Essais, III
teurs. Dès que les connaissances sont vulgaires, que la science, de mystérieuse qu'elle était, est devenue précise, qu'elle a été fixée, le moindre traité, rédigé avec exactitude, est plus précieux qu'un poëme. Si on ne fait que peindre ce que personne n'ignore, que redire en vers ce qui a été dit cent fois en prose, l'inspiration fait défaut, le poète n'est pas soutenu par un grand intérêt, il n'éprouve ni ne cause de surprise et il en est réduit à cultiver laborieusement, comme les poètes alexandrins ou Delille, cet art douteux qui consiste à exprimer avec une aisance apparente les choses difficiles. Lucrèce, sans appartenir à ces temps heureux où la science se confondait encore avec la poésie, où les Xénophane, les Parménide, les Empédocle chantaient une physique qu'ils avaient eux-mêmes créée, put ressentir pourtant de ces transports qu'éprouvent les inventeurs. 11 s'éprit de vérités qu'il avait conquises sur l'étranger et qu'il rapportait un des premiers à Rome; il eut cette joie suprême de connaître et d'enseigner des choses peu connues, « de cueillir des fleurs nouvelles, »
... Juvatquc novos decerpere flores,
de répandre la lumière poétique sur des sujets obscurs,
Deinde quod obscura de re tam lucida pango Carmina.
De la vient son admiration pour son système, l'ardeur de ses convictions et la fierté triomphante
de son langage. C'est à peu près ainsi que Voltaire, rapportant d'Angleterre les découvertes de Newton, les célébra avec un enthousiasme si poétique. L'étonnement avait fait tressaillir son génie qu'animait encore l'espoir d'étonner à son tour ses concitoyens et de les ravir par de beaux vers, comme il avait été ravi lui-même par la révélation subite des plus profonds mystères de la science.
Mais quel que fût le génie de Lucrèce, il n'aurait pu composer un si grand et si difficile poëme, si la Grèce ne lui avait fourni des modèles. Quand on parle de poésie latine, il faut toujours revenir à la Grèce, qui, dans tous les genres, a offert à l'inexpérience romaine d'indispensables exemplaires. Lucrèce eut en effet sous les yeux les grands poëmes de Parménide et d'Empédocle ; il les a médités, il les imite comme poëte, bien que les doctrines de ces premiers philosophes ressemblent peu à la sienne et qu'il ait souvent à les réfuter. Mais comme il a l'ambition d'embrasser aussi dans un vaste ouvrage les plus hauts problèmes de la science physique, il se fait gloire de marcher sur leurs traces et leur emprunte jusqu'au titre de leur poëme, TCepl (p'Jsswç, de rerum natura. Celui de ces poëtes philosophes qu'il paraît avoir le plus étudié est Empédocle d'Agrigente, auquel il donne de magnifiques louanges où la reconnaissance se mêle à l'admiration l.
Quand on connaît le caractère et la vie d'Empédocle, on comprend mieux quel dut être en Grèce le prestige des poèmes philosophiques sur la nature. Il florissait vers le milieu du ve siècle avant notre ère, en un temps où la science n'était pas encore fondée, où la poésie était à peu près l'unique dépositaire des connaissances humaines. Sa vie ressemble à un tissu de fables. Comme citoyen il avait sauvé la république, combattu les- tyrans et refusé le pouvoir suprême. A la fois prêtre, médecin, physicien, ses vers étaient regardés comme de vrais oracles et lui-même comme un dieu. Les anciens rapportent un grand nombre de faits véritables ou supposés, qui montrent quelle fut la science extraordinaire d'Empédocle ou du moins quelle était l'idée merveilleuse qu'on s'en faisait. Il délivra Agrigente d'une peste en fermant une vallée, Sélinonte en détournant deux rivières à travers un marais voisin1. Le bruit s'était répandu qu'il ressuscitait les morts. Lui-même entretenait la multitude dans cette admiration superstitieuse et semblait vouloir frapper les imaginations par un appareil de théâtre. Il ne paraissait dans les rues que suivi d'un nombreux cortège, en robe de pourpre, chaussé de crépides d'airain, portant sur sa longue chevelure une coiffure sacerdotale et tenant à la main le Jau-
1. On possède encore aujourd'hui deux médailles frappées à cette occasion, où l'on voit Empédocle debout sur le char d'Apollon et retenant la main du dieu qui s'apprête à lancer ses traits mortels.
rier d'Apollon. Dans un fragment qui nous a été conservé, il célèbre sa propre apothéose : « 0 mes amis, s'écrie-t-il... Je ne suis plus à vos yeux un mortel, oui, je suis un dieu! »
Ce n'est point seulement par des prestiges qu'il obtint une gloire sans pareille dans l'antiquité. Il était le plus grand savant de son siècle. Ses vastes théories, après avoir si vivement frappé les imaginations contemporaines, ont depuis mérité d'être discutées en tout temps par les plus célèbres philosophes et nous surprennent encore. Et pourtant la perte de ses ouvrages n'a laissé parvenir jusqu'à nous que quelques rayons de son génie. La science moderne plus d'une fois, en s'ouvrant des routes inexplorées, a cru y rencontrer les traces d'Empédocle. Quand il décrit, par exemple, les informes et gigantesques essais de la création, on est tenté de croire qu'il avait sous les yeux des restes fossiles du règne animal antédiluvien. Il enseignait que la croûte solide du globe repose sur le noyau d'un feu central, que les montagnes et les rochers avaient été poussés de bas en haut par ce feu souterrain ; belle et féconde théorie que le voisinage de l'Etna avait sans doute suggérée au philosophe sicilien et qui est devenue depuis la théorie des soulèvements qui occupe une si grande place dans notre science géologique. C'est à Empédocle que paraît avoir été empruntée la pensée de Pascal si justement admirée sur a la sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Empedoclcs sic Deum de-
paire fertur: Deus est sphœra. cujus cmtrim ubique, circonferentia nusquam1. La beauté du langage égalait la sublimité des conceptions chez le philosophe poëte.
C'était le temps où la science animée par de jeunes transports n'avait pas fait encore divorce avec la poésie, où tout en Grèce se chantait : la physique, la morale, même les lois et les codes. C'est ce qui fit donner le même nom aux lois et aux chansons, voaoï. Plutarque nous dit, dans la gentille langue que lui prête Amyot : « Alors toute histoire, toute doctrine philosophique, toute affection, et hrief toute matière qui avoit besoing de plus grave et plus ornée voix, ils la mettoient toute en vers poétiques et en chants de musique. Car ce que peu de gens escoutent maintenant à toute peine, alors tout le inonde l'oyoit, et prenoit grand plaisir à l'ouïr chanter, et laboureurs et preneurs d'oyseaux, comme dit Pindare2. » Aussi la multitude même n'était pas insensible aux vers d'Empédocle, qu'on chantait quelquefois sur les théâtres. La science avait alors un caractère sacré et les philosophes étaient pour le peuple les véritables théologiens.
Tel était le pouvoir des poètes philosophes dans les premiers âges de la science. La doctrine d'Em-
1 . Voir les savantes recherches de M. Havet sur la phrase de Pascal, 2e édit., 1. 1, p. 18.