‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 25 sur 88 · Nec pietas ulla est velatum saepe videri · texte numérisé non relu

Nec pietas ulla est velatum saepe videri

Lucrèce, malgré son incrédulité intrépide, n'est pas tout à fait exempt de cette crainte qui troublait les premiers hommes. Il semble qu'il n'ait pas été étranger à ce sentiment qui faisait dire à Pascal: «Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye! » Quelquefois, en présence d'une nuit éloilée, quand il réfléchit sur la régularité des grands mouvements du ciel, il se demande si l'univers est vraiment un simple produit de la matière. A-t-il commencé, doit-il finir, comme le veut Épicure, ou bien, comme le pensent d'autres philosophes, serait-il un ouvrage des dieux, destiné à une durée éternelle? Il chasse bien vite cette idée d'un dieu créateur, comme si son ame était tentée par la superstition. Dans sa contemplation nocturne de la nature , il éprouve autant d'effroi à trouver un dieu que d'autres pourraient en éprouver à n'en trouver pas :

Lorsqu'on lève les yeux vers cette voûte sombre, Ce ciel mystérieux semé de feux sans nombre, Qu'on pense à ces flambeaux de la nuit et du jour Qui sans se démentir accomplissent leur tour, Alors par les soucis autrefois écrasée Au fond de notre cœur une vieille pensée Se réveille et soudain lève un front odieux : « Peut-être, se dit-on, c'est le bras de nos dieux Qui mène en sens divers ces astres sur leur roule. » Car notre esprit, en proie aux caprices du doute,

Vertier ad lapidcm, atquc omnes accedere ad aras, Nec procumbere humi prostratum, et pandere palmas Ante Deûm delubra, neque aras sanguine multo Spargere quadrupedum, nec votis ncctere vota; Sud mage pacata posse onmia mente tueri.

Ne sait si l'univers de lui-même est produit,

Ni s'il doit retomber dans sa première nuit,

Lorsque de ces grands corps l'imposante machine

Ne pourra plus sutfire à l'effort qui la mine,

Ou s'il peut, soutenu par des dieux tout-puissants,

Supporter la fatigue éternelle du temps 1. (V, 1203.)

Puisque la simple contemplation d'une nature même paisible fait entrer dans notre esprit cette déplorable idée de la Divinité, il faut bien tenir sou courage, car il n'est que trop d'occasions terribles où nous en aurons besoin. Que sera-ce quand nous assistons à des désastres, quand des villes sont renversées par des tremblements de terre, quand la mer engloutit de grandes ôïmées! Il n'est pas étonnant que le genre humai njâaTis l'humilité de sa faiblesse et de son épouvante, s'avise alors d'imaginer des dieux et cherche un refuge sous leur protection. Ici encore le hardi poëte semble n'avoir pas été toujours à l'abri de cette universelle terreur:

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