‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 70 sur 111 · Essais , lix. III, ch. xvu · texte numérisé non relu

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2. Les amoujrs de Psyché. Voir tout le morceau dont nous ne citons qu’une partie.

tence, l'esprit à des connaissances banales, le cœur aux affections les plus calmes. La haute spéculation fut dédaignée comme trop difficile, la poésie et l’éloquence raillées comme décevantes, toutes les sciences déclarées inutiles, hormis celle de l’école. La vertu ne fut qu’un égoïsme délicat et pusillanime, et retint sa force active pour ne pas courir de hasards. Toute la sagesse aboutit à une langueur innocente. Cette doctrine funeste détruisit surtout l’activité civique. Elle apprit d’abord aux Grecs , puis aux Romains, à sc désintéresser des affaires publiques, elle les offrit en proie à tous les despotismes. Née sous le protectorat accablant des rois de Macédoine, elle porta toujours les marques de son origine et répandit dans le monde l’indifférence politique qui naît de la servitude. Je m’étonne que les empereurs romains n’aient point élevé à Épieu re une statue avec cette inscription : Au pacificateur des courages.

L’originalité de Lucrèce est d’avoir donné à cette faible morale une force inconnue et un fier accent. Du reste, il ne pouvait en être autrement. Que dans la société grecque, affaiblie, énervée par le temps et le malheur, les maximes d’Épicure , qui répondaient à la fatigue générale, à la sénilité des esprits et des caractères, aient été acceptées avec douceur, propagées avec un zèle tranquille, il n’y a pas lieu d’en être surpris. Mais ces idées tombant tout

à coup à Rome, dans une société jeune encore et bien vivante, adoptées par un génie plein de vigueur, ont dû prendre une énergie nouvelle. On dirait un stoïcisme militant et hardi encore dans son découragement. De là ce singulier contraste entre la fureur du langage et la placidité des préceptes. Lucrèce qui recommande le sommeil de l’épicurisme avec emportement, nous fait penser à des hommes que nous avons connus, qui, portant dans la retraite les agitations d’une âme violente, mettaient toute leur passion à se prouver 4 eux-mêmes et aux autres qu’ils sont morts à la passion.

LA SCIENCE DE LUCRÈCE

Bien que dans le Poème de la Nature nous ne cherchions que la religion et la morale de Lucrèce, nous ne pouvons entièrement négliger la physique qui sert de fondement à tout le reste. Il nous faut donc, dans la faible mesure de notre compétence scientifique, juger la physique épicurienne, en signaler les grandeurs et les infirmités et montrer surtout ce que le poète y a mis de son imagination et de son âme.

Pour être juste envers Lucrèce on doit se rappeler que son poème est le plus ancien monument de la

1. Je ne sais pourquoi on s’obstine à traduire le titre du poème par ces mots : de la Nature des choses. « De rerum natura » signifie : de la Nature, ce qui est fort différent, surtout au point de vue de la science.

science à Rome. A peine peut-on citer avant lui deux ou trois auteurs qui ont écrit sur la physique; encore n’ont-ils fait que traduire sèchement quelques livres d’Épicure. Du reste les Romains ne cultivèrent jamais les sciences pour elles-mêmes et, s’il leur est arrivé quelquefois de les considérer comme une curieuse matière d’érudition, ils ne pensèrent jamais à faire des recherches et des découvertes. A part les Questions naturelles de Sénèque où 1 on rencontre des vues qui semblent originales et qui peut-être sont empruntées à la Grèce, tous les auteurs latins qui ont écrit sur la science ne sont que des compilateurs ou de simples traducteurs. On a quelquefois parlé de l’inaptitude littéraire des Romains qui, sans l’étude et l’imitation des modèles grecs, n’auraient pas eu de littérature; mais leur inaptitude scientifique est encore plus manifeste. On sait que ce peuple de laboureurs et de soldats estimait peu les pures spéculations de l’esprit et qu’en mathématiques, par exemple, il n’étudiait que ce qui était nécessaire pour l’arpentage, la castramétation, l’architecture ou bien pour l’astrologie judiciaire. Un fait rapporté par Pline montre quelle était l’ignorance des Romains dans les sciences exactes en un temps qui n’est pas éloigné de celui où vécut Lucrèce. Quoique les Grecs eussent des cadrans solaires depuis près de trois siècles, les Romains ne connurent cet instrument

