‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 22 sur 111 · Liv. I · texte numérisé non relu

Liv. I

de demander la paix pour Rome et pour le monde. Les vœux les plus patriotiques viennent donner un intérêt présent à la prière du philosophe.

Fais aussi que la guerre et ses affreux travaux S’arrêtent endormis sur la terre et les flots;

Seule tu peux fléchir par ton charme paisible Mars le dieu des combats, puisque ce cœur terrible Vaincu par toi, revient sur ton sein chaque jour Reposer sa blessure éternelle d’amour.

Ah! lorsque renversé sur ta sainte poitrine,

Les yeux levés vers toi, de ta beauté divine Il repaît lentement son regard éperdu,

Qu’à tes lèvres enfin l’amour l’a suspendu,

Penche sur lui ton front, et tes mains adorées Enveloppant le dieu de caresses sacrées,

Fais couler dans son cœur de ces mots souverains Qui demandent la paix pour tes fils les Romains;

Car je ne puis, à l’heure où soutire ma patrie,

Célébrer les douceurs de la philosophie,

Et le grand Memmius, défenseur de l’État,

Ne peut, pour m’écouter, déserter le combat.

Ce tableau plein de grâce voluptueuse est en même temps d’une gravité chaste qui remplit l’âme comme d’un saint respect pour ces amours divines. Et pourtant on ne peut y vôir de la part de Lucrèce qu’un simple jeu d’imagination et non un retour à la crédulité. Mais la vénération du poète pour la puissance féconde de la nature qu’il se ligure un moment sous les traits consacrés de la divinité romaine, son émotion à la vue des malheurs de sa patrie, ses senti-

ments civiques qui se mêlent ici aux plus hautes conceptions de la science, donnent à cette peinture de l’amour une grandeur pure qu’on ne trouverait pas ailleurs dans un si gracieux sujet 1 .

Ainsi, comme dans toutes les allégories antiques où la science emprunte les formes de la religion, il y a dans ce morceau souvent mal expliqué deux sens, l’un scientifique, l’autre religieux. Ne parlons pas ici de calcul, de prudence, d’hypocrisie ou de piété. Ne voyons qu’un art exquis et légitime qui, pour être compris de tout le monde, contente à la fois les imaginations imbues de superstitions païennes et les esprits philosophiques. Là où le peuple ne

1. Liv. I, 29-43. On a donné de ce morceau des explications bien bizarres dont il faut dire ici quelque chose, ne fût-ce que pour marquer les progrès de la critique. Creech lui-même s’est puérilement trompé sur le sens de cette allégorie, lui qui dans tout le reste est si précis, et si capable de saisir le sens dogmatique des vers. Nul critique, d’ailleurs, n’a été plus fidèle à son auteur et n’a donné de sa fidélité une preuve plus singulière. Comme il ne doutait pas du suicide de Lucrèce, il tint à honneur de faire comme lui. Il avait écrit sur son manuscrit : a Quand j’aurai terminé mon commentaire, il faudra que je me pende, » et il se pendit. Voilà un commentaire bien anglais et plus complet qu’il n’était à désirer. Eh bien! ce savant homme soupçonne que Lucrèce ici s’est moqué de Vénus en la montrant comme en conversation criminelle avec Mars. Ce beau tableau ne serait qu’un bon tour joué à une divinité par un incrédule, et une magnifique épigramme. Cela est bien peu sensé. Un autre critique, réfuté par Creech, pense que la Providence, pour confondre l’impie poète, lui a inspiré la pensée d’adresser un hommage à la plus mal famée des déesses, pour bien prouver qu’un homme qui s’éloigne de la religion ne peut avoir que des idées absurdes et honteuses. Ce n’est plus une malice du poète, mais une malice de la Providence. Une autre opinion, qui a fait fortune, est celle de Bernardin de Saint-Pierre qui croit que Lucrèce a voulu au début se montrer religieux parce que « on ne peut intéresser fortement les hommes, si on ne leur présente quelques-uns des attributs de la divinité.. .. l’exorde de

