‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 23 sur 111 · Liv. I · texte numérisé non relu

Liv. I

Aussitôt les sentiments irreligieux du poëte éclatent dans un magnifique éloge d’Épicure, qui le premier a osé braver le monstre de la superstition. Le disciple célèbre son maître avec une admiration et une reconnaissance dont il convient d’expliquer d’abord le généreux emportement.

Pour comprendre ce qu’il y avait de légitime dans l’entreprise d’Épicure renouvelée par Lucrèce, il faut se rappeler combien la superstition antique était accablante et ce qu’elle inspirait de viles terreurs. A la distance où nous nous trouvons placés, nous modernes, dans cet éloignement favorable à la poésie, nous ne jugeons plus assez sévèrement la mythologie, accoutumés que nous sommes à la considérer de loin comme un charmant décor d’opéra composé tout exprès pour le plaisir des yeux et de l’esprit. Mais que notre imagination se replace dans l’antiquité, qu’on veuille se représenter un moment .la peur confuse et éperdue de la dévotion païenne entourée et comme harcelée par des dieux innombrables *, envieux, vindicatifs et cruels, par des dieux, non-seulement sans justice, sans miséricorde, mais sans loyauté, prenant plaisir à tourmenter l’homme, à l’abuser, à déconcerter sa prudence et sa piété par des fantaisies bizarres et même par de

L Hésiode pense qu’il y en a trente raille (Otluv/es et jours, v. 2.V2R mais Maxime de Tyr trouve que c’est bien peu et qu’il vaut irtieux reconnaître que leur multitude est infinie. ( Dissert . 1.)

formidables espiègleries. L’homme ne peut faire un pas sans risquer de mettre le pied sur un piège divin. Pour lui toutes choses sont à craindre, la terre, la mer, l’air, le ciel, les ténèbres, la lumière, le bruit, le silence. Il ne peut ni parler, ni penser, ni même éternuer, sans s’exposer à une céleste vengeance. S’il cherche du moins un refuge dans l’innocence du sommeil, des dieux acharnés ou cruellement badins se hâtent de lui envoyer des songes pénibles et, qui pis est, des songes trompeurs. Il se lève pour les fléchir; mais la prière elle-même, peut avoir ses manquements fortuits et renferme des embûches. Il court au temple pour offrir un sacrifice, mais il pâlit sous sa couronne de fleurs, il met l’encens sur le feu, mais d’une main branlante, et, selon le mot du religieux Plutarque, il entre dans le sanctuaire comme si c’était une caverne d’ours ou le trou d’un dragon 1 . Aussi vit-on plus d’une fois un homme vraiment pieux, ne sachant comment vivre en paix avec ces dieux impitoyables et changeants, exaspéré dans sa religion, ne supportant plus les angoisses de sa piété, prendre un parti absurde et extrême, nier résolument l’existence de la divinité pour n’avoir plus à redouter que le poids d’une seule

1. De la Superstition, ch. xxv. Voir tout le traité où l’auteur, pourtant ami des dieux, peint ce qu'il appelle «cet ulcère de conscience, cette combustion d’esprit et cette servile abjection. >» Ch. xn. — Cicéron, de Divinat liv. Il, 72.

colère et se ruer les yeux fermés, avec le courage de la peur, dans l’athéisme. Cette peur honteuse qui insultait les dieux et dégradait les hommes, Épicure est venu la rassurer, en dissipant ces obscurités mystérieuses peuplées de dieux sans nombre. Car, pour emprunter le langage de Lucrèce :

De même que l’enfant se sent pris de frissons Marchant dans un lieu sombre, ainsi nous frémissons En plein jour, nous formant mille spectres funèbres Comme ceux que croit voir l’enfant dans les ténèbres.

Ce n’est pas le soleil avec tous ses rayons Qui chassera la nuit terrible où nous vivons,

Mais le clair examen de la nature même Dont je vais à tes yeux dérouler le système'.

