Nam veræ voccs tuin demum pectore ab imo
« Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res. (III, 57.)
Sans retourner à la superstition, l’épicurien Cassius disait à Brutus, avaut la bataille de Philippes, où il allait mourir : « Je voudrois qu’il y eust des dieux, à lin que nous eussions confiance, non-seulement eu si grand nombre d’armes, de chevaux, de navires, mais aussi à leur secours, attendu que nous sommes autheurs et défenseurs de très-beaux, trèssaints et très-vertueux actes. » Plutarque, Brutus , 45.
traiter les hommes, qui avait mis au pillage le sanctuaire de Delphes, avait même ajouté le persiflage au sacrilège en raillant les signes de colère que donnait Apollon, ce qui ne l’empêcha point plus tard, dans un danger pressant, de tirer de son sein la petite statue d’or du même Apollon dont il avait pillé le temple, de baiser dévotement cette image qu’il avait volée sur les autels, et d’adresser à ce dieu impudemment outragé une prière touchante 1 ? Si de tels hommes accoutumés à ne reculer devant aucun attentat, se sentaient tout à coup frappés d’inquiétudes et de remords, et tremblaient encore devant le prétendu pouvoir de ces dieux, que ne devait pas éprouver la foule, surtout dans ces temps malheureux où l’Italie nageait dans le sang, où Rome était livrée aux proscriptions, en ces temps qui vont de Marius à Catilina, où le ciel semblait vouloir lancer sur le monde toutes ses colères? A un poète tel que Lucrèce, persuadé jusqu’au fond du cœur que la superstition est pour tous une cause de trouble et d’épouvante,
1. Plutarque, Sylla , 27 et 62. Le libre Horace, pour avoir entendu le tonnerre dans un ciel serein, renonce à l’épicurisme, qu’il appelle une folle sagesse, insanientis sapienliæ. {Odes, I, 34.) L’empereur Titus, témoin du môme phénomène naturel, est si effrayé qu’il prend la fièvre et meurt. Suétone, Titus, 10. Cicéron, qui s’était si bien moqué de la divination, s’indigne contre Antoine qui a tenu les comices un jour qu’il tonnait et que le ciel protestait par ses cris contre une pareille impiété, cœlesti clamore prohibcnte. V e Philippique. Rien n’est plus commun què ces retours à la superstition.
il pouvait paraître utile et opportun, malgré les progrès de l’incrédulité, d’apporter aux Romains la doctrine salutaire d’Épicure, et de leur prouver le néant de ces formidables chimères qui tourmentaient la vie humaine.
D’ailleurs si la religion officielle obtenait moins de crédit, en revanche les cultes étrangers introduits à Rome avaient tout à coup donné à la superstition un caractère plus ignoble et plus terrible. Après les guerres puniques, le culte orgiaque de Bacchus, celui de Cybcle, et plus tard certaines pratiques monstrueuses de l’Orient avaient troublé et corrompu bien des imaginations 1 . Des affiliations clandestines s’étaient formées pour célébrer d’immondes et de sanglants mystères, assez nombreuses et puissantes pour couvrir de leur vaste réseau Rome et l’Italie. On sait par un beau et tragique récit de Tite Live, quelle fut la consternation universelle, quand les voiles furent soudain levés sur
1. C’est ce que disait l’épicurien Velleius : « Aux fables des poètes, ajoutons les folies des mages et celles des Égyptiens.... Peut-on se défendre, après cela, de révérer Êpicure comme un dieu?» Cicéron, De nat. Deor., liv. I, 16. Lucrèce lui-même semble avoir eu en vue la sombre terreur qu’inspiraient ces cultes étranges, quand il dit :
Unde etiam nunc est mortalibus insitus horror .
Qui delubra deûm nova toto suscitât orbi. (Liv. V, 1 164.)
Il a peint la procession des fêtes de Cybèle en témoin qui observe l’horreur religieuse que ce spectacle produit sur la foule.
Horrifîce fertur divinæ matris imago. (Liv. II, 609-625.) •
la célébration des Bacchanales, et par quelle sévère
répression le sénat livra d'un seul coup au supplice des milliers de Romains et de Romaines \ Ajoutons à cela les devins, les magiciens, les nécromanciens et tous ceux qui faisaient métier de connaître la volonté des dieux, de prédire l’avenir, d’évoquer les morts. La religion avait cédé la place à un fanatisme nouveau plus dangereux et plus dégradant. Une incrédulité qui n’était pas fondée sur des principes, n’avait fait qu’ouvrir les esprits à de pires superstitions, et la croyance au surnaturel envahit de tous cotés les âmes quand l’ancienne discipline religieuse ne lui fit plus sa part 2 .
Lucrèce vient . donc, au nom de son maître Epicure, comme au nom d’un libérateur, affranchir les Romains de leur pieuse servitude*. Selon lui, les hommes arriveront â la sécurité, ils seront délivrés de leurs craintes puériles, quand ils sauront que le monde n’est pas l’ouvrage des dieux, qu’il