‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 40 sur 111 · III · texte numérisé non relu

III

2. L’idée de Lucrèce est très-juste. La trop grande peur de la mort

est corruptrice. Qu'on se rappelle à quelles extrémités se sont portés les païens pendant la peste d’Athènes et les chrétiens pendant la peste de Florence. Thucydide l’a dit : « On pensait qu’il fallait tout donner à la volupté.. . La crainte des dieux ne retenait personne.... avant d’être frappés, il leur semblait naturel de jouir de ce qui leur restait à vivre. » Boccace, dans le Décaméron, fait les mêmes observations sur la peste de Florence, et Manzoni, dans les Fiancés , sur celle de Milan. Voir l’excellente étude de M. Jules Girard sur Thucydide, où ces descriptions sont comparées. *

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ia mort, plus on ressentait cette cupidité féroce empressée de jouir, pour avoir du moins dans cette vie un dédommagement anticipé des misères de l’autre. De là dans le poëme des raisonnements qui semblent confus, tortueux et bizarres, parce qu’ils sont à l’inverse des nôtres, et qui ne paraîtront point absurdes à qui sait ce qu’une vie future sans espérance et sans justice pouvait inspirer de viles terreurs 1 , et, par conséquent, de passions funestes.

Sans doute cette crainte d’un avenir plein d’horreurs mystérieuses était bien affaiblie, et Lucrèce semble le reconnaître; mais elle renaissait au moment du malheur. Les esprits forts, quand ils étaient frappés dans leur fortune ou dans leurs affections, revenaient bien vite à la religion :

Acrius advertunt unimos ad relligionem. (III, o4.)

Ce fait moral, bien observé par Lucrèce et vivement dépeint, a été souvent reconnu par les écrivains chrétiens. Seulement ceux-ci s’en réjouissent, tandis que le poëte s’en afflige; différence de langage qui s’explique, quand on pense que pour les uns il s’agit d’un pécheur qui revient à la morale et à Dieu, tandis que pour l’autre c’est un peureux

1. La doctrine chrétienne elle-même condamne la peur sans espérance et sans amour de la justice : « Tant qu’on est touché par la seule terreur des supplices, sans aucun commence lient d’amour de la justice, on n'est jamais converti comme il laut. >» Bossuet, Avcrt. sur le livre des Réflexions morales, § 22.

qui retourne à une pusillanimité inefficace. Faute de faire ces distinctions entre la morale antique et la morale moderne, un lecteur inattentif peut être à chaque instant déconcerté par les sentiments du poëte qui semble aller souvent à l’encontre de la, raison quand il ne fait que heurter des erreurs 1 ; quelquefois même on ne sait pas trop ce qu’il vient combattre, parce qu’il combat des préjugés qui né sont plus, mais qui jadis accablaient les âmes.

Nous n’exposerons pas ce système qui inspire h Lucrèce une si belle confiance et qui n’est que la théorie épicurienne sur la nature de l’âme. Pourquoi parcourir près de huit cents vers où s’étale avec bonheur une science visiblement erronée et où la poésie est souvent opprimée par la doctrine ? Quelques mots sufGsent â rappeler cette longue exposition d’erreurs reconnues. L’âme est corporelle, il y entre quatre principes, la chaleur, le souffle, l’air, et un quatrième qu’on ne sait comment nommer. Chose digne de remarque, le matérialisme le plus résolu, en parlant de l’âme, fait toujours la part d’un cer-

1. Los chrétiens disent avec Lactance (Inst, div., III, 17) : « S’il n’est pas de vie future, volons, tuons, rapiavxus, necemus; » Lucrèce, au contraire, prétend que c’est la crainte de la vie future qui pousse au vol et au meurtre. D'où vient cette différence étrange? C’est que les chrétiens, espérant en la justice divine, n’ont pas à se disputer les biens de ce monde, tandis que les païens, en face d'un avenir qui sera horrible, qu’ils aient été justes ou non, se jettent en désespérés sur les biens présents. Faute de connaître les idées antiques, on ne comprend rien au raisonnement de Lucrèce, qui n’est pas faux, bien qu’il aille, pour ainsi dire, à rebours.

