Lucrèce se rend lui-même cette justice
.... Natura iiæc rerum rauoque reperta est
Nuper; et banc, primus cum primis ipse repcrlus
Nunc ego sum, ic patrias qui possim vertere voces. (V, 33ü.)
ficiles et qui, sans montrer, il est vrai, plus d’originalité que ses concitoyens, a su du moins exposer dans sa langue, avec autant de précision que d’éclat, la physique d’une grande école. On comprend mieux aussi l’enthousiasme du poëte pour son maître et son admiration sans réserve et sans critique pour des paradoxes qui devaient paraître à sa simplicité romaine le dernier mot de la science.
Jusqu’au commencement de ce siècle on a ignoré de quelle manière Lucrèce avait traduit Épicure, ou du moins on n’avait pas le moyen de comparer la traduction avec l’original. On ne connaissait guère le philosophe grec que par Lucrèce, par Diogène Laëree qui, a rapporté surtout avec complaisance la vie et les maximes morales de ce sage, et par Cicéron qui ne peut inspirer une entière confiance, parce qu’il se fait un devoir de décrier et de poursuivre de ses épigrammes la doctrine de la volupté. Mais tous ces renseignements épars ne laissaient point voir comment Lucrèce a rendu la pensée de son maître, quels changements il a fait subir à la doctrine, ni par quel travail il l’avait accommodée au génie de la langue latine et aux exigences de la poésie. On a été plus ou moins en mesure d’en juger, lorsqu’on eut découvert dans les fouilles d’Herculanum un livre d’ Épicure sur la physique dont on a lu et déchiffré un certain nom-
LA SC'ENCE DE LUCRECE
bre de fragments. Nous pouvons ainsi étudier par nous-mêmes et voir de nos yeux la fidélité de l’interprète. Les idées que renferment presque tous ces fragments se retrouvent cà et là dans le Poë>ne de la Nature et quelquefois dans le même ordre. Les vers du poète ne sont pas toujours, il est vrai, une simple traduction. On sait qu’Épicure est aride et bref, qu’il repousse tous les agréments du langage, que pour le style comme pour la conduite de la vie il pensait que la perfection est dans l’abstinence. Aussi Lucrèce est-il obligé d’ajouter à la parole du maître; il respecte scrupuleusement sa pensée, mais il l’étend, il la paraphrase pour la rendre intelligible. Dans la plupart des passages qu’on peut rapprocher, on voit qu’il est d’une exactitude littérale, qu’il paraît craindre d’user de tous ses droits, que la seule liberté qu’il se permette est de fondre un commentaire dans la traduction, essayant d’expliquer, mais se gardant bien de trop embellir la sécheresse concise du maître. Si Lucrèce est quelquefois aride il semble s’être fait un devoir de l'être. Aujourd’hui, quand nous lisons ces vers vigoureux et pleins, mais ternes et sans grâce dans les parties les plus dogmatiques du poème, nous ne nous figurons pas ce qu’ils ont du coûter d’effort. Accoutumés à la facture aisée, au beau choix des mots, à l’art délicat de Virgile, nous sommes choqués par la rude inexpérience du vieux
poète. Nous voudrions que ces vers didactiques fussent plus harmonieux et plus polis sans penser que c’était beaucoup déjà de les avoir rendus clairs et précis. La langue de la science était- à créer. Ce fut la tache du poëte, d’autant plus difficile qu'il avait à lutter encore contre les obstacles de la versification. Si le plus grand des orateurs romains a pu justement se vanter d’avoir trouvé des mots latins et des expressions nouvelles pour les idées de la philosophie grecque et d’avoir enrichi la langue nationale, Lucrèce doit partager avec lui cet honneur.
On peut se demander comment Lucrèce, si fidèle / •
sectateur d’Epicure, eut la pensée de composer un poème, quand son maître faisait profession de mépriser la poésie et allait jusqu’à dire « qu’il fallait contraindre les jeunes gens à passer devant, à la fuir, en leur bouchant les oreilles- avec de la cire, comme fit Ulysse à ses compagnons 1 . » Épicure repoussait les poètes parce qu’ils étaient les auteurs de la Fable, les hérauts enchanteurs de la superstition*. Mais Lucrèce pensait sans doute que la poésie est légitime quand oh la met au service de l’épicurisme et qu’il est permis, selon son propre langage, d’enduire de miel le bord du vase qui contient la vérité :
Musæo contingens cuncta lepore.