IV
3. ® Gallina.'eorum cristæ terrent. » Pline, Hist. nat., VIII, 19; Plutarque parle plus d’une fois de cette peur du lion. De l'Envie, 3.
LA SCIENCE DE LUCRÈCÉ. 259
d’erreurs moins pardonnables, plus particulières à l’épicurisme, qui mettent en droit de refuser à Épicure l’esprit scientifique. Nous voulons parler des erreurs astronomiques. L’astronomie pourtant était déjà assez avancée, on avait sur le ciel et le mouvement des astres des connaissances précises ou du moins des opinionsassez plausibles. Pythagore et d’autres philosophes avaient déjà appliqué à l’astronomie le calcul mathématique et la géométrie. Le grand astronome Eudoxe avait fait de belles découvertes et donné sur la marche du ciel des explications raisonnables, un demi-siècle avant Épicure. Mais toutes ces conquêtes de la science sont comme non avenues pour le négligent philosophe ; il ne se soucie pas de les connaître et il s’en tient à la vieille astronomie populaire, à celle qu’on rencontre dans les premiers systèmes, dans les poètes antiques ou dans les préjugés du peuple 1 . Singulière ignorance dont il convient de dire quelques mots.
Bien qu’on célèbre quelquefois les services rendus par -Épicure à la science physique, il ne fut pas physicien et n’eut pas de goût pour les recherches savantes. Il n’a de passion que pour la morale et
1. « Épicure, postérieur à Eudoxe et à Platon, était resté dans la première enfance de l’astronomie. » Bailly, Eût. de Vastron., liv. VIII. Il faut remarquer, du reste, que, dans l’antiquité, les connaissances astronomiques ont eu de la peine à se répandre. Ainsi plusieurs Pères de l’Église, savants d’ailleurs, demeurent fidèles aux plus anciennes idées cosmographiques.
ne pense qu'à mener l’homme au bonheur, à le délivrer des craintes superstitieuses. S’il emprunte à Démocrite le système des atomes, ce n’est pas qu’il soit curieux des secrets de la nature, non, c’est que le système qui présente l’univers comme un produit de hasard, lui parait de tous le plus propre à écarter l’idée d’une importune Providence. La science n’est donc pas pour lui un but, mais un moyen, elle ne fait pas l’objet de ses méditations et lui même professe le mépris pour les spéculations scientifiques dans sa lettre à Pythoclès : « Metstoi donc dans l’esprit qu’on ne doit se proposer l’étude des phénomènes célestes, soit en général, soit en particulier, pour d’autres fins que la paix de l’âme. C’est l’objet unique de toutes les parties de la philosophie. » Si l’épicurisme, qui paraît au premier abord être une école de physiciens, n’a jamais rien produit en physique, la faute en est à Épicure qui s’appropriant la science de ses devanciers, la fixa à jamais dans ses manuels, ses formulaires, ses abrégés, et enchaîna à jamais les études de ses disciples 1 . Aussi Lucrèce est-il le seul qui
1 . Voir le début des Lettres d' Épicure à Hérodote et d Pythoclès . Diogène I aërce, X, 35 et 84. — On peut encore lui appliquer ces mots de Bacon, qui doit être cité en pareille matière : « Une des plus puissantes causes qui aient arrêté les progrès des sciences et de la philosophie, est la témérité de ceux qu’une excessive confiance dans leur esprit, ou l’ambition de se distinguer, ont portés à dogmatiser sur la nature comme sur un sujet suffisamment approfondi. La vigueur même d’esprit et la force d’éloquence qui les mettaient en état d’accréditer
LA SCIENCE DE LUCRÈCE
ait fait effort pour enrichir la doctrine du maître et, tout en lui restant fidèle, l’a du moins propagée avec l’originalité du génie.
Épicure est si indifférent à la science et si étranger à ses méthodes, que dés problèmes les plus importants il admet à la fois les solutions les plus contraires, pourvu que les unes et les autres puissent se concilier avec sa morale, qui seule l’intéresse. Tout ce qui lui importe, c’est que l’explication d’un phénomène ne suppose pas l’intervention des dieux dans le monde. Que cette explication soit vraie ou fausse, qu’elle soit en contradiction avec une autre déjà adoptée, il ne s’en met pas en peine, et, par insouciance, dans l’unique intérêt de sa morale, semble méconnaître cette règle élémentaire de la logique qui nous apprend que deux propositions contradictoires ne peuvent être également vraies*. C’est en astronomie surtout que paraît cette dédaigneuse légèreté d’Épicure. Lui-même nous dévoile ingénument son état d’esprit et sa méthode : « Ce n’est pas une science qui mène au bonheur que celle qui s’occupe de l’ordre des choses célestes, sans nous
leurs opinions, ne les rendaient que plus capables d'éteindre dans leurs disciples toute ardeur pour de nouvelles recherches; et s’ils ont été utiles pour les productions de leur propre génie, ils ont été cent fois plus nuisibles en énervant les autres génies ou en les détournant de leur vraie direction. » Novum Organ . , préface. — A nul savant ces réflexions ne s'appliquent mieux qu’à Épicure.
1. Cicéron, De Nnt. deor.. I, 25. — Diogène Laërce. X, 91-97. Lettres à Hérodote et à Pythoclès.
affranchir de la crainte qu’il peut inspirer. Il nous suffit de savoir que cet ordre n’est point l’effet d’une redoutable Providence, quil peut s’accomplir de bien des manières qui ne nous importent en rien , mais qu’aucune d’elles n’est à craindre.» Si l’astronomie de Lucrèce est si bizarre , c’est que, sur la foi de son maître, il propose à la fois les explications les plus sérieuses et les plus puériles, sans choix et pêle-mêle.
S’il faut donner des exemples, en voici quelquesuns que nous résumons en courtes propositions : Le soleil n’est guère plus grand ni plus petit qu’il ne paraît. Quant au lever, au coucher du soleil, de la lune et des autres astres, vous pouvez l’expliquer, avec l’astronomie récente, par leur mouvement autour de la terre, ou croire avec l’ancienne physique que les astres s’allument ou s’éteignent chaque jour. — Croyez que la lune a une lumière qui lui est propre, a moins que vous n’aimiez mieux admettre qu’elle l’emprunte au soleil. — Pour expliquer les éclipses, vous pouvez adopter l’opinion des astronomes qui les attribuent à l’interposition d’un corps, ou suivre la croyance populaire qui veut que les astres s’éteignent 1 . Ce qui prouve mieux l’indifférence d’Épicure, c’est que n’ignorant pas les explications données par les véritables as-