‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 69 sur 88 · Nam ssepe in colli tondentes pabula h-eta · texte numérisé non relu

Nam ssepe in colli tondentes pabula h-eta

Lanigèrae reptant pecudes, quo quamque vocantes Invitant herbae gemmantes rore recenti, Et satiati agni ludunt blandeque coruscant; Omnia quœ nobis longe confusa videntur, Et velut in viridi candor consistere colli. Praterua, magnas legiones cura loca cursu Camporum complent, belli simulacra cientes, Fulgor ibi ad cœlum se tollit, totaqnc circum JEre renidescit tellus, subterque virum vi Excitur pedibus sonitus, clamorequc montes Icti rejectant voces ad sidéra mundi ;

Ces sortes de comparaisons, on le voit encore ici, quoiqu'elles soient redoublées et prolongées, ne sont pas une parure de la physique. Ce sont des faits, des exemples pour mettre en lumière une loi. Elles placent sous les yeux ce qu'autrement l'esprit aurait de la peine à comprendre. On dit quelquefois que la poésie ne peut pas servir la science; on se trompe. Quand le génie veut pénétrer dans les dernières obscurités, l'imagination doit être son porteflambeau et peut seule éclairer de loin le fond du sanctuaire.

Iln'ya point, à proprement parler, d'épisode dans ce poëme sévère. Tel autre grand tableau digne de l'épopée n'est encore qu'une explication scientifique. Ayant à parler des principes constitutifs de la terre, des atomes qui la composent, Lucrèce est amené naturellement à dire quelque chose du culte superstitieux qu'on lui a rendu, du culte de Cybôle; il explique en physicien les mythes des poètes, décrit les attributs de la déesse, son char, son cortège, ses prêtres mutilés avec leurs tambours, leurs cymbales, leurs flûtes qui excitent la fureur dans les âmes et provoquent les hommages d'une pieuse terreur. Dans cette belle peinture le poète ne perd pas de vue ses atomes. On y trouve une discussion des idées qu'on s'est faites sur la nature de la terre, une

Et circumvolitant équités, modiosque repente Transmittunt valido quatientes impute campos : Et tamen est quidam locus altis montibus, unde Stare videntur, et in campis consistcre fulgur.

réfutation passionnée d'antiques erreurs physiques qui ont été érigées en dogmes religieux1.

Il nous reste à montrer par un exemple comment le poëte embellit ses exactes démonstrations sur la nature des atomes, non-seulement par la richesse de son imagination, mais par les grâces du sentiment. Du sentiment en pareille matière, cela peut surprendre. Il veut prouver que les atomes ont des formes diverses, que cette diversité donne aux corps, aux animaux un aspect différent et comme une physionomie propre aux individus de même espèce ; autrement on ne pourrait comprendre comment les mères reconnaissent leurs enfants. Si l'observation sur la diversité des figures chez les animaux est incontestable, la preuve est assez puérile. Remarquons, en passant, qu'en général les observations naturelles de Lucrèce sont très-justes et fines, et les explications systématiques erronées. Ce qu'il voit et ce qu'il invente est d'un esprit pénétrant, ce qu'il emprunte à la science d'Épicure est souvent sans valeur. Mais combien est charmant ici l'exemple qu'il donne à l'appui de sa singulière théorie ! Une vache qui a perdu son veau le cherche dans les pâturages sans que les autres veaux de même couleur puissent lui faire illusion, tant elle reconnaît, grâce â la prétendue différence des atomes, sa chère progéniture. On trouve déjà dans ce morceau célèbre l'art exquis de Virgile, qui sait inté-

resser aux mœurs des animaux ; mais ici cet art ne sert pas seulement au plaisir, il sert encore à la démonstration :

Tout ce qui vit, humains, troupeaux, monstres sauvages, Poissons à blanche écaille, oiseaux aux fins plumages, Aussi bien ceux qu'on voit promener leurs couleurs Près des lacs, des ruisseaux, que les sombres chanteurs Qui volent loin des yeux dans la forêt obscure, Us ont tous et leur forme et leur propre peinture. Observe-les de près : comme chez les humains, Chacun a son visage et des signes distincts ; Comment connaîtrait donc, sans ce trait qui diffère, La mère ses enfants, et les enfants leur mère ?

