‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 87 sur 111 · De anima, I, 5. — 2. II · texte numérisé non relu

De anima, I, 5. — 2. II

LA SCIENCE DE LUCRÈCE, sont destinées qu’à éclaircir le système. On n’y trouve pas de ces recherches de style et de versification par lesquelles on essaye d’ordinaire de relever un sujet dont on se défie. Ce n’est point l’art de Delille, qui souvent ne décrit que pour décrire, qui dit quelquefois en vers élégants ce qui ne vaudrait pas la peine d’être dit en prose, ou qui croit de son devoir de cacher la science sous les fleurs. On ne .sent pas même, comme dans les Géorgiques, cet autre art plus savant de Virgile qui laisse voir dans l’harmonieuse précision de ses peintures le souci d’un écrivain industrieux. Les vers de Lucrèce ne veulent être que des éclaircissements et l’imagination du poëte n’est que la servante de la physique.

La poésie de Lucrèce non-seulement raisonne sans cesse, mais encore sait définir le raisonnement. Elle nous apprend en vers ingénieux ce qu’est l’analogie ou l’induction. Après avoir démontré l’existence du vide par des preuves accumulées, le poëte s’arrête tout à coup pour dire à son ami Memmius qu’il n’a pas besoin d’en entendre davantage, qu’il est maintenarit sur la voie. L’esprit, à la poursuite de la vérité, finit par l’atteindre, si on l’a mis sur la piste. On ne peut mieux définir ou plutôt peindre un procédé logique :

Sans doute je pourrais à cette grande loi

Par vingt autres raisons solliciter ta foi ;

Mais pourquoi ces lenteurs? Lancé sur une trace - Seul à la vérité court un esprit sagace.

Par les bois, par les monts, souvent le chien chasseur,

Si de la bête errante il a saisi l’odeur,

De détours en détours, penché sur cette voie,

Dans le feuillage obscur va surprendre sa proie ;

Tel l’esprit , poursuivant un mystère lointain,

Peut toujours, s’il rencontre un principe certain,

De réduit en réduit,' par des routes secrètes,

Forcer la vérité jusque dans ses retraites *.

Il y a quelquefois dans cette singulière histoire des mouvements corpusculaires de grandes images dignes de l’épopée. C’est que Lucrèce s’intéresse à ses atomes comme Homère à ses héros. Il croit les voir, il suit leurs combinaisons, leurs succès et leurs revers. De là des réflexions et des tableaux qui surprennent par leur grandeur et leur éclat en pareil sujet. Le système atomique exige, par exemple, que les atomes de même espèce soient en nombre infini, parce que flottant dans un espace infini, s’ils n’etaient eux-mêmes infinis en nombre, ils n’auraient pas la chance de s’unir et de former un être. Lucrèce éclaire cette question de physique par de magnifiques images. Les atomes, dit-il, s’ils étaient en nombre fini, nageraient dispersés dans l’infinité de l’espace, comme les débris d’un naufrage, les bancs, les rames, les gouvernails sur l’immensité des mers. Vue admirable d’ailleurs,

LA SCIENCE DE LUCRÈCE

profonde et conforme à la science moderne qui se hasarde à dire que certaines poussières cosmiques, les pluies de pierres, les étoiles filantes sont comme des matériaux non employés dans la construction des mondes 1 2 .

Ne craignons pas de multiplier les exemples de ces descriptions et de ces analogies qui ont souvent une grande force démonstrative. Pensons un peu comme Lucrèce lui-même qui ne croit pas que son sujet, si difficile qu’il soit, puisse rebuter le lecteur. Lucrèce nous apprend que les atomes et tout dans la nature est toujours en mouvement. Il entrevoit ce grand principe de la physique moderne qui enseigne que les forces générales de la nature ne se reposent jamais même dans le monde inorganique, que rien n’est absolument stable et, comme on l’a dit, que tout oscille, la molécule aussi bien que l'océan. « Tout est mouvement, disait Galilée, et qui ignore le mouvement ignore la nature. » Nous ne voyons pas cette agitation perpétuelle des atomes dans les corps, parce que nos organes sont trop grossiers pour la saisir. Ces corpuscules sont trop éloignés de nous par leur petitesse, et cette espèce de distance nous dérobe leur mobilité *. Il

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