verra que la peinture enchantée d’une histoire fabuleuse, les plus savants saisiront un symbole et un point de doctrine. Sans vouloir comparer un art si noble à un objet de vulgaire industrie, nous croyons pouvoir dire que cette peinture à deux faces rappelle ces tableaux populaires qui, par un arrangement ingénieux de perspective, présentent des figures différentes selon la place qu’occupe le spectateur. D’ici vous voyez la Vénus de la fable, la mère des Romains, l’amante de Mars; de là vous contemplez la mère de tous les êtres, la puissance créatrice qui répare sans cesse la destruction et qui tient toute la nature sous le charme de ses lois *.

ce poëme en est la réfutation. » Études de la nature , étude Yiii“ e . Mais si, pour avoir invoqué poétiquement Vénus, Lucrèce doit être regardé comme un dévot païen , il faudra donc décider que Bernardin lui-même est un païen, lorsqu'au début de ses Harmonies de la Nature, il fait cette invocation à la même divinité : « O toi qui d’un sourire fis naître le printemps, douce Aphrodite, belle Vénus, sois-moi favorable ... . » On pourrait répondre à Bernardid : pour vous comme pour Lucrèee Vénus ne représente ici qu’une loi de la nature, et le poète n’est pas plus religieux, en empruntant ces images consacrées, que vous qui les reprenez à votre tour. 11 n’y a donc pas d’inconséquence et cet hymne n’est pas la réfutation du poëme. Bayle a réfuté d’avance l’opinion de Bernardin, qui était déjà ancienne, et ne veut veut voir dans ce morceau qu’une allégorie de physicien. En un mot, pour conclure, Lucrèce, avec des formes plus poétiques, parle comme Buflbn qui faisant aussi, à sa façon, un de rerum natura , s’écrie : « Amour, désir inné! âme de la nature,... puissance souveraine qui peut tout.... cause première de tout bien, etc. » Voilà en prose le vrai sens philosophique de cette allégorie souvent si mal interprétée.

I. Je suis tenté de croire que Lucrèce a reproduit un tableau ou un groupe de marbre connu des Romains et qui se trouvait peut-être dans un de leurs temples. Certaines expressions semblent peindre des formes plastiques, celle-ci entre autres : « la molle rondeur de son cou, lereti cervice reflexn. » Plusieurs monuments de la statuaire romaine nous

Cette invocation , malgré les apparences contraires, a donc une valeur doctrinale. L’épicurien Lucrèce célèbre Vénus, comme le stoïcien Cléanthe célébrait Jupiter dans un hymne moins brillant de poésie, mais non moins sublime, où, sous le nom du maître de l’Olympe, il rendait cet hommage à la Raison souveraine et à la Providence divine :

a O le plus glorieux des immortels.... Jupiter, principe de la nature, gouvernant tout avec justice, salut!.... 11 ne se fait pas sur terre une œuvre en dehors de toi, ni dans le cercle immense de l’éther

montrent Vénus essayant d’apaiser le dieu de la guerre. C’est sous cette forme allégorique qu’ont été souvent représentés les empereurs et les impératrices, Marc Aurèle et Faustine, Adrien et Sabine. (Emeric David, llist. de la sculpture.) L’impératrice, par un geste caressant, calme son terrible époux, lui demande une grâce et fait penser à ce vers :

Circumfusa super, suaves ex ore loquelas....