Près d'un autel fleuri quand un jeune taureau, Parmi les flots d'encens, tombe sous le couteau Et verse un chaud torrent de sa poitrine ouverte, Sa mère qui n'est plus mère, ignorant sa perte, Parcourt les verts patis, d'un regard triste et lent Interroge les lieux connus de son enfant, Parfois s'arrête, appelle et d'un cri lamentable Remplit les bois muets, puis revient à l'étable, Et de l'étable encor retourne à la forêt, Le cœur toujours percé d'un maternel regret. Gazon humide et frais, tendres saules, fontaines Offrant leurs claires eaux entre des rives pleines, Rien ne peut un moment distraire sa douleur, Tous les jeunes taureaux jouant sur l'herbe en fleur Ne sauraient abuser ni ses yeux, ni sa peine, Tant son fils a pour elle une marque certaine1. (II, 342.)

I. Praeterea, Genus humanum, mutaeque naUntes Squamigerùm pecudes, et laeta armenta, feraeque, Et variœ volucres, laetantia quai loca aquarum Concélébrant, circum ripas, fontcsquc, lacusque,

C'est assez parler des atonies, de leur mouvement, de leur figure. Après i'infiniment petit, voyons l'infiniment grand. Aussi bien, tout le système repose sur ces deux conceptions, les atomes et le vide : « De quelque côté qu'on se tourne, dit Lucrèce, à droite, à gauche, sur votre tête, sous vos pieds, il n'y a pas de limite dans le grand tout. » Sans doute le poëte ne sait pas, comme Pascal, emprisonner l'infini dans une définition géométrique : « L'univers est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » 11 essaye de peindre l'infini avec une naïveté et une abondance plus poétiques, il défie l'imagination de mettre des bornes à l'es-

Et quae pervolgant nemora avia pervolitantes, Quorum unum quodvis generatim sumere perge; Inveines tamen inter se differre figuris. Nec ratione alia proies coguoscere matrem, Nec mater posset prolem; quod posse videmus, Nec minus atque hommes inter se nota cluere. Nam saepe ante Deum vitulus delubra décora Turicremas propter mactatus concidit aras, Sanguinis exspirans calidum de pectore flumen : At mater, virides saltus orbata peragrans, Linquit humi pedibus vestigia pressa bisulcis, Omnia convisens oculis loca, si queat usquam Conspicere amissum fetum; completque querelis Frondiferum nemus adsistens; et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfixa juvenci; Nec tenerae salices atque herbœ rore virentes, Fluminaque ulla queunt summis labentia ripis Oblectare animum, subitamque avertere curam : Nec vitulorum aliae species per pabula lœta Derivare queunt animum, curaque Ievare:

Usque adeo quiddam proprium notumque requirit.

pace, montrant qu'il y aura toujours quelque chose au delà, il semble commenter d'avance cette autre pensée de Pascal : « Quelque grand que soit un espace , on peut en concevoir un plus grand , et encore un qui le soit davantage et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse être augmenté... Votre imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. » Lucrèce suit une pareille progression, et enfermant de grandes images dans un dilemme pressant mêle une poésie sublime à des formes de dialectique :

S'il est une limite à cette immensité,

Imagine un archer qui de l'extrémité

Décoche avec vigueur une flèche rapide ;

Admets-tu que le trait parte en l'espace vide,

Qu'il vole sans que rien soit là pour l'arrêter,

Ou bien à quelque obstacle ira— t— il se heurter?

Il faut faire ton choix, et ta raison captive

Ne pouvant s'échapper de cette alternative

Sera, tu vas le voir, contrainte d'effacer

La borne qu'à l'espace elle prétend fixer.

Car soit que quelque chose intercepte à distance

La flèche, soit que libre au loin elle s'élance,

Tu vois bien, en prenant l'un ou l'autre parti.

Que le bord n'était pas d'où le trait est parti.

Avance, si tu veux, avance ta limite,

Tu ne peux m'éluder ; de poursuite en poursuite

Je l'arrête et je dis : que devient notre trait?

Ainsi toujours, toujours ta borne avancerait,

Et partout à l'archer, n'importe où lu le places,

L'immensité sans fin ouvre d'autres espaces. — (I. 967.)

Hors de lui l'univers n'a rien qui le termine.

Si tu veux concevoir cet espace, imagine

Qu'un grand fleuve coulant durant l'éternité

Se précipite au fond de cette immensité ;

Il aurait beau chercher dans sa course éternelle

La limite, il serait toujours aussi loin d'elle1. (I, 1002.)

