‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 39 sur 111 · ni · texte numérisé non relu

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LA CRAINTE DE LA MORT

hauteur où il s’est placé, il voit comme les deux versants de la montagne. D’une part, il rappelle, ce qui est déjà démontré, que tout a été formé par le concours des atomes sans l’intervention des dieux, qui sont enchaînés par leur nature môme dans une béatitude oisive; de l’autre, il annonce avec joie qu’il a beau pousser ses regards dans toutes les profondeurs, il ne voit pas le séjour de l'Achérqn. L’incrédulité éclate en hymnes et célèbre ses découvertes avec les transports d’un langage sacré.

Sitôt que ta sagesse a de sa grande voix Proclamé la nature et dévoilé ses lois,

Nos superstitions s’échappent en déroute;

De notre monde étroit je vois s’ouvrir la voûte,

Et plus loin, dans le vide et ses vastes déserts,

A lui-même livré se former l’univers.

Dans l’espace infini, tranquilles et sereines, M’apparaissent des dieux les demeures lointaines,

Que jamais la fureur du vent n’ose ébranler,

Que le nuage humide aurait peur de souiller,

Que craignent de ternir les blancs flocons de neige, Où le plus pur éther enveloppe et protège De riante lumière et de splendeurs sans fin La belle oisiveté de ce séjour divin,

Où rien ne vient des dieux troubler la paix profonde, De ces dieux sans besoins, sans souci pour le monde. Mais j’interroge en vain ces espaces ouverts,

Je ne vois nulle part la place des enfers;

Car ma raison, perçant la terre sans obstacle,

Voit encore sous mes pieds le même grand spectacle De l’immensité vide où se meut l’élément;

Alors mon cœur saisi d’un saint frémissement,

De volupté divine, admire, ô mon cher maître,

Par quel puissant effort tu nous fis apparaître

La nature sans voile, et sus de toutes parts

Sur nos fronts, sous nos pieds l’ouvrir à nos regards ’.

Aussitôt Lucrèce commence sa vive attaque contre la crainte delà mort. C’est ici que pourcompren dre le sentiment dupoëteet son ardente démonstration, il faut avoir plus que jamais présentes à l’esprit les idées de l’antiquité sur la vie future, qui ne sont pas conformes aux nôtres. Tandis que chez nous la morale religieuse soutient que la crainte d’une autre vie est salutaire, parce que la rémunération future encourage la vertu et contient le crime, chez les anciens on pouvait dire que la pensée d’un avenir

qui n’était que répugnant ou terrible corrompait la vie humaine. Comme la vie future ne promettait que misère et ignominie, les hommes tremblants, exaspérés par la peur, se jetaient avec rage sur les biens de la terre, se disputaient au plus vite la richesse et les honneurs, et ne reculaient pas meme devant le le crime 1 2 . Plus elle était poignante, cette crainte de

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