Cicéron, de Fin
ÉPICUKE. 13
fallu que, dans le fanatisme de leur admiration et de leur reconnaissance, ces contempteurs de toutes les divinités ne lui aient rendu des honneurs divins. « Il fut un dieu, oui, un dieu ! » s’écrie Lucrèce dans les transports de son ivresse poétique. Ce langage presque religieux étonne moins quand on sait que la secte a toujours eu son culte philosophique, son chef dépositaire et gardien de la doctrine, sa tradition invariable et non interrompue. Chose singulière vraiment que ce soit la plus froide des doctrines, la plus morne, la moins faite pour exalter les âmes, la plus justement soupçonnée d’athéisme, qui ait été la mieux instituée pour mettre l’esprit à l’abri du doute et pour assurer par la foi et la concorde le repos de la vie 1 !
Cette paix s’explique encore par cette langueur suave à laquelle l’école réduisait le souverain bien. Épicure, en désintéressant les hommes de la politique, de la religion, de la science, d’eux-mêmes, les avait, pour ainsi dire, désarmés. Il n’y a que les fortes passions qui se dévorent les unes les autres, que les vertus braves qui se heurtent. Une égale docilité à l’enseignement du maître empêchait toute dispute, le commun renoncement à l’action empêchait tout conflit. Les anciens, en célébrant l’inno-
1. « Ils s’obligent, par une espèce de traité, d’avoir les uns pour les autres les mêmes sentiments qu’ils ont pour eux-mêmes. » Cicéron , de Fin., II, 26.
cence de l'école, ne remarquent pas que c’est l'innocence du sommeil. Aussi n’est-ce pas ce que nous louerons chez Épicure qui, tout libre penseur qu’il fût, arrêta la libre pensée et, pour avoir réduit la science en manuels, suspendit et rendit stagnant tout un grand courant philosophique qui aurait pu être fécond. Il a intercepté, sans en rien faire, la belle physique de Démocrite, et l’a immobilisée dans la foi; singulière inconséquence d’un esprit audacieux qui avait fait passer sous sa critique tous les enseignements traditionnels, ceux de la religion, de la poésie, de la philosophie, et, après les avoir ruinés par le libre examen, obligea ses disciples à croire, lui qui avait poussé si loin, qu’on nous passe le mot, l’art de décroire .
Là n’est pas la gloire de la doctrine, qui a d’autres mérites moins contestables. Comme le temps n’était plus des vertus civiques, Épicure inventa la morale privée, ou du moins il fit sentir le prix de cette morale modeste qui n’a pas besoin de grand théâtre ni de spectateurs, qui procure un soutien et des satisfactions secrètes aux plus humbles conditions et aux âmes les moins vaillantes h Tout en la faisant douce, il sut la rendre noble. Comme les
i. N’est-ce pas à ce caractère, eu quelque sorte domestique, que Lucrèce fait allusion quand il dit qu’Êpicure est venu apporter un remède aux maux intérieurs : « Nec minus esse domi cuiquam tamen anxia corda. » VI, 14. 11 ajoute : « Viam monstravit tramite parvo. » VI, 27.. Édit. Lachtnann.
ÉPICURE
stoïciens, il vit quelque chose au delà des limites étroites de la patrie et de la politique, et conçut l’idée de la fraternité humaine. L’étranger ne fut plus pour lui un barbare, l’esclave fut à ses yeux un humble ami, les animaux mêmes ne furent pas oubliés par la mansuétude de sa doctrine. S’il n’a pas saisi aussi bien que Zénon la grandeur de la fraternité, il en a mieux senti le charme. L’amitié devint une joie nécessaire, la bienveillance un mérite honoré. Épicure, plus que tout autre, a introduit dans le monde ces vertus inoffensives et aimables, dont les siècles ne parlent pas, qui n’ont pas d’histoire, mais qui servent encore aujourd’hui à charnier les jours et les heures, qui font les délices de la vie. Regrettons les fortes vertus de la grande antiquité, ces vertus héroïques bien que dures, mais n’oublions pas de rendre un modeste hommage à ceux qui surent adoucir la vie, et qui, par des services que l’histoire oublie toujours, mirent en crédit la bonté.
Il n’est que juste de relever certains mérites d’Épicure, car il n’y a pas de philosophe ancien qui ait eu plus à souffrir de la calomnie. Les écoles rivales, les stoïciens surtout, s’attachèrent à ternir sa réputation, à discréditer sa doctrine. On lui prêta des opinions honteuses, on défigura l’histoire de sa vie, on en fit non-seulement un impie, mais un débauché. Tel était cet acharnement que Sénèque,
tout stoïcien qu’il était, a protesté plus d’une fois contre cette iniquité : « Pour moi je pense, et j’ose le dire contre l’opinion des nôtres, que la morale d’Épicure est saine, droite, et même austère pour qui l’ approfondit; je ne dis donc pas, comme la plupart de nos stoïciens, que la secte d’Épicure est l’école de la débauche; je dis qu’elle est décriée, sans l’avoir mérité 1 . »
Il faut reconnaître pourtant que cette morale était périlleuse. Ceux qui ne comprenaient pas la doctrine ou feignaient de ne pas la comprendre, pouvaient abriter leurs hontes sous l’autorité respectable d’un philosophe. On ne tarda pas à voir, en Grèce, des hommes effrontés, qui, en cédant à toutes leurs passions, prétendaient ne suivre que des principes, qui n’avaient plus la pudeur de leurs vices depuis que
la philosophie paraissait les avoir justifiés. Les faux
Epicuriens compromirent l’école en tout temps, et font excuser les stoïciens. L’épicurisme, en passant de la Grèce à Rome, arriva précédé de sa mauvaise renommée. On sait quel étonnement il causa aux vieux Romains. Tout le monde a vu dans Plutarque le tableau de ce souper où l’ambassadeur de Pyrrhus, le grec Cinéas, expliquait la doctrine d’Épicure, quand tout à coup Fabricius, surpris de ces propos étranges, l’interrompit en s’écriant : « Plaise aux