De re rustica, liv. 1 1 préface
un morne tableau , la décadence progressive de la nature.
Du reste, pour Lucrèce, comme pour Rousseau, le monde moral est en décadence, comme le monde physique; la civilisation n’a fait qu’apporter plus de maux et de vices 4 .
Lucrèce va plus loin dans ses sombres méditations ; il annonce aux Romains une vérité terrible qui, dit-il, n’a pas encore frappé leurs oreilles, la ruine et la fin prochaine du monde. En vers redoutables il fait des vœux pour que cet universel désastre soit épargné à ses contemporains, mais il n’ose pas l’espérer :
• Dictis dabit ipsa fidem res
Forsitan, et graviter, terrarum motibus. ortis,
Omnia conquassari in parvo tempore cernes. (V, 106.)
Cette imprudente menace se répandra partout et finira par s’emparer de l’imagination populaire. Bizarre fortune des idées ! ces craintes d’une philosophie incrédule deviendront au moyen âge les craintes de la piété. Ces peuples entiers qui attendaient avec anxiété l’an mille, qui se hâtaient de donner leurs biens aux églises, ne savaient pas qu’ils cédaient à une terreur jetée dans le monde antique par les épicuriens *. Les âmes pieuses qui
2. Lucrèce réclame hautement pour l’épicurisme la gloire de cette découverte : «Nova res miraque menti.... insolitam rem. » liv. V,
croyaient trembler sous un frisson divin, regardaient sans doute comme des impies ceux qui ne partageaient pas leur terreur, sans se douter qu’ellesmêmes étaient les impies, puisqu’elles tremblaient sur la foi d’Épicure. Ainsi il arrive souvent que dans le cours des âges les idées perdent les marques de leur origine, passent d’une doctrine à une doctrine contraire, et, comme des transfuges déguisés, changent de camp.
Maintenant, si de la contemplation du monde, de ce monde défectueux, décrépit, qui demain peut-être tombera en ruines, Lucrèce passe à celle de l’homme, il reste confondu, comme le sera plus tard Pascal, à la vue de notre petitesse et de notre fragilité. Comme l’auteur des Pensées il se plaît à comparer notre néant à l’immensité de l’espace et à l’éternité de la durée :
Et quota pars homo sit 1
Il prévient ces étonnantes méditations de Pascal :
97-100. 11 est assez curieux de voir que la doctrine, qui prétendait en tout calmer les esprits, les ait livrés à cette peur. Lucrèce était amené là par le désir de renverser une certaine croyance religieuse qui attribuait aux corps célestes une substance divine et, par conséquent, éternelle. Il parle ici à peu près comme Salomon : « Ils ont pensé que le f>u ou les cercles des astres, ou les luminaires du ciel étaient des dieux qui gouvernaient le monde. » Sagesse, XIII , 2. — Pour détruire une superstition assez .innocente, les épicuriens en établissaient doctement une autre bien plus accablante.