11 est vrai que, dans les groupes qu’on voit au musée du Louvre, les figures sont debout; mais l’idée est la même que celle de Lucrèce, elle est traditionnelle et consacrée. On voit donc combien le tableau du poète est ingénieux et grand. Vénus, mère des Romains, âme du monde politique, est aussi l’àme de la nature. Le début du poème se comprend mieux s'il renferme une allusion à une image révérée des Romains. Ainsi chez nous, plus d’un poète libre penseur a donné à certains tableaux qui se trouvent dans nos temples, un sens phi’osophique contraire à celui de la religion; les artistes prennent souvent la même liberté. Je ne sais au juste que'le a été la pensée d’Albert Durer quand il a composé son tableau de la Vierge souriant à l’Enfant divin; autour d’elle tout est allégresse, mouvement, amour, promiscuité. Les fleurs éclosent, les oiseaux, les abeilles, les écureuils dans les branches, les poissons dans les ruisseaux transparents, tous les êtres enfin, dans leurs joies et leurs jeux, font penser à la grande loi de l’universelle fécondité. Ce n’est pas le symbole chrétien, c’est l’image profane de la nature, et devant ce tableau on peut réciter ces vers de Lucrèce :

Omnibus incutiens blandum per pectora amorem

Efficis ut cupide generatim saecla propagent.

divin, ni sur la mer, hormis ce que font les méchants dans l’égarement de leurs âmes.... O Jupiter, dispensateur suprême délivre les hommes

de leur funeste ignorance.... et donne-leur d’atteindre à la pensée sur laquelle tu t’appuies, pour tout régir avec justice; afin qu’ainsi nous-mêmes honorés, nous te rendions honneur en retour, célébrant , tes oeuvres, dans nos hymnes sans interruption, comme il convient à l’être mortel ; puisqu’il n’y a pas pour les humains, ni même pour les dieux, autre emploi plus grand que de célébrer, en esprit de

justice, la loi générale du monde 1 . » Voilà dans

leur contraste les deux professions de foi les plus graves et les plus belles de la philosophie antique. Car Lucrèce, lui aussi, n’imagine rien de plus grand que de célébrer la loi générale du monde. Seulement les deux poètes philosophes ne la comprennent pas de même. L’un, adresse sod hymne à l’aveugle et sourde matière, l’autre à l’intelligence suprême. Si la prière du stoïcien, qu’anime ici un souffle de Platon, est d’un sentiment plus pur et d’une raison plus haute, le chant de l’épicurien est plus magnifique. Chose digne de remarque! c’est le matérialisme, auquel on reproche justement de dessécher l’imagination, qui rencontre les couleurs les plus éclatantes, tant le génie de Lucrèce est au-dessus de sa doctrine.

I. Traduction tle M. Villemain, Essais sur le génie de Pindare.

Ces deux invocations seront éternellement les hymnes de la philosophie et, comme on le voit de plus

en plus de notre temps, où. les systèmes intermédiaires tendent à disparaître, la raison humaine n’a que le choix entre la prière de Cléanthe et l’hymne de Lucrèce. * .

Si le sens de l 'invocation à Vénus peut au premier abord paraître douteux et si même un certain ac- * • cent religieux fait un moment illusion, on ne tarde pas à rencontrer une profession de foi explicite où l’impiété du poète se déclare avec la sincérité la plus audacieuse. Il est si pressé de courir où l’entraîne sa véritable passion et d’attaquer la religion, qui est à ses yeux la plus grande ennemie du genre humain, qu’il ne prend quelle temps d’annoncer à Memmius le sujet de son poëme en ces vers sèchement précis:

Puisses-tu, noble ami, délivré de ces peines,

Prêter ton libre esprit à nos leçons certaines,

Et ne pas rejeter, sans les approfondir,

Ces fidèles leçons que j’ose ici t’offrir;

Car du ciel et des dieux je découvre l’essence,

Je dis les éléments par lesquels tout commence,

Et par quoi la nature accroît, forme et nourrit Et puis en quoi résout l’être quand il périt;

Corps subtils, de la vie impalpable poussière,

Qu’on appelle semence , atomes ou matière Ou plutôt corps premiers , et qui sont bien nommés,

Puisque de ces corps seuls les êtres sont formés \

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