Psaumes , LXXII
on laissa tomber en ruine les temples noircis par la fumée des incendies. « L’araignée, dit Properce, couvrit de ses réseaux les autels, et l’herbe envahit les dieux abandonnés 4 , » jusqu’au moment où Auguste, plus par politique que par piété, releva les édifices sacrés, essaya de ranimer le culte et ramena aux antiques croyances les âmes que la paix publique et la prospérité nouvelle de l’empire avaient, pour ainsi dire, réconciliées avec le ciel.
Dans cette espèce de profession de foi qui forme le début du poème, ce n’est pas assez pour Lucrèce d’avoir montré en quelques traits énergiques que la superstition est contraire à la science et qu’elle remplit l’âme de folles terreurs , il tient encore à prouver qu’elle est barbare et qu’elle offense l’humanité. N’est-ce pas la superstition qui autorise et réclame des sacrifices humains? Aussi le poète se hâte de mettre sous nos yeux le sacrifice d'Iphigénie, non pas pour avoir le plaisir et le mérite de refaire, après tant d’autres, une peinture classique, mais parce que l’exemple d’up père tout puissant, du roi des rois, obligé d’égorger une fille chérie fera mieux comprendre combien la religion peut dénaturer les sentiments. Il ne s’agit pas ici d’une colère poétique et surannée à propos d’une vieille bis-* toire fabuleuse; ces sacrifices subsistaient encore
l. Sed non immerito velayit aranea fanum,
Et raala desertos occupât herba deos. (II, 6.)
dans les temps historiques et jusqu’à l’époque
même de Lucrèce. Sans parler des Gaulois et de
leurs mystérieuses forêts où chaque arbre, dit Lu-
cain, était arrosé par d’horribles lustrations de sang
humain
Omnis et humanis lustrata cruoribus arbor,
sans parler non plus des Carthaginois qui offraient à Saturne des hécatombes d’enfants, leurs propres enfants 1 , nous savons qu’en Grèce comme à Rome de pareilles immolations n’étaient pas entièrement tombées en désuétude. Au plus beau temps d’Athènes Thémistocle n’avait-il pas immolé à Diane trois jeunes Perses de noble famille? Les Spartiates n’ont-ils pas continué, jusqu’au temps de Plutarque qui en fut encore témoin, à frapper de verges jusqu’à en mourir des adolescents choisis, en l’honneur d’une déesse? Marseille, une colonie grecque vantée par la douceur de ses mœurs, quand elle était menacée par la peste, engraissait un pauvre, un homme de bonne volonté, et après l’avoir promené couvert de fleurs et l’avoir chargé de toutes les iniquités du peuple, l’offrait en holocauste à des dieux irrités*. Mais sans chercher
• 1 . « Ceux qui n’en avaient point en achetaient des pauvres, comme si ç’eussent esté des agneaux ou des chevreaux. » Plutarque, De la Superst., c. 33.
2. Servius, Virg., Æneid ., 1. III. — La religion continue à commander de ces sacrifices, mais elle n’est plus obéie; on élude ses ordres. Après
nos exemples hors de Rome, ne savons-nous pas qu’après la bataille de Cannes, le peuple romain épouvanté, moins par ce désastre que par le crime de deux vestales, enterra vivants, non point les vestales, mais un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise, en plein Forum, dans un lieu, dit Tite-Live, déjà précédemment ensanglanté par des victimes humaines 1 . Plus tard encore, deux ans seulement avant la naissance de Lucrèce, il fallut faire, on ne sait à quelle occasion, un Sénatusconsulte pour abolir ces monstrueux sacrifices* qui pourtant ne furent pas abolis, puisque J. César immola deux hommes au dieu Mars et que Auguste, mêlant sans doute la politique à la religion, fit égorger, parés comme des victimes, trois cents^ chevaliers, aux ides de mars, sur l’autel du divin Jules. Il ne faut donc pas voir dans les vers de Lucrèce un courroux littéraire et joué contre une
un songî Pélopidas est mis en demeure par les devins de sacrifier « une vierge rousse; » il se tire d’aiïaire en jouant sur les mots et immole une jeune jument qui avait « le poil rouge fort luy&ant. » Plutarque , Pélop. 38 et 39 — Agésilas doit immoler sa propre fille, « ce qu’il ue voulut pas faire par avoir eu le cueur trop tendre. » Ibid. Il y a encore des Calchas, mais il n’est phud’Agamemnon.
1. « Jam ante hostiis humanis, minime romano sacro, imbutum. » Liv. XXII, 57.