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qu’au temps de la première guerre punique. Jusqu’alors ils n’avaient que trois divisions du jour, le lever du soleil, son coucher et son passage au méridien, passage qu’on fixait de la manière peu savante que voici. On avait remarqué que le soleil, quand il était à son plus haut point, paraissait entre deux bâtiments près de la curie. Tous les jours un officier des consuls était chargé d’observer et de proclamer à haute voix cette apparition. On avait ainsi l’heure de midi. Plus tard, en l’an 262 avant notre ère, on transporta à Rome un cadran trouvé à Catane. Bien qu’il fut loin d’être exact, puisqu’il n’était pas réglé sur le méridien de Rome, on s’en servit pendant un siècle d’une façon peu commode. Dans beaucoup de maisons il y avait un esclave appelé horarius qui n’avait d’autre fonction que de courir de temps en temps au Forum, où le cadran était placé, et de revenir annoncer l’heure à ses maîtres. On cherchait l’heure comme on cherche l’eau à la fontaine publique. Encore fallait-il que le ciel ne fut pas couvert de nuages. Ce ne fut que dans l’année où mourut Térence, à peu près un demi-siècle avant la naissance de Lucrèce, qu’on introduisit à Rome la première clepsydre 1 .

Les sciences physiques et naturelles n’étaient

1. Schoell. Hist. de la lût. romaine, t. II. — <« Non conjrruebant ad horas ejns lineæ : pâmeront tamen eis annis undecentum. » Pline, Hist.nat ., VII, 60.

pas mieux cultivées. Cependant les Romains, plus que tout autre peuple, auraient pu faire sur la nature des observations nombreuses et variées. L’étendue des conquêtes, les expéditions lointaines leur permettaient de comparer les phénomènes des climats les plus divers, et si l’esprit militaire n’avait pas étouffé en eux le goût de la science, ils auraient pu composer à la longue le plus vaste répertoire de connaissances utiles et précieuses. Mais les préteurs et les proconsuls lettrés qui gouvernaient les provinces éloignées se contentaient d’envoyer à Rome des milliers d’animaux rares pour les besoins et les plaisirs du cirque, sans songer à faire des recherches ou des collections, et les Romains assistaient à ces immenses hécatombes sans qu’il se soit jamais rencontré parmi eux un naturaliste qui ait eu l’idée de décrire ces animaux, d’observer leurs habitudes et de profiter d’une occasion si extraordinaire et si favorable à la science.

Un Grec, Alexandre le Grand, avait mieux compris ses devoirs de conquérant. Ce ne fut point assez pour son ambition aussi généreuse qu’insatiable de soumettre le monde à ses armes, il voulut encore soumettre la nature à la science. Lorsque l’empire des Perses lui fut ouvert, il mit à la disposition de son maître Aristote des sommes immenses, et à ses ordres des milliers d’hommes en Grèce et en Asie, chasseurs, oiseleurs, pêcheurs qui

LA SCIENCE DE LUCRÈCE

devaient envoyer au philosophe les espèces d’animaux les plus rares et leurs observations les plus curieuses, « pour que rien de ce qui a vie ne fut ignoré par lui \ » Par une rencontre trois fois heureuse, rencontre unique dans l’histoire, il se trouva qu’une âme royale assez vaillante pour conquérir le monde fût en môme temps assez haute pour vouloir qu’il fût exploré et de plus eût à son service pour recueillir tant de trésors le génie le plus vaste, le plus universel, le plus capable d’embrasser toute la nature. Des cinquante volumes composés par Aristote sur les animaux un seul nous est parvenu dont la précision fait encore l’ étonnement des savants modernes*.

Nous faisons ces remarques sur l’inaptitude scientifique des Romains si inférieurs aux Grecs, pour rehausser le mérite de Lucrèce qui, un des premiers à Rome 1 2 3 , s’est occupé de ces matières dif-

1 . Alexandro Magno rege inflammato cupidine animalium naturas noscendi , delcgata jue hac commentatione Aristoteli , aliquot millia hominum in totius Asiæ Græciæque tractu parère jussa, omnium quos venatus, aucupia, piseatusque alebant , quibusque vivaria, arment <s alvearia, piscinæ, aviaria in curaerant : ne quid usquam genitum inguraretur ab eo. . . . quinquaginta ferme volumina ilia præclara de animalibus condidit. >» Mine, Hist. nnt., liv. VIII, 17. — Athénée, liv. IX.

2. « Son Histoire des animaux est peut-être encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre. . .. Il les connaît peut-être mieux et sous des vues plus générales qu’on ne les connaît aujourd’hui,... » Buffon, I er Disc, sur l’hist. nat.

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