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tain inconnu. Il témoigne de son impuissance à tout expliquer par la matière en recourant à un je ne sais quoi. Sans le vouloir, il réserve toujours une place vacante au spiritualisme, que pourtant il repousse. Lucrèce passe sur cette difficulté avec une candeur que rien n’arrête. Selon lui, l’aine est composée d’atomes très-mobiles, ronds, qui glissent facilement les uns sur les autres. De même que l’eau est plus mobile que le miel, le miel moins consistant que la pierre, il faut bien que lame, dont rien n’égale la vivacité, soit formée des atomes les plus ténus. On reconnaît là la méthode ordinaire des physiciens antiques; ils affirment comme s’ils voyaient, ils font des hypothèses qui ont pour eux les carac- . tères de la certitude et se contentent d’analogies en-

fantines.

Ce qui est moins à dédaigner et n’est pas toujours indigne d’être discuté, ce sont les vingt-huit preuves que le poëte donne de la mortalité de l’aine. Il les prend une à une comme dans un traité didactique, et ne fait probablement que mettre en vers quelque livre épicurien. L’âme naît avec le corps et périt avec lui. Comment en douter quand on voit qu’elle ressent toutes les affections du corps et qu’elle en partage toutes les vicissitudes. Elle grandit, vieillit avec lui, elle est malade quand il est malade; si le corps est aviné et chancelant, l’âme chancelle : s’il est frappé d’épilepsie, elle est abattue du même

coup. Dans l'enfance, la raison est aussi faible que

le corps est frêle; elle se fortifie à mesure qu’il prend

de la vigueur, avec les années elle décline en même temps que le corps, et tout marche du même pas à la décrépitude et par conséquent à la mort. Bien que Lucrèce, animé par sa foi épicurienne, passionne la logique, que tous ses raisonnements soient des peintures, et qu’il imprime sur un sujet rebelle la marque de son génie, nous laissons là toute cette physique qui appartient, non au poète, mais à l’école. Quand on veut peindre l’âme d’un philosophe, dont les principes d’ailleurs sont connus, c’est perdre le temps que d’exposer son système qui est commun à toute la secte. Si nous avions à faire une délicate étude sur Sénèque, nous nous garderions de parcourir de point en point le stoïcisme, puisque cette analyse générale servirait tout aussi bien à Zénon, à Épictète ou à Marc-Aurèle.

Peindre, c’est définir. Si l’on tient à bien connaî-

tre un moraliste, il faut voir ce qu’il fait de sa doctrine, comment il la prêche et l’applique à la vie, ce qu’il y mêle de son imagination et de son cœur. Un système n’est jamais qu’un instrument inerte plein de dormantes vertus que l’éloquence seule peut éveiller, assez pareil à l’instrument du musicien , qui n’a d’autre âme que celle qu’on y met.

Cette longue démonstration aboutit à conclure que

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la mort n’est rien 1 , puisqu’elle assure un repos insensible et un sommeil éternel. Toute cette physique lentement accumulée n’est qu’un immense ouvrage de guerre, une sorte de savante circumvallation, par laquelle le poëte investit la foule confuse de nos terreurs, qu’il va maintenant dissiper par quelques poétiques assauts.

On ne saurait trop répéter que si les idées de Lucrèce sont souvent sans force et sans valeur contre le spiritualisme moderne, elles sont raisonnables, justes, accablantes pour certains préjugés antiques. En le voyant aux prises avec un de ces préjugés, on

1. « Nil igitur Mors est, ad nos neque pertinet hilum. » (III, 842.) Voici la pensée d’Épicure : o Tant que nous vivons, la mort n’est point encore; quand elle est survenue, nous ne sommes plus rien nousmêmes. » Diogène Laërce, X, 244. — On a fait là dessus ce distique concis :

Pourquoi, contre la mort, tant de cris superflus?

Je suis, elle n'est point; elle est, je ne suis plus.

