‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 79 sur 111 · Il faut voir ici la précision du texte latin · texte numérisé non relu

Il faut voir ici la précision du texte latin

Et quæ pondéra sunt sub terris, omnia sursum Nitier, in terraque rétro requiescere posta :

après avoir si bien compris l’opinion sur les antipodes la rejette. Sa docilité pour Épicure ne lui permet pas d’admettre ce que sa pénétration a si bien saisi.

Ce que Lucrèce repoussait avec tant de mépris au nom d’une science incrédule, les Pères de l’Église le rejetteront bientôt avec plus de mépris encore au nom de la religion. Qu’on nous permette de faire à ce sujet une réflexion que nous a souvent suggérée la lecture du poëme.

Les opinions sur la physique ne sont point par nature religieuses ou impies. Elles n’appartiennent pas en propre à telle ou telle secte et souvent changent de parti avec le temps. Cependant , pour employer le langage du jour, nous déclarons quelquefois que telle opinion sur la physique est spiritualiste, telle autre matérialiste, et nous l’adoptons ou la rejetons d’avance selon la doctrine à laquelle nous appartenons, sans songer que ces sortes de théories n’ont point de drapeau ou du moins ne lui sont pas exclusivement fidèles. Nous voyons ici que ce qui fut épicurien est devenu chrétien. Plus

üt per aquas quæ nunc rerum simulacra videmus. Adsimili ratione animalia subtu’ vagari Contendunt, neque posse e terris in loca cœli Pecidere inferiora magis, quam corpora nostra Sponte sua possunt in cœli terapla volare;

Illi cum videant solena, nos sidéra noctis Cernere, et alternis nobiscum terapora cœli Dividere, et noctes pariles agitare diesque. (I, 1058.)

LA SCIENCE DE LUCRÈCE

d’une fois des opinions de libres penseurs se sont changées en opinions religieuses et réciproquement. Nous pourrions en trouver bien des exemples dans Lucrèce même. C’est lui, le philosophe matérialiste qui affirme le libre arbitre (la liberté dans l’épicurisme est une opinion sur la physique), ce sont les doctrines religieuses de l’antiquité qui le nient. Sur la génération spontanée, c’est le pieux Empédocle qui admet que les êtres peuvent sans germe naître de la fermentation des éléments, c’est l’incrédule Lucrèce qui reconnaît, à sa façon, les germes préexistants ; chez les anciens ce sont les pieuses âmes qui croient à l’éternité du monde et c’est l’impie Lucrèce qui pense que le monde est voué à une destruction prochaine. Aussi ne faut-il pas, comme on fait trop souvent, embrasser avec amour ou repousser avec haine une opinion nouvelle sur la physique, sous prétexte qu’elle est amie ou qu’elle est ennemie. Est-elle vraie, est-elle fausse, voilà toute la question. Elle est impie aujourd’hui, elle Sera peut-être religieuse demain. Sans être indifférents, aimons-la comme si nous pouvions la haïr un jour, haïssons-la, comme si nous pouvions un jour être amenés à l’aimer. Aussi bien, les idées sur la physique ne sont dangereuses que parce qu’on les a déclarées telles. Une fois qu’elles ont fait leur chemin, tout le monde s’en accommode. De dangereuses qu’elles étaient elles sont devenues innocentes. Les

systèmes d’abord condamnés de Copernic et de Galilée ont fourni depuis à la religion des armes nouvelles et, pour en revenir à l’exemple de Lucrèce, la théorie des antipodes, qui jadis avait si fort agité les esprits, a été acceptée par toutes les doctrines les plus contraires, sans qu’aucune d’elles s’en soit mal trouvée.

Même cette science inepte, arriérée, dont s’accommodait la paresse d’Épicure et dont il avait fait des articles de foi, est revêtue par Lucrèce de la plus éclatante et souvent la plus aimable poésie. Cette vile matière façonnée par l’imagination inventive du poëte prend parfois des formes exquises. Pour citer encore un exemple, à propos des phases de la lune, Lucrèce répétant Épicure nous dit d’abord :• « La nature ne pourrait-elle pas produire une lune

pour chaque jour détruire la lune de la veille et

mettre la nouvelle à sa place? » L’explication du phénomène est risible et donne l’envie de demander à Épicure ce qu’on fait des vieilles lunes. Eh bien! Lucrèce, même en une si pitoyable démonstration, demeure grand poëte; il cherche à se satisfaire par des comparaisons, il croit voir dans la nature un grand nombre dépareilles productions périodiques, et le voilà conduit à faire un tableau de l’alternative des saisons qui, dit-il, peut être assimilée aux phases de la lune; tableau plein de force et de grâce où l’on voit comment l’imagination d’un grand poète

peut couvrir de misérables erreurs non par des artifices, mais par de brillantes vérités accessoires *.

Épicure n’est donc pas un philosophe physicien, bien que sa doctrine repose sur la physique. 11 a emprunté le système de Démocrite parce qu’il lui paraissait le plus capable de mettre l’esprit en repos; mais il dédaigne les progrès de la science, surtout ceux de l’astronomie. Non-seulement il la méprise ouvertement, mais il en adopte avec plaisir les explications les plus enfantines parce qu’elles ôtent de l’importance aux phénomènes, quelles les rapetissent et empêchent ainsi que le spectacle du ciel devienne un objet d’épouvante ou d’étonnement. Comme la morale seule a pour lui du prix, il écarte de ses méditations tout ce qui ne peut servir à la tranquillité de l’âme, tout ce qui risquerait de troubler son indifférente quiétude. Ici encore nous sommes tenté de le comparer à certains quiétistes modernes qui déclarent aussi mépriser les sciences parce qu’elles sont inutiles pour la connaissance de nos devoirs moraux, qu’elles inquiètent l’esprit et la foi et enlèvent l’âme à l’unique pensée du salut*.

Si la science épicurienne est sur certains points

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