‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 96 sur 111 · tnXtav, ’AçpoSinrjv, Tïiôoovvriv · texte numérisé non relu

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est si peu en harmonie avec l’impiété du poëme. Ne peut-on pas croire que Lucrèce, au risque d’introduire dans la physique d’Épicure un élément poétique qui s’accordait mal avec la doctrine, s’est laissé tenter par les belles images du poëte théologien?

En général l’imitation est manifeste et le serait davantage s’il nous restait un nombre moins restreint de vers d’Empédocle. Au fond de la doctrine Lucrèce n’a pu faire beaucoup d’emprunts. Les deux systèmes physiques sont assez dissemblables^ et Lucrèce ne se fait pas faute de combattre celui de son devancier. Les doctrines morales sont plus différentes encore. Empédocle est un pieux enthousiaste, toujours occupé de la divinité, qui prétend être sorti d’elle, qui aspire à y retourner et regarde la terre comme un lieu d’expiation. Il a ses tristesses comme Lucrèce, il se plaît aussi à peindre la misère de l’homme, non pour le vouer à une éternelle destruction, mais pour lui proposer de hautes espérances et lui promettre une destinée nouvelle. Si l’on comprend bien ses idées sur la métempsycose, elle paraît être dans son langage mystérieux une suite d’épreuves par lesquelles les âmes purifiées peuvent reconquérir leur noblesse divine. Combien nous sommes loin de Lucrèce ! Mais on voit pourtant ce que le poëte latin a pu puiser d’inspirations dans ce poëme. Il alluma son génie à l’enthousiasme de cet inspiré , il lui déroba une

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foule d’expressions pour décrire les évolutions de la matière, il suivit ses élans, mais en se portant contre la divinité au lieu d’aller vers elle 1 . Pour emprunter une comparaison à l’épicurisme, de même que les éléments qui ont formé le corps d’un être, peuvent, après leur dissolution, composer un être nouveau et différent, ainsi les éléments poétiques d’Empédocle se sont réunis sous le génie de Lucrèce pour produire un ouvrage nouveau qui n’a point même figure, ni même passion.

On ne peut lire "le Poème de la Nature sans être étonné d’un certain accent religieux dans l’expression même de l’impiété. Lucrèce est le hiérophante de la philosophie incrédule*. Lui qui ne parle qu’au nom de la science, qui expose la doctrine la plus sèche de l’antiquité, la plus triste pour le cœur et l’imagination, ne laisse pas de s’élever au ton le plus sublime et de proclamer ses principes comme des oracles. Ne peut-on pas supposer que pour avoir

1. Par exemple, la pieuse exclamation d’Empédocle sur les hommes qui, pour une faute, sont déchus de leur condition céleste :« 0 race malheureuse des mortels, de quels désordres, de quels pleurs vous ôtes sortis, » devient, chez. Lucrèce, une exclamation impie sur les misères qu’enfante la religion. «« 0 genus infelix humanum... » Liv. V, 1192.

2. A l’enthousiasme de Lucrèce je ne trouve à comparer, dans les temps modernes, que celui de Képler, après qu’il eut découvert la loi du mouvement des planètes : « Depuis dix-huit mois, j’ai vu le premier rayon de lumière; depuis trois mois j’ai vu le jour, enfin j’ai vu le soleil de la plus admirable contemplation. Je me livre à mon enthousiasme, je veux braver les mortels , etc. » Voy. les Fondateurs de l’astronomie , par M. J. Bertrand. Képler rend grâces à Dieu, Lucrèce au divia Épicure, voilà la différence, mais le langage du poète est plein de ce qu’il appelle lui-même « divina voluptas atque horror »

vécu dans une longue familiarité avec Empédocle il s’est mis peu à peu à l’unisson de ce révélateur des divins mystères. Il a gardé à son insu les parfums du temple poétique où il avait passé sa jeunesse et ce grand langage qui ne semble fait que pour les vérités saintes. C’est ainsi que de nos jours un illustre écrivain, nourri de la Bible et des Pères, qui, après avoir été le plus ardent défenseur de l’Église, finit par se révolter contre elle, conserva toujours le tonde l’éloquence sacrée et dans sa polémique antireligieuse exhala son incrédulité nouvelle en imprécations sacerdotales.

Le poërae de Lucrèce, en levant tout à coup devant l’ignorance romaine le voile qui couvrait la nature, jeta toutes les imaginations curieuses dans un ravissement, où je ne sais quel scrupule, quel léger frisson de crainte se mêlait à la joie, et dont témoigne plus d’un livre latin. Pour la science, les Romains du temps ressemblaient à ces hommes que suppose Aristote, qui ayant toujours habité sous terre dans de grandes et belles maisons ornées de tableaux et de sculptures, fournis de tout ce qui abonde chez ceux qu’on croit heureux, auraient tout à coup quitté leur ténébreux séjour et verraient pour la première fois la terre, les mers, le soleil, le ciel étoilé 1 . La nature jusque-là confuse, brouillée.

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