‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 90 sur 111 · Il · texte numérisé non relu

Il

Il nous reste à montrer par un exemple comment le poëte embellit ses exactes démonstrations sur la nature des atomes, non-seulement par la richesse de son imagination, mais par les grâces du sentiment. Du sentiment en pareille matière, cela peut surprendre. Il veut prouver que les atomes ont des formes diverses, que cette diversité donne aux corps, aux animaux un aspect différent et comme une physionomie propre aux individus de même espèce ; autrement on ne pourrait comprendre comment les mères reconnaissent leurs enfants. Si l’observation sur la diversité des figures chez les animaux est incontestable, la preuve est assez puérile. Remarquons, en passant, qu’en général les observations naturelles de Lucrèce sont très-justes et fines, et les explications systématiques erronées 1 . Ce qu’il voit et ce qu’il invente est d’un esprit pénétrant, ce qu'il emprunte à la science d’Épicure est souvent sans valeur. Mais combien est charmant ici l’exemple qu’il donne à l’appui de sa singulière théorie! Une vache qui a perdu son veau le cher-

1 . Dalembert dit, avec justesse : «< La philosophie qui fait le mérite du poëte, n’est pas celle qu’il peut arracher par lambeaux de certains livres; c’est celle qu’on trouve chez soi ou nulle part. Lucrèce en est un bel exemple. Quand est-il vraiment sublime? Est-ce quand il se traîne tranquillement sur les pas des autres? C’est quand il pense et sent d'après lui-même, quand il est peintre et non l’écolier d’fîpicure. » lléflex. sur la poésie. — Voilà pourquoi, dans toute cette étude, nous cherchons surtout à chercher, à deviaer ce qui appartient en propre à Lucrèce.

LA SCIENCE DE LUCRÈCE

che dans les pâturages sans que les autres veaux

de même couleur puissent lui faire illusion, tant elle reconnaît, grâce à la prétendue différence des atomes, sa chère progéniture. On trouve déjà dans ce morceau célèbre l’art exquis de Virgile, qui sait intéresser aux mœurs des animaux; mais ici cet art ne sert pas seulement au plaisir, mais à la démonstration :

Tout ce qui vit, humains, troupeaux, monstres sauvages, Poissons à blanche écaille, oiseaux aux fins plumages, Aussi bien ceux qu’on voit promener leurs couleurs Près des lacs, des ruisseaux, que les sombres chanteurs Qui volent loin des yeux dans la forêt obscure,

Ils ont tous et leur forme et leur propre peinture. Observe-les de près : comme chez les humains,

Chacun a son visage et des signes distincts ;

Comment connaîtrait donc, sans ce trait qui diffère,

La mère ses enfants, et les enfants leur mère?

Près d’un autel fleuri quand un jeune taureau,

Parmi les flots d’encens, tombe sous le couteau Et verse un chaud torrent de sa poitrine ouverte,

Sa mère qui n’est plus mère, ignorant sa perte,

Parcourt les verts pâtis, d’un regard triste et lent Interroge les lieux connus de son enfant,

Parfois s’arrête, appelle et d’un cri lamentable Remplit les bois muets, puis revient à l’étable,

Et de l’étable encor retourne â la forêt,

Le cœur toujours percé d’un maternel regret.

Gazon humide et frais, tendres saules, fontaines Offrant leurs claires eaux entre des rives pleines,

Rien ne peut un moment distraire sa douleur,

Tous les jeunes taureaux jouant sur l’herbe en fleur

Ne sauraient abuser ni ses yeux, ni sa peine,

Tant son fils a pour elle une marque certaine 1 2 .

C’est assez parler des atomes, de leur mouvement, de leur figure. Après l’infiniment petit, voyons l’infiniment grand. Aussi bien, tout le système repose sur ces deux conceptions, les atomes

et le vide : « De quelque côté qu’on se tourne, dit

Lucrèce, à droite, à gauche, sur votre tête, sous vos pieds, il n’y a pas de limite dans le grand tout. » Sans doute le poète ne sait pas, comme Pascal, emprisonner l’infini dans une définition géométrique : « L’univers est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Il essaye de peindre l’infini avec une naïveté et une abondance plus poétiques, il défie l’imagination de mettre des bornes à l’espace, montrant qu’il y aura toujours quelque chose au delà, il semble commenter d’avance cette autre pensée de Pascal : « Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir

un plus grand, et encore un qui le soit davantage et ainsi à l’infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse être augmenté.... Votre imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. » Lucrèce suit une pareille progression*, et enfer-

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