I. Liv. V
dont l’effrayant aspect semblait révéler une puissance mystérieuse, a fait naître dans le cœur consterné des mortels cette idée funeste de la Divinité 1 :
Ainsi, l'homme voyant dans les célestes plaines Les saisons revenir à des heures certaines,
Ne pouvant pénétrer ce mystère des cieux,
Sa raison impuissante avait recours aux dieux,
Remettait l’univers h leurs mains protectrices Et faisait tout mouvoir au pré de leurs caprices.
Dans le ciel il plaça leur éternel séjour,
Dans ces lieux où paraît l’astre brillant du jour Et le flambeau nocturne et ces flammes funèbres Qui de leur vol errant sillonnent les ténèbres,
D’où descendent la pluie et la neige et le vent,
Les éclats du tonnerre et son mugissement.
O race des humains, quelles sont tes misères Depuis ces dieux armés d’éternelles colères!
I. Qu’on nous permette de relever une erreur de M. de Humboldt qui dit dans son Cosmos : « Un tel argument en faveur de l’existenco des puissances célestes, puisé dans la beauté et dans l’infinie grandeur des œuvres de la création, est un fait très-rare chez les anciens. » (Traduct. t. II, p. 15.) Cela est, au contraire, assez commun. Sans parler de Xénophon, de Cicéron (de Divin., II, 72), qui ont recours à cet argument, Plutarque dit exactement comme Lucrèce : « Les sages hommes anciens voyans qu’il n’y avoitrien que l'on sceust reprendre au ciel, ny négligence, ou désordre et confusion quelconque au mouvement . des astres, ny aux saisons de l’année. . . . ils ont à bon droict condamné de tout poinct l’impiété des athéïstes. » De la Superst. 32. Plutarque dit ailleurs : « Nous avons doneques pris de là imagination de dieu. » Opinions des philosophes, liv. I, ü. Manilius s’exprime comme un moderne :
Quis crodat tantas operum sine numine moles
Ex minimis, cæcoque creatum fœdere mundum. (Asfr. I, 481.)
11 faut bien que cet argument fût non-seulement connu, mais qu’il parût puissant, puisqu’il inquiète Lucrèce.
Hélas! que de douleurs, que de gémissements Vous avez amassés pour vous et vos enfants 1 2 !
Lucrèce est encore tout irrité contre ces premiers hommes qui ont légué à leurs descendants un si triste héritage d’erreurs. Sona mer dédain se reporte aussitôt sur les pratiques religieuses de son temps auxquelles continue à recourir l’imbécillité humaine. Il ose, lui Romain, par des allusions précises, railler les plus saintes coutumes de la piété romaine, et non point avec le léger sourire du scepticisme ou de l’incrédulité indifférente, mais avec toute l’insolcqce d’un cœur révolté :
Quoi ! pour être pieux, faut-il dans la poussière.
Un voile sur le front, adorer une pierre,
Ramper sur les parvis aux pieds des immortels,
Ouvrir ses bras tremblants devant tous les autels,
Les inonder du sang d’innocentes victimes,
Entasser sur des vœux des vœux pusillanimes?
Non, non, l'homme pieux, d’un cœur tranquille et doux, Doit contempler le ciel, sans craindre son courroux 1 *.
Chose digne de remarque, Lucrèce, malgré son
incrédulité intrépide,
n’est pas tout à fait exempt