Ce système, qui ne manque pas de grandeur, consiste à montrer que la nature n’est pas soumise à une tyrannie puérile, à un gouvernement de bon plaisir, qu’il y a dans l’univers des lois stables et qui se soutiennent par elles-mêmes. Épicure est le premier qui ait fait entrer l’idée de loi, je ne dis pas dans la philosophie spéculative où elle régnait déjà depuis longtemps, mais dans les imaginations populaires. Selon les religions antiques, il n’y a point de loi, tout dans la nature est arbitraire et décousu, les phénomènes dépendent d’un caprice divin, la foudre, les éclipses, les mouvements célestes, les

1. Lucrèce répète ces vers trois fois, liv. II, 55; III, 87; VI, 35.

plus simples choses, le vol d’un oiseau, le ruisseau qui coule *. Il n’y a pas de science physique, il n’y a qu’uii art utile, celui des aruspices et des devins, puisqu’à chaque instant tout peut être dérangé par la mauvaise humeur, la bienveillance ou même la distraction de la divinité compétente 1 2 . L’histoire ancienne est souvent sur ce point d’accord avec la fable. Si la grêle a ravagé les oliviers des Athéniens, c’est qu’un dieu ce jour là a voulu faire plaisir aux Spartiates. Si le monde tout à coup semble péricliter, s’il y a du trouble dans la nature et les affaires humaines, c’est que le roi de l’Olympe est allé dîner pendant douze jours chez les Éthiopiens, et tout va de travers, parce que la Providence est en voyage. Dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, tout s’explique de la même façon. Si un matin le jour tarde à paraître, c’est que, selon la réflexion de l’impatient Sosie, le blond Phébus a de la peine à se lever pour avoir bu la veille plus que de coutume. On peut dire qu’aux yeux de la crédulité païenne non-seulement il n’existe pas de lois physiques, mais il n’y a pas de lois politiques et morales. Quand Home et Carthage sont aux prises, que leurs flottes

1. « Adeo minimis etiam rebus prava religio inserit deos. » Tite Live, XXVII, 23.

2. A Rome sürtoutj tout homme qui hasarde une explication scientifique d’un phénomène naturel, a l’air d’entreprendre sur le pouvoir illimité des dieux. Pour faire de la science il faut avoir le courage d’une impiété déclarée. Voilà pourquoi les Romains sont restés si longtemps dans l’ignorance.

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vont s’entre-choquer, les peuples eh suspens ne se demandent pas de quel côté est le droit et la jus tice, de quel côté sont les meilleurs généraux, les plus vaillants soldats, en un mot, de quel côté est la vértu, mais si les poulets sacrés consentiront à manger* C’est l’appétit d’un oiseau qui doit décider à qui appartiendra l’empire du monde. Il n’est pas besoin de dire à quelles aberrations naïves, à quelles duperies méditées devait dès lors donner lieu l’art de prévoir, de conjurer, d’esquiver la volonté si peu immuable de divinités uniquement occupées à tout brouiller dans la nature; à quels renversements de la raison et de la conscience, à quelles frayeurs insensées 1 . Quelles que soient les erreurs d’Épicure, il a eu le bon sens et le courage de montrer qu’il y a dans le monde un ordre naturel, un rapport explicable entre les effets et les causes, et des lois permanentes. Qu’il ait parlé au nom d’une science, d’une physique erronée, qu’importe, si aujourd’hui encore, à quelque doctrine que nous ap-

1. Le dévot Plutarque, si hostile aux épicuriens, préfère pourtant leur doctrine à la superstition : « Si quelqu’un pense que les atomes et le vùide soient les principes de l’univers, c’est une faulse opinion qu'il a, mais elle ne luy engendre pas d’ulcère , elle ne lui donne pas de fiebvre, ny ne luy cause point de douleur. » De la Superst. , 2. — Cicéron parle à peu p r ès comme Lucrèce : « la superstition, il faut l’avouer, a enchaîné presque tous les esprits ehéz tous les peuples tt subjugué la faiolesse des hommes.... qui parviendrait à détruire cette crédulité rendrait un grand service à ses concitoyens et à lui-même. Mais qu’on m’entende bien : détruire la superstition, ce n’est pas détruire la religion. » De dxvinat . II, 72.

partenions, nous nous accordons pour reconnaître que l’univers obéit à des lois. Le flambeau sauveur de sa philosophie, selon Lucrèce, a mis en déroute tous les fantômes de ces divinités brouillonnes qui troublaient à la fois la nature et l’homme. Il rendit à la nature l’ordre et la paix, aux imaginations le calme. Entreprise qui nous paraît aujourd’hui bien simple, mais qui fut pour les païens une révélation et une délivrance, et qui fit jeter à Virgile ce cri, non d’impiété, mais de soulagement:

Félix qui potuit rerum cognoscere causas....