2. « DCLVII demum anno urbis.... senatus consultum factum est, ne homo immolaretur, palamque fuit in tempus idud sacri prodigiosi célébra tio.» Pline, Hist. nat., XXX, 3. « Etiam nostra ætas vidit. » Ibid., XXVIII, 3. Plutarque dit aussi que, de son temps, il y avait encore de ces sacrifices, «< quelques secrets anniversaires qu’il n’est pas loisible de voir à tout le monde. » Vie de Marcellus , 3. Adrien crut les abolir par un édit célèbre ; ils subsistèrent.
barbarie antique. Le sacrifice qu’il dépeint re-« monte aux premiers âges, mais l’indignation du poëte est présente, sincère, justifiée. Aussi avec quelle force, quelle ironie tragique il attaque ces religieuses barbaries et avec quel mouvement soudain i après ses vers sur Épicure il sent bien que quelque dévot païen le traitera d’impie; il repousse d’avance le reproche, il le renvoie à la religion et rebondit contre l’injure :
Peut-être diras-tu que ma philosophie
Ouvre la route au crime eu rendant rhomme impie;
Non, non, l’impiété, le crime est trop souvent De la religion même l’horrible enfant.
Vois comme dans Aulis avec ignominie On souilla les autels du sang d’Iphigénie ;
C’étaient pourtant des rois que tous ces meurtriers,
Oui, les chefs de la Grèce et la Üeur des guerriers. Contemple tout d’abord la pieuse famille Prenant le soin cruel d’orner la jeune fille,
Pour que des deux côtés de ce front virginal Tous les rubans sacrés tlottent en nombre égal.
Pour ce cœur ingénu quel coup, quelle lumière Quand elle vit debout, devant l’autel, son père,
Les yeux baissés, l’air morne et, derrière leur dos Des prêtres assassins cachant mal leurs couteaux;
Plus loin, en cercle affreux, toute la foule émue Portant les yeux sur elle et pleurant à sa vue!
Muette de terreur et les implorant tous . Cette royale enfant tombe sur les genoux ;
Mais rien ne peut sauver celle qui la première Pourtant au roi des rois donna le nom de père ;
On l’entraîne, on la porte effarée à l’autel, .
Non pour y célébrer dans le rit solemnel
La fête de l’amour, pour être accompagnée Jusqu’au toit de l’époux, d’un beau chant d’hyménée ;
Non, sur ce chaste corps, à l’âge de l’hymen C’est un ministre vil qui va porter la main ;
Il faut qu’elle périsse, et pour plus de misère Se sente encor mourir par l'ordre de son père.
Et pourquoi? Comprenez leur saint raisonnement :
C’est pour sortir du port, au souffle d’un bon vept,
Que l’on va t’égorger, noble et tendre victime 1 Tant la religion peut enfanter le crime !
Ce vers qui sert de conclusion
« Tantum relligio potuit suadere malorum! »
est vraiment la clef de voûte de tout l’épicurisme. Car il ne faut pas l’oublier, Épicure n’a pas eu d’autre dessein que de renverser le culte. Il ne s’est pas proposé, comme on le croit souvent, un but scientifique. Le grand appareil de sa physique n’est qu’un instrument commode pour ruiner par la base les vieilles croyances religieuses. Sa science ne peut point avoir pour nous du crédit, parce qu’elle n’est qu’un expédient de polémique 1 . Épicure ne procède pas comme certains philosophes modernes qui, après avoir étudié profondément la nature, voyant l’enchaînement des causes secondes et croyant voir à tort que tout s’explique par elles,
1 . Épicure le dit formellement lui-même : « Si nous savions quelle est la véritable fin des maux et des biens, l’étude et la spéculation de la physique nous seraient inutiles.... 11 faut guérir son esprit des impressions ridicules des fables.» Diogène Laerce,liv.X. Sentences d' Épie.
aboutissent à nier une cause première et divine. Lui, qui est surtout un moraliste, il suit une marche inverse. Décidé d’avance, pour assurer la paix de l’âme, à nier le pouvoir des dieux, il se met après coup en quête d’arguments tirés de l’étude de la nature. Gomme son indolence est incapable de recherches personnelles et laborieuses, il s’empare de la vieille physique de Démocrite, physique arriérée, mais que lui importe? Il la rend sienne, il la développe, il la ressasse en d’innombrables ouvrages en style précis mais vulgaire, avec la sécheresse qu’on peut attendre de l’indifférence scientifique. Il s’accommode de ce système tout fait, d’abord parce qu’il est tout fait, ensuite parce que des disciples peu studieux comme lui pourront y reposer mollement leur incrédulité. Pourquoi hésiterions-nous à comparer Épicure à ces oiseaux nonchalants et sans industrie qui, sans prendre la peine de se construire une demeure, vont déposer leur jeune famille dans quelque vieux nid abandonné et ne travaillent des pieds et de l’aile que pour arranger selon leurs besoins cet asile emprunté.