Ces longues descriptions des atomes et du vide qui remplissent les deux premiers livres et qui semblent braver toute poe'sie doivent surtout leur intérêt et leur crédit à la foi philosophique de Lucrèce. Un enthousiasme constant pour la doctrine du maître lui représente ces hypothèses comme des réalités. Pour lui, c'est peu d'y croire, il les voit, il assiste au travail de la nature à l'origine des choses.

1. Prœterea, si jam finitum constituatur u Omne quod est spatium, si quis procurrat ad oras Ultimus extremas, jaciatque volatile telum, Id validis utrum contortum viribus ire, Quo fuerit missum, mavis, longeque volare, Au prohibere aliquid censés obstareque posse? Alterutrum fatearis enim sumasque necesseest; Quorum utrumque tibi effugium prœcludit, et omne Cogit ut exempta concédas fine patere.

Nam sive est aliquid, quod probeat efficiatque Quo minu' quo missum est veniat, unique locet se, Sive foras fertur, non est a fine profectum. Hoc pacto sef[uar atque, oras ubicumque locaris Extremas, quœram, quid telo denique fiât. Fiet uti nusquam possit consistere finis, Eflugiumque fugae prolatet copia semper... Est igitm- nat.ura lpci spatiumque profundi, Quod neque Clara suo percurrere flumina cursu Perpetuo possint aevi labentia tractu, Nec prorsnm facere, ut restet minus ire meando : Usque adeo passim patet ingens copia rébus, Finibus exemptis, in cunctas undique partes.

Il a lui-même le sentiment de cette puissance d'imagination quand il dit dans un élan d'orgueil et une effusion de bonheur : « Je vois l'univers se former au milieu du vide, totum video per inane geri res. » Son regard perce non-seulement les libres espaces du ciel, mais à travers l'épaisseur de la terre plonge dans les espaces infinis qui s'ouvrent sous nos pieds,

Non tellus obstat quin orania dispiciantur

Sub pedibus quœcunque infra per inane geruntur.

Pour lui la nature n'a plus de voiles , elle est tout entière devant ses yeux :

Tarn manifesta patens ex omni parte retecta1.

Imagination ardente et lumineuse qui versera des feux en se concentrant dans la langue la plus précise.

Il y a des auteurs latins dont la diction est plus élégante, qui choisissent leurs mots avec plus de soin pour le plaisir de l'oreille. Ainsi fait Cicéron lorsqu'il rencontre certaines difficultés de la science et qu'il évite la sécheresse d'un langage technique. Sénèque, dans ses Questions naturelles, met en usage toutes les ressources d'une langue raffinée, il nous dissipe à force de vouloir nous contenter; concis dans le détail, il est souvent diffus dans l'ensemble. Il imprime fortement sa pensée dans les esprits, mais en appuyant trop à plusieurs reprises, il détruit les contours arrêtés de l'empreinte. Nous ne par-

Ions pas de Pline l'ancien, dont le style est obscur et vague. De tous les philosophes romains Lucrèce est peut-être celui qui parle la langue de la science avec la plus forte simplicité. Il s'accommode du mot propre, môme quand il est rude ; il l'échange rarement contre une périphrase, à moins qu'elle n'ajoute quelque chose à la pensée. Il ne connaît pas encore ces scrupules qui, en polissant la langue, l'affaiblissent. Presque toujours il laisse aux mots leur sens primitif et étymologique. On ne peut trouver un meilleur vocabulaire. Si son style manque de certaines qualités exquises que demande la poésie, il possède plus que tout autre celles que réclame la science. « C'est, disait Montaigne, un langage tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante..., une éloquence nerveuse et solide, qui ne plaît pas tant, comme elle remplit et ravit, et ravit les plus forts esprils l. » L'exacte justesse des termes, leur simplicité sans fard est en philosophie comme la marque de la droiture et de la probité.

Le Po'ème de la Nature parut dans la littérature latine à l'heure la plus favorable pour la poésie philosophique. Plus tôt, il n'eût pas été compris parles Romains encore incultes; plus tard, après Cicéron, quand la philosophie était partout répandue, il eût manqué de nouveauté et de prestige. Il faut en effet que la science soit nouvelle pour exciter l'enthousiasme d'un poëte et l'admiration des lec-

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