Voilà pourquoi Lucrèce, en des vers célèbres, que nous venons ainsi d’expliquer d’avance, entonne en l’honneur d’Épicure comme un chant de triomphe, dont la traduction ne peut rendre ni la sombre fureur, ni le frémissement d’orgueil, ni l’harmonie lugubre.

Le genre humain frappé d’une divine horreur,

Traînait honteusement le joug de sa terreur,

Et la religion aux mortels qu’elle accable Montrait du haut du ciel sa tête épouvantable,

Quand un Grec, le premier, sur des spectres affreux Leva son œil mortel sans plier devant eux.

Ni le pouvoir vanté des dieux, ni le tonnerre,

Le grondement du ciel qu’on nomme leur colère,

Ne purent incliner le front du combattant;

Tout ce vain bruit l’iirite, et son emportement Veut être le premier à forcer la barrière Où la sombre nature enferma son mystère.

Sa science vaillante est passée au travers De ces murs enflammés qui couvrent l’univers,

Et dans l’immensité du grand Tout élancée Longtemps se promena son âme et sa pensée.

Il revint en vainqueur, enseignant aux humains Qu'il est dans l’univers des principes certains,

Comment tout naît, tout meurt, comment à chaque chose Telle force préside et telle loi s’impose :

Voilà donc sous nos pieds le vain culte des dieux,

C’est nous que la victoire a fait monter aux cieux 1 !

. Ces vers où Lucrèce peint à grands traits et avec une énergie sans pareille l’entreprise hardie d’Épicure sont-ils bien conformes à la vérité de l’histoire? Le poète n’a-t-il pas prêté à son maître la fureur dont il était lui-même animé? Ces cris belliqueux, cette marche impétueuse, cette ardeur guerrière, cette joie du triomphe, tous ces emportements nous représentent plutôt les sentiments habituels de Lucrèce. Le maître n’avait point cette allure de Titan révolté contre le ciel. On peut croire qu’il attaquait la superstition avec moins de furie, et qu’il avait marché à la conquête de la science avec une audace plus tranquille 2 . On sait, en effet, qu’É-

1. I, 62. M. Egger, dans uoe curieuse et savante leçon sur la poésie didactique chez les Grecs, nous a fait connaître récemment une traduction en vers inédite de ce morceau par André Chénier, qui se proposait aussi de rendre hommage à Épicure dans son Hermès. Revue des cours , 7 décembre 1867.’

2. En Grèce on pouvait se moquer des histoires fabuleuses sur l’origine des dieux, des opinions philosophiques sur leur nature,, pourvu qu’on ne niât pas leur existence, qu’on ne brisât pas leurs statues ou qu’on ne révélât pas leurs mystères.

picure n’avait pas une incrédulité provocante, que tout en ruinant les croyances établies et les préjugés populaires , il conservait, au milieu de ses luttes contre l’opinion, la sérénité d’un sage; que son impiété était si débonnaire qu’elle ressemblait parfois à un culte épuré; qu’en niant la providence des dieux, en les plaçant loin du monde, il ne se croyait pas dispensé de leur rendre des hommages, et qu’enfin il avait écrit sur la sainteté un livre qui paraissait à Cicéron digne de la main d’un prêtre.

