pour moi, si j’ignorais le jeu des éléments,
Au simple aspect du ciel, de ses déréglements,
De toutes les erreurs que montre la nature,
J’oserais affirmer qu’une telle structure,
Dont partout les défauts nous offensent les yeux,
N’est pas faite pour nous, n’est pas l’œuvre des dieux.
Ce monde, sur lequel le ciel roule et tournoie,
Des sauvages forêts d’abord il est la proie ;
Rocs, monts, vastes marais nous usurpent les champs,
Et puis l’immense mer qui rompt les continents.
Aux mortels retranchez encor deux parts du globe,
Qu’un feu brûlant, qu’un froid éternel nous dérobe.
Et le peu de terrain à nos besoins laissé Serait en quelques jours de ronces hérissé,
Si, luttant pour sa vie et pour sa nourriture,
L’homme ne repoussait l’assaut de la nature,
Et s’il ne déchirait la terre, en gémissant Sur sa lourde charrue ou son hoyau pesant.
Car si le soc n’entrait dans la glèbe profonde Pour en solliciter la puissance féconde,
Le germe ne pourrait sortir de son sommeil,
Se lever dans les airs et flotter au soleil.
Et quand ce doux espoir d’une rude culture Nous montre enfin ses fleurs ou sa jeune verdure,
1. Le bon sens populaire a donné au monde le nom de x6<y|i.o;, de mundus, ce qui signifie, en grec et en latin, ordre, arrangement.
Par les feux du soleil souvent il est brillé,
Noyé par l’eau du ciel, par les frimats gelé,
Ou meurtri par les vents et leur fureur mortelle.
Et pourquoi la nature encore nourrit-elle Et ces bêtes des bois et ces monstres marins,
Tant d’ennemis cruels, la terreur des humains?
Pourquoi l’automne impur promenant son ravage? Pourquoi la mort qui frappe au hasard le jeune âge'?
Ainsi le désordre règne dans le monde; rien n’est fait pour l’homme, qui est comme perdu dans cette confusion des éléments. Voilà déjà pour l’épicurien une source de réflexions amères. Les autres grandes doctrines de l’antiquité sont plus justes envers la nature, plus sages et moins exigeantes. Elles reconnaissent l’ordre général de l’univers, qui est visible. Les stoïciens surtout, pleins de confiance en la Raison universelle, qui croient à une Providence, déclarent que le mal physique n’est souvent qu’une apparence, ou une nécessité des choses qui ne peuvent être autrement, ou un moyen d’exercer l’industrie et la vertu de l’homme. N’estce pas à Épicure ou à Lucrèce que s’adressent ces beaux mots d’Épictète : « Que crois-tu donc que fût devenu Hercule, s’il n’y avait pas eu le fameux lion et l’hydre et le sanglier et plus d’un homme inique dont il a purgé la terre? qu’aurait-il fait si rien de pareil n’avait existé? Il se serait enveloppé
de son manteau et y aurait dormi Comprends
donc tout cela, jette les yeux sur les forces qui sont en toi et dis : « Envoie-moi maintenant, ô Jupiter, « les circonstances que tu voudras; car j’ai des res- « sources données par toi-même pour tirer parti de « tous les événements. » Au lieu de cela vous restez assis, tremblants, gémissants.... c’est le manque de cœur qui fait de vous des impies 1 . » En effet, le mol épicurisme aurait voulu que la nature lui eût d’avance préparé un lit de repos; la loi du travail lui paraissait une oppression et une iniquité. Le stoïcisme, plus juste et plus vaillant, trouvait sa sérénité dans son optimisme religieux et sa gloire dans la nécessité de la lutte.
Non-seulement le monde est mal fait, mais il va de mal en pis; il dégénère. Cette grande machine s’use à la longue et déjà nous sommes témoins de sa vieillesse. Lucrèce va nous peindre en vers désespérés cette décrépitude progressive de la nature :
1. Entretiens d'Épictète , traduction Courdaveaux,I,6. — En revanche, le pauvre Léopardi, accablé par deux maladies mortelles, condamné par les médecins à vivre sur la croupe désolée du Vésuve, adhérait avec un douloureux enthousiasme à l’acte d’accusation de Lucrèce contre la nature : « Ahl qu’il vienne donc ici celui qui exalte le sort de l’homme et qu’il voie combien nous sommes chers à la nature aimante!... Mais il est un noble coeur, celui-là qui ose soulever ses yeux mortels contre la destinée commune,... qui rejette la faute sur la vraie criminelle, la nature, mère des hommes par l’enfantement, marâtre par la volonté. » L’allusion à Lucrèce est évidente :
Mortales tollere contra
Est oculos ausus, primus que obsistere contra. (I, 66.)
Elle n’enfante plus, cette mère vieillie,
Que d’animaux chétifs une race affaiblie,
Elle qui sut former tous les êtres vivants Et les corps monstrueux de ses premiers enfants. . . .
De même ses bienfaits, les belles moissons blondes Et les prés plantureux et les vignes fécondes,
Tous ces dons qu’elle offrait d’elle-même aux mortels Sont à peine le prix de labeurs éternels.
Il faut que le bœuf s’use et meure à la charrue,
Que sur le sol durci le laboureur se tue,
Le fer même s’émousse à cette dureté,
Et le fruit diminue à l’effort augmenté.
De ce vieux laboureur entends le long mécompte;
Secouant son front chauve, il soupire et raconte Que de fois son sillon retourné sans repos A mal payé le prix de ses rudes travaux ;
Et, comparant son siècle à des temps plus prospères,
Il se plaît à vanter le bonheur de ses pères Et ces antiques jours où les hommes pieux,
Également comblés par la terre et les dieux,
Chacun sur son domaine étroit, mais plus fertile,
N’avaient qu’à recueillir une moisson facile.
Naïf étonnement! Cet homme ne voit pas Que tout marche à la mort, lentement, pas à pas,
Que sous le poids des ans la nature succombe,
Et, comme nous mortels, s’achemine à sa tombe '.
De pareilles idées sur le désordre et sur la dégénération du monde devaient jeter le poëte dans une certaine affliction d’esprit. On en peut juger par l’aigreur de ses plaintes. Les doctrines modernes qui ont quelque analogie avec celle de Lucrèce admet-