Ce système, si peu fait pour allumer l’imagination, paraît à l’inexpérience romaine de Lucrèce le dernier mot et le chef-d’œuvre de l'humaine raison. Il l’adopte, il en fait la règle de sa vie, il l’embellit avec la sublime candeur d’un poète des
vieux âges. Il n’a point prétendu, comme on l’a dit, ôter aux hommes tout frein moral, mais les défendre contre les frayeurs insensées qui dans l’antiquité troublaient la vie. Le paganisme romain surtout offrait aux âmes peu de consolations et d’espérances, et paraissait n’être qu’un immense instrument de terreur. Le ciel, la terre, les enfers étaient peuplés de mille divinités terribles qui exerçaient sur le genre humain une tyrannie inexplicable et ridicule. La nature entière était infestée
de ces ennemis invisibles, observateurs importuns
» % et malveillants, et d’autant plus dangereux qu’on
risquait sans cesse de les offenser sans le savoir, dont il était difficile de connaître les volontés. De là, la science augurale, l’art des aruspices, la divination et les pratiques lugubres par lesquelles les hommes, dans leur incertitude pleine d’an- . goisses, essayaient de deviner les caprices divin». Et ce n’étaient pas seulement les mauvaises consciences qui avaient à trembler sous des dieux vengeurs : on eût pu leur savoir gré d’être si redoutables, s’ils n’avaient tourmenté que l’injustice et le crime; mais l’innocence elle-même n’était pas rassurée, et se demandait sans cesse si, par oubli de quelque pratique, par une parole de mauvais augure, elle n’était pas devenue criminelle. A Rome, plus qu’ ailleurs, ils étaient vrais ces vers que la colère enflamme : « La superstition mon-
irait dans le ciel sa tête hideuse et de son horrible
aspect accablait le cœur des mortels. »
« Quæ caput a cœli regionibus ostendebat,
« Horribili super aspectu mortalibus instans. » (I, 65.)
11 ne faudrait pas croire que l’incrédulité, générale au temps de Lucrèce, mît les Romains à l’abri de ces terreurs et que le poète se soit donné une peine inutile en combattant des chimères surannées. Sans doute les hommes cultivés, les beaux esprits, ceux par exemple qui discutent avec tant de grâce et de sans-façon sur les dieux dans les charmants dialogues de Cicéron, étaient au-dessus de ces frayeurs et dormaient sur le commode oreiller de leur scepticisme religieux, sans être en proie à des visions funestes. Dans la liberté d’une conversation familière et dans les confidences de l’amitié, il ne leur coûtait pas de railler les dieux, de raconter la chronique scandaleuse de l’Olympe 1 , et, bien qu’ils fussent quelquefois grands pontifes, de rappeler le mot de Caton sur les aruspices; mais que l’un ou l’autre de ces libres esprits éprouvât quelque malheur, il lui arrivait souvent de se mettre en règle avec ces dieux,
1. Bientôt on sera plus irrévérencieux encore. On mettra les dieux sur le théâtre, et Tertullien se demandera : « Utrum mimos an deos vestros in jocis et strophis rideatis. » Apologie. Sous Dioclétien on donnera un mime intitulé : le Testament de défunt Jupiter.
objets de ses mépris, et d’accomplir à la hâte une des plus puériles formalités du culte national. Lucrèce connaissait cette fausse bravoure, et le premier il a dit :
Le masque tombe, l’homme reste,
Et le héros s’évanouit 1 .
L’incrédulité était rarement entière, sans retour, et l’accoutumance à de certains moments ramenait les hommes les plus résolus aux croyances et aux pratiques les plus discréditées. La plupart des Romains flottaient entre la foi et l’incrédulité, allant de Lune à l’autre dans leur scepticisme perplexe, et démentant en plus, d’une circonstance leurs paroles par leur conduite. Sans en donner des preuves nombreuses, sans parler des poètes qui paraissent souvent rendre hommage, avec une pieuse fidélité, aux plus ridicules traditions, sans parler non plus des historiens tels que Tite Live et Tacite, qui de bonne foi rapportent les présages et les prodiges, qui ne se rappelle Sylla, un esprit fort celui-là, traitant les dieux comme il avait coutume de