III
lui demandait comment il désirait être enseveli : « Mais, mon ami, ce n’est pas moi que tu enterreras, c’est mon corps. » Diogène, qui dans ses vives répliques mettait, pour ainsi dire, la morale en comédie, avait eu ce dialogue avec ceux qui lui faisaient la même question : « Enterrez-moi au milieu de la campagne. — Mais les bêtes te dévorej^>nt. — Je les chasserai avec un bâton. — Mais tu oublies que tu n’auras plus de sentiment. — Eh ! qu’importe donc si elles me mangent ou non *. » De même Lucrèce, par la vigueur pressante de son raisonnement et ce sombre persiflage, a dû fortifier le cœur de plus d’un Romain. Si juste est son opinion qu’elle est devenue générale et, quelle que soit la diversité de nos doctrines, nous sommes aujourd’hui tous d’accord pour ne pas nous inquiéter du sort réservé à la partie périssable de notre être. Or, tout effort qui a contribué à délivrer l’âme humaine d’une terreur inutile peut être regardé comme un bienfait.
Le poète poursuit sa guerre contre la crainte de la mort, et l’attaque de tous côtés. 11 provoque les objections et, loin de les esquiver, il les présente
J. TuscuUin., I, 43. Le stoïcisme cherche aussi dissiper la crainte d’une mort sans sépulture : « Utrum projedum aves différant, an consumatur. quid ad ilium?... Nulli reliquias mens commendo : ne quis insepultus esset, rerum natura prospexit. » Sénèque, Lettres, 92. Le stoïcien rend hommage sur ce point à la sagesse épicurienne et cite ce vers de Mécène :« Nec tumulum euro; sepelit natura relictos! » Ibid. Voir Lucain, VII , 208.
LA CRAINTE DE LA MORT
dans toute leur force : « On me dira : comment n’avoir pas horreur de la mort quand elle nous arrache à notre famille, à nos enfants, à nos amis dont nous sommes le soutien? » Objection terrible à laquelle les cœurs aimants trouveront toujours qu’il n’est pas de réponse. Un moment Lucrèce se laisse attendrir lui-même; il parle de cette triste nécessité en vers émus qui ont ému Virgile et Horace ; mais un froid système ne se laisse pas déconcerter, il n’est jamais embarrassé pour répondre au langage du sentiment; c’est comme une souffrance pour le lecteur, de voir ces grâces du cœur si vite refoulées par la dureté de la doctrine :
Mais tu ne verras plus Ion cher foyer s’ouvrir,
Noble épouse à ta voix, beaux enfants accourir,
Aux baisers paternels à Tenvi se suspendre En inondant ton cœur d’orgueil secret et tendre; Clients, amis, parents ne retrouveront plus Un tutélaire appui dans tes fortes vertus;
Malheur! dit-on, malheur J famille, honneurs, patrie. Un seul jour t’enleva tous ces biens de la vie.
Mais on n’ajoute pas qu’une fois emportés
Ces biens par qui n’est plus ne sont plus regrettés.
Ah! si, bien pénétrés de ces pensers suprêmes,
Les hommes y cherchaient un soutien pour eux-mêmes, Ils auraient allégé bientôt leur faible cœur De tout ce vain amas de crainte et de douleur.
Sache bien qu’endormi dans la mort, cet asile Te recueille à jamais insensible et tranquille;
Pour nous est le malheur, oui, pour nous qui vivrons, Auprès du noir bûcher c’est nous qui pleurerons,
CIIAPIÎ'RE V.
Et le temps, qui peut tout, ne pourra nous défendre D’un deuil inconsolé sur ta paisible cendre.
Mais pourquoi ce long deuil, tant de sombre appareil? Car si tout se réduit au repos du sommeil,
Où donc est la raison qui veut qu’en l’amertume,
En un pleur éternel notre âme se consume*?
L’impassible doctrine a bien vite éteint un éclair de sensibilité; d’un mot, le poëte étouffe ces cris du cœur qui le touchent et le gênent; il va droit devant lui et frappe comme un sourd qui ne veut rien entendre; il nie le malheur des malheureux, n’ayant pas de consolations à leur offrir. C'est là du reste l’infirmité de toute la morale antique, qui n'a d’autre ressource que de faire de l’insensibilité une vertu, qui croit supprimer les larmes en les condamnant, qui discute doctement la légitimité des pleurs,
comme si la douleur avait besoin de se fonder sur
des raisonnements pour avoir le droit d’être la douleur. Épicure et Zenon sont d’accord pour retrancher à l’homme le coeur, faute de pouvoir le
guérir.
Cette peur de la mort, que Lucrèce recherche et dépiste partout, paraît selon lui, non-seulement dans les larmes que nous versons sur les tombeaux, mais encore dans certains éclats de joie insensée pendant les festins. Ces convives qui se hâtent de jouir et célèbrent l’ivresse, ne sont, dans le vrai,