Bayle, dans son Dictionnaire [art. Lucrèce), relève fort bien le sophisme des épicuriens : « Ils ne peuvent pas nier que la mort n’arrive pendant que l’homme est doué encore de sentiment. C’est donc une chose qui concerne l’homme, et de ce que les parties séparées ne sentent plus ils ont eu tort d’inférer que l’accident qui les sépare est insensible.... L’amour de la vie est tellement enraciné dans le cœur de l'homme que c’est un signe qu’elle est considérée comme un très-grand bien; d’où il s’ensuit que de cela seul que la mort enlève ce bien, elle est rcdoutée v comme un très-grand mal. A quoi sert de dire contre cette crainte : Torts ne sentires rien après votre mort ? Ne vous répondra-t-ou pas aussitôt : C’est bien assez que je sois privé de la vie que j’aime tant?» Bayle ne fait que développer ici, à son insu peut-être, cette courte et vive réfutation de Lactancc : « Quam argute nos fefellit Epicurus! Quasi vero transacta mors timeatur, quia jam sensus ereptus est, ac non ipsum mori, quo scosus eripitur.... mors misera non est, aditus ad morlem est miser. » Jnstit. dit., III, 17.

est bien obligé de reconnaître que sa doctrine est non-seulement -péremptoire, mais bienfaisante. Le poëte a chassé, par exemple, du cœur humain une des plus vaines terreurs qui aient pesé depuis des siècles sur l’humanité. Les anciens croyaient qu’un mort conserve encore un reste de vie dans le tombeau 1 , que son corps et son âme (les deux principes étaient le plus souvent confondus), que sa personne enfin continue de jouir ou de souffrir même sous la terre où elle est ensevelie, qu’un manquement à certains rites funéraires pouvait entraîner un malheur éternel. De là, dans la vie, de sombres préoccupations sur ce qui pouvait advenir à votre corps. On avait peur non de la vie future, comme nous l’entendons, d’un jugement porté par les dieux sur nos démérites, mais de cette sourde et vague existence qui, jusque dans la tombe, était exposéeà des soucis, à des misères.

Cette crainte, qu’on peut considérer comme l’ex-

l. «< Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum. >» Cicéron, Tuscul., I, 16. Lucien qui se moque de cette croyance, fait parler un mort répondant à son pore qui le pleure : « Peut-être ce qui t’afflige, c’est de penser aux ténèbres qui m’environnent, et tu crains que je n’étouffe enfermé dans mon tombeau. »> Sur le deuil , 18, trad.de Talbof.

« En sorte qu’un mort qui n’a pas laissé sur la terre ni ami, ni parent est réduit à ne point manger et condamné à une faim perpétuelle. » Lucien, Sur le deuil , 9. « Vous figurez-vous que ce vin filtre jusqu’à moi?» Ibid., 19. « Comb en n’ont pas été jusqu’à immoler sur des tombeaux des chevaux, des concubines, des échansons!» Ibid., 14. Voir Plutarque, Qu’on ne peut vivre heureux , 56. — C'est sans doute par allusion à ces croyances païennes que les livres chrétiens répètent : « Les bienheureux n’auront ni faim ni soif. »

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pression grossière d’une croyance instinctive à l’immortalité de l’âme, tourmenta les hommes pendant toute la durée du paganisme, et même dans les siècles les plus éclairés, ainsi qu’en témoignent certaines cérémonies funèbres. Quelques usages des temps primitifs et héroïques laissent voir cette croyance dans toute sa naïveté instructive. On portait sur la tombe du lait et du miel pour nourrir le mort, on l’enterrait avec les objets qui lui étaient chers, avec s^ armes, ses vêtements, ses chevaux, quelquefois avec ses captives. La piété et le dévouement prenaient les plus délicates mesures pour que rien ne manquât à l’ami qui dans les demeures souterraines ressentait encore les besoins de la vie * . Ces antiques usages subsistèrent et, dans les temps historiques, nous voyons que devant les tombeaux romains il y avait un emplacement, une cuisine culina , où on immolait, on apprêtait la victime pour la nourriture du mort. Aussi, comme on attachait

du prix à là sépulture! L’âme de l’homme non ense-

veli était sans demeure, errante, vouée à un malheur

1. Il subsiste encore dans notre langage religieux des vestiges de ees croyances antiques :« Ici repose, etc.; que la terre te soit légère / » Chez les anciens cela se prenait à la lettre. Cicéron. Tuscul. ,111, 44.

