Liv. I
2. Principio succuîn sentimus in ore, ciburn cum Mandendo exprimimus; ceu'plenam spongiam aquaï Si quis forte manu premere exsiccareque cœpit :
Inde quod exprimimus, per caulas omne palati
. Diditur, et raraê per plexa foramina linguæ. (VI, 619.)
LA SCIENCE DE LUCRÈCE, à l’impuissance par le malheur de leur destinée, elles étaient en proie aux animaux voraces jusqu’à ce que la nature les eût entièrement détruites. »
Scilicet hæc aliis prædæ lucroque jacebant Indupedita suis fatalibus omnia vinclis,
Donec ad interitum genus id natura redegit. (V, 873.)
N’est- ce point déjà en quelques vers concis la célèbre théorie de Darwin sur la sélection naturelle et le combat pour l'être? De même sur les tremblements
de terre on rencontre cà et là bien des traits de lu- • *
mière qui sans doute n’éclairent pas notre géologie, mais qui sont comme le premier crépuscule de cette science. Le poëme a donc de l’intérêt, même comme traité de physique. Il peut être justement appelé le roman de la nature, mais comme tous les romans bien faits et de main de maître il est plein de vérités.
Sans nous arrêter davantage sur ce qui appartient à l’école et qui est impersonnel, nous devons relever ce qui est propre au génie de Lucrèce et montrer par quel effort poétique il a embelli une ingrate matière. Faute d’avoir étudié dans toutes ses parties cette grande œuvre, certains critiques répètent que Lucrèce n’est poëte que dans ses descriptions et dans sa morale. Non, la poésie est partout répandue dans cet aride système. Tantôt elle s’épanouit à l’aise en de belles digressions.
tantôt elle * est attachée étroitement à la matière même et y étend une surface brillante, tantôt elle y est disséminée en resplendissante poussière et des mots d’un éclat imprévu étincellent dans les vers les plus techniques, comme l’or qui dans les graviers les plus stériles de certaines terres privilégiées se rencontre en morceaux ou en impalpables parcelles.
Prenons nos exemples dans les deux premiers livres où la science est abstruse et bien difficile à orner, puisqu’il ne s’agit que de la nature çt du mouvement des atomes. Jusque dans ces hypothèses, où tout échappe à nos sens, et qui ne sont que des conceptions rationnelles, Lucrèce déploie son imagination. Alors même qu’il n’est occupé que de ses raisonnements, qu’il disserte, qu’il ne se soucie que de rendre sa démonstration lucide, il trouve naturellement un langage plein de passion et d’images. Ce ne sont pas des ornements qu’il cherche, mais des arguments dont il a besoin. La simple clarté exige quelquefois des expressions poétiques qui nous mettent sous les yeux ce que nous aurions autrement de la peine à comprendre. Elles n’illuminent que si elles brillent. Quelquefois, à l’appui d’un principe ou d’un raisonnement abstrait, il faudra au poëte un exemple capable d’éclairer l’esprit par une frappante analogie, et cet exemple uniquement destiné à la démonstration sera comme un épisode
agréable, bien qu’il ne prétende qu’à servir de preuve lumineuse. Ainsi en un endroit où il s’agit de prouver que les atomes sont éternels, indestructibles, que rien ne s’anéantit dans la nature, que ♦
tout se transforme, Lucrèce se fait faire une objection : « Mais la pluie, lui dit-on, disparaît dans la terre, elle s’y dissipe, elle y périt. » Non, répond le poëte, et sa réponse à une objection va devenir un tableau animé et plein de la plus gracieuse magnificence.
Tu penses que la pluie est détruite et perdue Quand le céleste époux, l’Air, du haut de la nue,
S’unissant à la Terre en un fécond hymen,
De son épouse ardente emplit le vaste sein.
Mais c’est grâce à ces eaux que les moissons verdissent,
Qu’à l’arbre desséché les rameaux refleurissent,
Que cet arbre lui-même élèvera son front.
Que sous le poids des fruits ses branches fléchiront. L’homme et les animaux en reçoivent la vie;
De là, dans la cité joyeuse et rajeunie,
D’un grand peuple d’enfants l’aimable floraison,
Et, plein d’hôtes nouveaux, le bois n’est que chanson.
De là les gras troupeaux dans les herbes nouvelles Traînent leur embonpoint et leurs lourdes mamelles,
D’où la chaude liqueur s’épanche en blancs ruisseaux ;
De là, par les prés verts, un fol essaim d’agneaux S’animant au doux feu de ce lait qui l’enivre Sur ses débiles pieds bondit, heureux de vivre.
