Lettres, 33. — 2. Cicéron, de Fin., I. II
3. Des superstitions nouvelles, introduites en Grèce depuis le règne de Philippe et d’Alexandre, et qui surchargeaient la religion, donnaient *
au système plus d'opportunité.
ÉPICURE
prunta une physique à Démocri te, par laquelle il essayait de prouver que l’univers n’obéit qu’à ses propres lois et ne doit rien à la main des dieux. Sans nier leur existence, il les rendit inutiles. Sous prétexte de les mieux honorer, il se plut à redire qu’à leur divine nature on ne devait attribuer ni le travail, ni la colère, ni l’amour. Il leur donna en quelque sorte le bonheur exquis qu’il recommandait à ses disciples, le bonheur de l’impassibilité. Il fit de la vie divine comme un idéal de la vie humaine. Avec le langage de la plus douce piété il déroba aux dieux le gouvernement du monde et des hommes.
Cette môme physique, en enseignant que l’âme composée d’atomes se dissout et périt avec le corps, écartait les terribles fantômes de la vie future qui dans l’antiquité épouvantait les âmes sans les contenir. C’était un souci de moins dans la vie humaine. Ainsi tout l’appareil de ce système disposé avec une minutieuse industrie ne servait qu’à tenir à distance les inquiétudes superstitieuses, les accidents de la fortune, les passions, à garantir enfin de toute atteinte ce qu’il a plu au maître d’appeler la volupté et qu’on peut nommer, selon le degré d’estime qu’inspire la doctrine, apathie ou quiétisme.
Épicure n'a fait qu’asseoir et fixer sur la base solide d’une science un état naturel de l’âme, qu’il
sentait en lui-même, qu’il observait autour de lui chez la plupart de ses contemporains et dont d’ailleurs, dans tous les temps, certains caractères nous offrent l’image. Qui n’a rencontré, même de nos jours, un sage pratique, épicurien sans le savoir, modéré dans ses goûts, honnête sans grande ambi- . ion morale, se piquant de bien conduire sa vie?
Il se propose de tenir en santé son corps, son esprit et son âme, ne goûte que les plaisirs qui ne laissent pas de regrets, que les opinions qui n’agitent point, se garde de ses propres passions et esquive celles d’autrui. S’il ne se laisse pas tenter par les fonctions et les honneurs, c’est de peur de courir un risque ou d’être froissé dans une lutte. D’humeur libre, éclairé, plus ou moins ami de la science, il se contente de connaissances courantes. Sans trop s’inquiéter des problèmes métaphysiques, il a depuis longtemps placé Dieu si haut et si loin qu'il n’a rien à en espérer ni à en craindre. Quant à la vie future, il l’a, pour ainsi dire, effacée de son esprit et ne songe à la mort que pour s’y résigner un jour avec décence. Cependant il dispose sa vie avec une prudence timide, se ramasse en soi, se limite, ne se répand au dehors que dans l’amitié, qui lui paraît sûre, où il jouit des sentiments qu’il inspire et de ceux qu’il éprouve. Son égoïsme qui est noble, et qui voudrait être délicieux, a compris que la bienveillance est le charme de la
ÉPICURE
• vie, qu’on en soit l’objet ou qu’on l’accorde aux
autres. Tracez comme vous voudrez ce caractère selon les observations et les rencontres que vous avez faites, ajoutez, retranchez certains traits, le fond sera toujours le même et vous représentera un épicurien inconscient. C’est à des hommes semblables, nombreux alors dans la Grèce oisive et désoccupée, qu’Épicure a proposé une morale savante et des règles précises. D’après eux et pour eux il composait l’idéal de son sage. Il n’est pas venu, comme on dit, apporter l’incrédulité et la corruption; mais à des esprits revenus des fables du paganisme il offrit une explication du monde qui rejetait l’intervention de dieux déjà méprisés, à des âmes désabusées, condamnées au repos par le malheur des temps, il arrangea un repos durable, ferme et doux. S’il est vrai que les doctrines font les mœurs, n’estil pas vrai aussi que les mœurs font les doctrines?
Ce système si opportun dut encore son prestige à la vie d’Épicure 1 . On connaît la simplicité de ses mœurs et la sérénité de son esprit. Bien que tourmenté par une maladie cruelle, il montra toujours le courage inaltérable que promettait sa philosophie. Les cœurs étaient charmés et captivés par son aménité et son amitié généreuse. De tous les chefs d’école de l’antiquité il paraît avoir été le plus ai-
1 . « Ce n’est que par l’opinion qu’il a laissée de sa probité el de ses mœurs que ses écrits ont autant de cours. «Cicéron , de Finib., 1. II, 31.
me. Cicéron, dont le témoignage ne peut être suspect, ne contredit pas dans un de ses dialogues ce disciple enthousiaste qui s’écrie : « Quelle nombreuse élite d’amis il rassemblait dans sa maison ; quels intimes rapports d’affection mutuelle dans ce commun attachement au maître! Et cet exemple est encore suivi par tous les épicuriens . 1 » Comme les anciens se sont souvent étonnés de cette union si rare, sans pouvoir l’expliquer, nous voulons brièvement en marquer les causes et le caractère.
Quoique l’épicurisme ait été de tout temps, et non sans raison, l’objet de la réprobation publique, il faut reconnaître pourtant que dans l’antiquité il n’y eut pas d’école purement philosophique qui, par la fixité de ses principes et la simplicité de ses démonstrations, fût plus capable d’attirer des esprits avides de foi et de repos. Il semble qu’Épicure ait eu le dessein prémédité de fonder une sorte de religion, si on peut donner ce nom à une doctrine sans Dieu, ou du moins sans culte. Ce n’est pas une simple école, c’est une église profane avec des dogmes indiscutables, avec un enseignement qui ne change jamais, et entourée d’institutions qui assurent la docilité des adeptes et protègent la doctrine contre les innovations. D’abord Épicure se présentait au monde comme un révélateur de la