Cette différence de sentiments chez le maître et le disciple, la clémence de l’un, la colère de l’autre, tient non-seulement à la différence de leur caractère et de leur génie, mais encore à celle des religions qu’ils avaient à combattre. En Grèce, la religion était bien plus raisonnable , plus commode, et son joug était plus léger. La mythologie grecque, formée par des poètes , a quelque chose de gracieux qui pouvait plaire même à l’imagination d’un incrédule. Les symboles vivants des forces de la nature ou des passions humaines représentent une grande philosophie égayée par de riantes fictions. Les dieux grecs sont faciles, accommodants, et souffrent même que les poètes et les sages leur prêtent tous les jours des attributs nouveaux. La libre pensée peut, pour ainsi dire, les corriger et les embellir. Ils ne s’occupent pas avec une exactitude ombrageuse de

tous les détails de la vie humaine, ils ne demandent pas à être honorés, à heure fixe, par des prêtres qu’ils ont choisis. Tout homme, pourvu qu’il ait un esprit riche et fécond, peut faire monter vers le ciel un agréable hommage, et je ne sais s’il ne serait pas permis de dire qu’ils sont moins heureux de recevoir les prières de la vertu que les hymnes du génie. Le culte lui-même est poétique, les cérémonies sont des fêtes. L’incrédulité pouvait en sourire, mais non s’irriter. Aussi l’impiété grecque n’a rien de farouche ; elle est calme, elle est douce, et, comme on le voit par l’exemple du philosophe Épicure et même du satirique Lucien, en renversant le pouvoir des dieux , elle est encore pleine d’égards pour ces aimables tyrans.

Rome, au contraire, est soumise à d’obscures divinités sans beauté, sans histoire, et qui sorties de quelque coin de l’Italie et accompagnées de superstitions grossières et disparates, ont été transportées pèle mêle dans la ville ouverte à tous les vaincus et y ont reçu le droit de cité. Ces dieux ne parlent ni au cœur, ni à l’imagination, et ne peuvent inspirer que de la crainte et de la répugnance. Ils président minutieusement à tous les actes de la vie civile et domestique , surveillent l’homme et le citoyen et, comme des magistrats subalternes, exercent une sorte de police tracassière. Dans les grandes entreprises comme dans les plus simples affaires.

il fallait recourir à une consultation religieuse qui devait faire connaître la volonté de ces divinités vétilleuses ; cérémonies dont le sens était oublié, formules vides, prières en langue perdue que les prêtres eux- mêmes ne comprenaient plus, toutes ces pratiques extérieures qui choquaient la raison, embarrassaient encore à chaque heure la vie d’un Romain. A Rome la superstition était bien plus pesante et ne désarmait pas l’incrédulité par sa grâce. Aussi l’impiété de Lucrèce est plus violente que celle d’Épicure, et sous son fanatisme dogmatique on croit voir un ressentiment personnel contre la religion romaine.

De plus, tandis qu’Épicure vivait dans la tranquille société de la molle Athènes, Lucrèce avait assisté aux luttes horribles de Marius et de Sylla. S’il est vrai, comme le répètent sans cesse les anciens, que les malheurs publics accusent l’indifférence des dieux et que les générations qui en sont les victimes se portent à tous les excès de l’impiété, on comprend que Lucrèce, plus qu’Épicure, ait mêlé à l’exposition de sa doctrine une sorte d’irritation civique et comme un esprit de vengeance, lui qui avait vu, pendant les guerres civiles, la religion au service de tous les partis et de tous les crimes, les présages les plus certains ne point empêcher le triomphe du plus fort, et les dieux indifférents ou imbéciles contempler sans colère du

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haut de leur Capitole le massacre des plus honnêtes gens.

Nous croyons pouvoir prêter à Lucrèce de pareils sentiments, parce qu’ils sont ceux de l’antiquité et qu’ils ont été souvent exprimés hautement par des poètes et des philosophes dont la doctrine n’est pas en général irreligieuse. Rien n’est plus commun que ces révoltes contre le ciel, à propos de malheurs publics. Ce que sans doute Lucrèce pensait, Sénèque le dira plus tard avec une sententieuse énergie, en faisant allusion précisément au temps où vécut notre poète et aux sanglantes iniquités dont il avait été le témoin : « Le bonheur de Sylla est le

crime des dieux ; deorum crimen erat Sylla tam

feliœ » De même Lucain, en parlant de la liberté romaine tombée dans les champs de Pharsale, déclare qu’il n’est point de puissance divine, que les choses humaines sont emportées par un aveugle hasard, que c’est mensonge de prétendre que Jupiter gouverne le monde,

Mentimur rcgnare Jovem*.

Quelquefois ce sentiment se révèle avec une sorte de naïveté qui fait sourire. Claudien, par exemple,

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