Rien ne périt : le corps que tu croyais perdu,
Quoi qu’en disent tes yeux, à la vie est rendu ;
La main de la nature en forme un nouvel être;
C’est par la mort de l’un qu’un autre pourra naître *.
Que de poésie pour expliquer une évolution d’atomes ! Et pourtant ce n’est pas un morceau rapporté et d’apparat, mais une démonstration philosophique et pressante. La peinture est renfermée dans un raisonnement. On verra toujours que la poésie impétueuse de Lucrèce est emprisonnée dans le système et qu’elle s’épanche dans un canal tracé par la logique*.
Nous cherchons à marquer par des exemplesvariés les différents caractères de cette poésie scientifique, pour montrer comment l’auteur a donné de l’intérêt à l’épineuse physique d’Épicure, qui paraît si peu faite pour les vers. Quelquefois la poésie tient seulement à la justesse, au choix de quelques observations communes, qu’on peut faire journellement, comme on en rencontre dans nos traités modernes de physique. La science alors est agréable parce qu’elle est palpable, qu’elle ne coûte aucun effort et qu’elle est exprimée avec cet art que Virgile portera à sa perfection, l’art de dire les petites choses avec aisance, précision et avec une élégance flatteuse pour l’esprit et l’oreille. Ainsi, pour prouver l’invisibilité des atomes, Lucrèce accumule des exemples familiers à tout le monde et qui montrent que
1. Un peu plus loin, liv. I, 272, pour rendre sensible cette vérité que le vent est un corps, bien qu’il soit invisible, le poète est amené à faire une description de la paissance et des ravages de l’air. Cette longue et belle peinture est encore un raisonnement.
LA SCIENCE DE LUCRÈCE, les molécules entrent dans les corps ou s’en détachent sans qu’on les aperçoive ; la grâce poétique est ici dans l’exacte observation de phénomènes vulgaires :
Qu'aux bords où l’eau se brise un lin soit suspendu,
Il se mouille; il se sèche au soleil étendu;
Tu n’as pas vu pourtant entrer le corps humide,
Ni comment la chaleur a chassé le fluide ;
C’est que l’eau divisée en atomes épars Dans sa ténuité se dérobe aux regards.
Vois les effets du temps et sa lente morsure :
L’anneau qui brille au doigt s’amincit par l’usure,
L’eau creuse le rocher en distillant du toit,
Le fer même du soc dans le sillon décroît,
Les pavés sous les pieds sont usés dans nos rues;
Aux portes des cités regarde ces statues Qu’on salue en passant, qui montrent une main Dont de fréquents baisers ont dévoré l’airain.
La perte de ces corps sans doute elle est visible,
Mais l’usure elle-même est pour nous insensible;
Car comment chaque atome a fui, s’est détaché ,
La jalouse nature à nos yeux l’a caché.
On voit bien qu’à tout corps la nature dispense Une matière propre à sa lente croissance,
Et puis, avec le temps, retire sous nos yeux Aussi de la substance au corps devenu vieux ;
Mais tu n’as jamais vu la subtile partie Ou quand elle est entrée, ou quand elle est sortie,
Pas plus que tu ne vois comment le sel amer Ronge les grands rochers qui surplomblent la mer.
Ainsi donc la nature, en discrète ouvrière,
Par d’invisibles corps fait, défait la matière*.
Quand Lucrèce veut faire comprendre que les atomes sont toujours en mouvement, que leurs rapides évolutions et leurs rencontres fortuites forment les corps, mais qü’un grand nombre de ces molécules sont exclues et rejetées de tout assemblage et flottent au hasard et sans emploi dans le vide, il a recours à une analogie ; il les compare à ces légers flocons presaue imperceptibles que l’on voit s’agiter dans un rayon de soleil pénétrant dans un lieu obscur. La comparaison, au témoignage d’Aristote 1 , a été faite en un mot par Démocri te. Lucrèce avec ce mot compose un tableau et trouve le moyen de nous intéresser à ces atomes égarés :
Ainsi, lorsqu’au travers d’une étroite fenêtre Un rayon de soleil s’insinue et pénètre,
Clair et droit, dans la nuit d’un sombre appartement,
Tu vois tout aussitôt voler confusément
De mille petits corps la vivante poussière
Qui monte et qui descend dans ce champ de lumière.
On dirait un combat sans fin ; leurs tourbillons S’élancent l’un vers l’autre en ardents bataillons.
Ici, là, sans repos, la troupe avance ou plie,
Et tantôt se divise et tantôt se rallie.
Tu peux imaginer par là de l’élément Dans le vide infini l’éternel mouvemeut ;
Car le plus simple objet souvent découvre au sage De grandes vérités dans leur petite image*.
Il faut redire que ces sortes de comparaisons ne