‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 64 sur 88 · Plutarque, Opin. des phil., I · texte numérisé non relu

Plutarque, Opin. des phil., I

s'étend en tout sens, si des principes créateurs de la matière en nombre infini se meuvent de toute éternité dans ces plaines incommensurables, comment n'auraient-ils produit que notre terre et notre firmament, et peut-on penser qu'au delà de ce monde tant d'éléments restent oisifs1? » Dans ces vastes conceptions qu'ils devaient à Démocrite, les épicuriens se rencontrent encore avec les conjectures de la science moderne.

Sur d'autres points de physique les atomistes ont été plus loin que beaucoup d'autres philosophes de l'antiquité. Ils ont dit, par exemple, que tous les corps tendent par nature vers le centre du monde et que les moins lourds cèdent naturellement la place aux autres. Ils reconnaissent l'existence du vide que nient la plupart des écoles, entre autres celles de Platon et d'Aristote. Non-seulement les atomistes l'admettent comme conception rationnelle, mais dès le début ils ont fait des expériences pour le démontrer2. On comprend que dans l'atô-

1. Undique cnm vorsum spatium vacet infinitum, Seminaque innumero numéro sumniaque profunda Multimodis volitent œterno percita motu,

Hune unum terrarum orbem, cœlumque creatum; Nil agere illa foris tôt corpora materiai... (H, 1053.)

Selon Lucrèce, ces mondes doivent avoir leurs habitants :

Esse alios aliis terrarum in partibus orbes,

Et varias bominum gentes et scecla ferarum. (11,107a.)

2. Lcucippc disait : « Un vase plein de cendre peut recevoir autant d'eau qu'il en reçoit quand il est vide, ce qui suppose inévitablement de petits pores entre les particules de la cendre, sans

misme le Aide était nécessaire pour permettre aux atomes irréductibles de se mouvoir et de se combi ner. A propos du vide qui, avec les atomes, sert de fondement à tout le système, signalons une observation ou du moins une vue remarquable. Les épicuriens reconnaissent que dans le vide tous les corps, quelle que soit leur pesanteur, tombent avec une vitesse égale. Lucrèce a vu très-clairement et a bien expliqué ce qui n'a été démontré depuis qu'à laide de la machine pneumatique. Quand on est accoutumé aux vagues aperçus de la pbysique de l'antiquité, on se demande comment le poêle a pu exprimer cette loi avec tant de netteté et de précision : « Dans l'eau ou dans l'air les corps accélèrent leur chute à proportion de leur pesanteur, parce que la densité de l'eau et la légère fluidité de l'air ne peuvent opposer à tous la même résistance, mais doivent céder plus aisément aux plus pesants. Au contraire le vide ne résiste jamais aux corps : il leur ouvre également à tous un passage. Ainsi tous les corps doivent tomber avec une égale vitesse dans le vide, quelle que soit l'inégalité de leur pesanteur1. »

quoi la cendre et l'eau occuperaient simultanément le même lieu.» L'expérience laisse beaucoup à désirer, mais elle a le mérite d*ètre une expérience.

1 . Nam per aquas quœcun<|tie cadunt, atque aéra rarum, Haïe pro ponderihus casus cclcrare necesse est, Propterea quia corpus aquaj rem quamque morari, Aeris haud possunt a>que naturaque tenuis Sed citius cedunt gravioribus exsuperata : At contra nulli de nulla parte, neque ullo

Nous laissons aux physiciens le soin de nous dire par quel procédé les anciens ont pu constater cette loi.

Je ne sais pas pourquoi la science moderne prétend quelquefois que les anciens ne reconnaissaient pas que l'air est matériel. Lucrèce, après avoir dit : « qu'il y a des corps dont il faut admettre l'existence, bien qu'ils échappent à la vue, » fait une longue et poétique description des ravages de l'air, qu'il compare à un fleuve destructeur, et conclut que l'air, « tout invisible qu'il soit, est un corps, puisqu'il balaye la mer, la terre, les nuages du ciel et qu'il est capable de tout entraîner dans la violence de ses tourbillons1. » Le reproche qu'on fait à la physique ancienne d'avoir méconnu la matérialité de l'air tombe devant le tableau et les conclusions formelles du poète physicien.

On trouve dans Lucrèce un certain nombre d'explications très-justes de phénomènes redoutables, au moyen de comparaisons très-simples empruntées à l'observation journalière et qui ressemblent à celles qu'on rencontre dans nos traités de physique. Ainsi, lorsqu'il parle du tonnerre et des éclairs, il fait voir, pour délivrer les hommes de leurs terreurs superstitieuses, que ces prétendues menaces du ciel ne sont que des phénomènes naturels facile-

Tempore inane potest vacuum subsistere rei... Omnia quapropter debent per inane quietuni jEque ponderibus non œquis concita ferri. (H, 230.) 1. I, 271.

252 ni \PITHK VII.

ment explicables.il est conduit à se demander pourquoi ou voit l'éclair avant d'entendre le tonnerre, et remarque fort justement que le son va moins vile que la lumière. Ce n'était pas alors une vérité commune, car, s'il faut en croire Plutarque, « les physiciens tiennent que l'éclair sort de la nue après le tonnerre encore qu'il apparaisse devant1.» Lucrèce, selon la coutume épicurienne, assimile ce phénomène formidable à un fait connu que tout le monde a pu observer. Il faut encore remarquer ici la précision de ce langage poétique : « Le bruit du tonnerre parvient à notre oreille après que l'éclair a frappé nos yeux, parce que les objets qui s'adressent à l'ouïe ne vont pas si vite que ceux qui excitent la vue. Regardez de loin le bûcheron frapper avec la hache le tronc d'un arbre, vous verrez le coup avant d'entendre le son. De même nous voyons l'éclair avant d'entendre le tonnerre, quoique le bruit parte en même temps que la lumière et qu'ils soient l'un et l'autre produits par la même cause, par le même choc des nuages2. » A part la vérité d'observation

i. Un prince doit être savant, 6.

Page 1