Martial a fait, non sans grâce, ces vers sur la mort d’une jeune fille :

• Mollia non rigidus cespes tegat ossa, nec illi

Terra, gravis fueris : non fuit ilia tibi. (V, 35.)

Contre un ennemi on faisait cette imprécation :

Gravisque tellus impiocapiti incubet. (Sénèq. Hippolyte , 1280.)

éternel. Comm£ on frissonnait à la pensée que le corps pourrait un jour être dévoré par les bêtes ! Quand Priam prévoit la mort qui l’attend après la prise de Troie, ce n’est point la chute de sa patrie, la perte de sa famille qui le désespère le plus, c’est la ccrtitudeque le droit de la guerre livrerason corps aux vautours. Hector, ce fier mourant, qui dédaigne de demander la vie, pousse sous la lance d’Achille ce cri suprême: Ne me livre pas aux chiens! Ces vieilles croyances et ces antiques teneurs entretenues par la religion et les poètes étaient si fortement enracinées, que même au temps de Lucrèce, les plus libres esprits, ceux qui faisaient hautement profession demépriser les opinions vulgaires, avaient des inquiétudes au sujet de leur dépouille mortelle. Des épicuriens qui déclaraient à tout venant que l’homme après la mort est insensible, qui faisaient parade de leur incrédulité, laissaient voir pourtant, par d’involontaires aveux dans les hasards de leurs discours, qu’ils étaient toujours en peine de ce qui adviendrait à leur cadavre; faux braves que le poète démasque et dont il montre la pusillanimité sous la jactance:

Aussi quand tu verras un homme qui murmure En pensant que son corps doit servir de pâture A la tombe, à la llamme, aux dents des animaux,

Sois sûr qu’il n’est pas franc, que son courage est faux, Qu’une pointe de peur tient encore à son âme,

Rien qu’un moment après le même homme proclame

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Qu’à la mort tout finit, et qu’il sait bien vraiment Que le trépas en nous éteint tout sentiment.

Vaine profession! A son insu, le lâche,

Toujours à l’existence il tient par quelque attache,

De lui-même il ne peut se déprendre, il conçoit Que quelque chose en lui vive tout mort qu’il soit.

Aussi lorsque d’avance il se peint, ce faux sape.

Son corps un jour en proie à la bête sauvage,

I! se pleure lui-même, il n’est pas détaché De ce cadavre abject devant ses yeux couché,

Il s’y retrouve encore, il l’anime, il se souille %

A redonner son âme à l’impure dépouille.

Pourquoi, dit-il alors, suis-je mortel, hélas!

Qu’il est dur de mourir! L’insensé ne voit pas Qu’il ne restera point là quelque autre lui-même Pour se tenir debout près de ce corps qu’il aime,

Pour, se contempler mort et se désespérer Quand les monstres des bois viendront le dévorer.

Si c'est un si grand mal au corps sans sépulture D’être en proie aux vautours, de subir leur morsure,

Je ne vois pas, pour moi, qu’il soit moins douloureux D’être sur un bâcher consumé par des feux,

D’éloufîer dans le miel, de transir sur la pierre Qui sert aux orgueilleux de couche funéraire,

Ou bien d’être accablé sous un poids écrasant,

Sous le poids de la terre et le pied du passant

Sans doute, Épicure et Lucrèce ne sont pas les premiers qui, sur ce point, nous aient mis l’esprit en repos. Depuis longtemps la philosophie avait montré l’inanité cle ces funèbres soucis au sujet des restes mortels. On connaît le mot de Socrate mourant et son calme sourire adressé à Criton, qui

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