‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 43 sur 111 · III · texte numérisé non relu

III

frivole que nous avons coutume de regarder comme la plus parfaite expression de l’esprit épicurien, tout cela n’eût paru à Lucrèce que profanation de la doctrine. Ces sortes de joies menteuses, où il entre de la peur, font pitié au grave génie de notre poëte qui les condamne avec un autre sentiment moral, mais avec non moins de mépris que ne le fait la Bible dans ces beaux passages mis en vers par Racine :

Rions, chantons, dit cette troupe impie;

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs.

Promenons nos désirs,

Sur l’avenir insensé qui se fie.

De nos ans passagers le nombre est incertain : Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie;

Qui sait si nous serons demain '?

On voit que Lucrèce a raillé la prétendue persistance de nos besoins physiques au delà de cette vie. On ne peut comprendre ses vers que si on se reporte aux opinions, aux croyances antiques qu’il combat. 11 ne s’agit pas ici d’une vague déclamation poétique, c’est une réfutation aussi précise que tranchante ; mais on voit aussi quelle est la sècheresse de cette doctrine, qui par un dédain superbe insulte aux plus légitimes douleurs, comme elle ra-

1. Athalie , act. II. — « Coronemus nos rosis antequam marcescant. » Sagesse , II, 8. — <* Comedamus et bibamus: cras enim moriemur. » Isaïe, xxii, 18, et lyi. 12. — Saint Paul, P* ÉpUre aux Corinth., xv, 82.

LA CRAINTE DE LA MORT

bat les joies bien pardonnables par lesquelles les hommes cherchent si naturellement à s’étourdir à la pensée d’une mort sans avenir et sans espoir. Le véritable épicurisme, toujours aride et dur, ne cherche pas à consoler; assurément il ne nous leurre point par de douces paroles; il n’offre aucun palliatif, si ce n’est l’espérance d’un éternel sommeil.

N’ayant rien à opposer à la crainte de la mort, il en est réduit à la railler.

Les stoïciens du moins, qui nient le plus souvent, eux aussi, l’immortalité de l’âme, trouvent des paroles plus fortifiantes. Ils disent qu’en livrant notre être aux éléments, nous nous conformons à un ordre établi par les dieux; ils font appel à notre raison, à notre courage qui doit se plier à une loi universelle et divine. Ils font comprendre la nécessité de cette loi qui est, selon eux, une des pièces de l’ordre de l’univers, ils la font accepter, en exaltant nos meilleurs sentiments, en considérant notre soumission volontaire comme un acte de piété virile 1 . Aussi les stoïciens se résignent de bonne grâce : ils diront comme Sénèque : « Je fais mieux qu’obéir à Dieu, j’adhère à ses ordres, je les suis de tout mon cœur et non parce qu’il le faut*. »

1. « Quiconque a peur d’une opération de la nature est un enfant. Il y a plus : non-seulement c’est là une opération de la nature, mais c’est une opération utile à la nature. » Marc-Aurèle, II, 12.

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