‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 105 sur 111 · Il · texte numérisé non relu

Il

tent du moins le progrès et laissent à l’homme l’espérance d’un sort toujours meilleur. Selon ces systèmes auxquels on peut plutôt reprocher d’être trop séduisants, la nature elle-même, obéissant à la loi du progrès, a étouffé les enfants monstrueux qu’elle avait d’abord produits et a enseveli leurs gigantesques ossements dans les profondeurs de la terre, comme pour cacher ses premières erreurs. Elle a enrichi son plan, elle a dégrossi et épuré les formes des animaux et des plantes, elle a varié d’une manière infinie leurs espèces qui étaient en petit nombre, elle a enfin peuplé d’une série non interrompue et de plus en plus parfaite toute l’échelle des êtres. En un mot, elle semble être devenue plus ingénieuse, plus délicate et plus bienfaisante, confondant ainsi par ses libéralités inespérées les doléances de Lucrèce. Grâce à sa fécondité inépuisable, de plus en plus sollicitée par l’industrie humaine, la terre, vieille demeure de l’homme, est sans cesse rajeunie et parée. Avec l’idée du progrès, le matérialiste moderne peut du moins rêver pour les générations futures un noble et riant avenir. Au contraire, le matérialiste antique, assiste dans un morne découragement à l’insensible dissolution du monde et ne peut que gémir à la pensée de cet irrémédiable épuisement.

L’idée du progrès ou physique ou moral se rencontre rarement chez les anciens, mais elle se

trouve pourtant çà et là, quoi qu’on en ait dit, chez Aristote, Cicéron, Sénèque et môme chez Lucrèce, qui, par une sorte de contradiction, a précisément célébré dans le cinquième livre les conquêtes de l’homme sur la nature. Il a fait plus; avec la netteté la plus lucide il a exprimé la loi même du progrès, il en a trouvé la formule en ces vers qui servent de conclusion et de couronnement à sa grande peinture de l’humanité naissante : « Le besoin, dit-il, l’expérience, l’activité de l’esprit font avancer les hommes pas à pas. Le temps amène au jour peu à peu toutes les découvertes, l’industrie de plus en plus ingénieuse les met en pleine lumière ; les arts naissent les uns des autres et brillent sous l’effort du génie jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur plus haut point de perfection,

Usus et impigræ simul experientia mentis Paulatim docuit pedetentim progredientes.

Sic unum quidquid paulatim protrahit ætas In medium, ratioque in luminis erigit oras :

Namque alid ex alio clarescere corde videmus Artibus, ad summum donec venere cacumen. (V, 1451.)

Mais cette idée remarquable du progrès humain est noyée et disparaît dans cette grande plainte sur le dépérissement nécessaire et de jour en jour plus visible de la nature.

Ce prétendu dépérissement pouvait paraître assez vraisemblable à un Romain du temps de Lucrèce.

L’Italie épuisée par une culture inintelligente, dépeuplée par la guerre et par l’extension de la grande propriété improductive, avait perdu son antique fertilité. On s’en étonnait et on répétait que la terre vieillit aussi bien que l’homme. L’agronome Columelle, plus sage, voyait bien quelle était la cause du mal et disait que la faute en était à une agriculture inepte qui traitait « la terre en bourreau. » 11 semble meme directement répondre aux doléances de Lucrèce : « Comment s'imaginer que la nature, douée par le créateur du monde d’une fécondité toujours nouvelle, ait été frappée tout à coup de stérilité, que la terre vieillisse, elle qui a reçu en partage une jeunesse éternelle, cette terre que nous appelons la mère commune de toutes choses, puisqu’elle a enfanté tout ce qui est, et qu’elle enfantera tout ce qui doit être dans les temps à venir? Loin d’attribuer nos maux à l’instabilité de l’atmosphère, cherchons-en la cause dans notre insouciance 1 . » Nous citons ces paroles sensées de Columelle pour montrer comment Lucrèce et ses contemporains ont pu se tromper; à des imaginations romaines qui se rappelaient les beaux temps de Cincinnatus, les champs déserts de l’Italie, désolés par la misère, ou par l’empiètement d’une richesse destructive, transformés en solitudes stériles, offraient, comme en

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