Des Oracles
pëdocle devait d'ailleurs saisir les âmes par un certain mysticisme qui se trouve mêlé à ses explications physiques de la nature. 11 ne s'adresse pas seulement à la raison, comme Lucrèce. Sa philosophie, qui n'a pas rompu avec les fables et les mythes de l'antique religion, se compose souvent d'allégories. On sait aussi qu'il admettait la métempsycose et qu'à ses yeux l'homme est un être déchu qui expie dans ce monde une faute qu'il a commise avant de descendre sur la terre : « Triste race de mortels... De quelle dignité, de quel bonheur je suis tombé parmi les hommes! »
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux1.
On se demande comment ce poëte mystique, qu'on peut appeler, avec Aristote, un naturaliste théologien, comment ce pieux révélateur des mystères divins a pu servir de modèle à un poëte contempteur de la Divinité. C'est que le poëme d'Empédocle exposait une physique qui, sans être semblable à celle d'Épicure, fournissait pourtant à un épicurien des vues, des images, des expressions poétiques qui pouvaient s'adapter à un système différent. Il nous faut dire quelques mots de cette physique, parce qu'on a coutume de parler des imitations de Lucrèce, sans rien préciser.
Empédocle, comme on sait, avait établi les quatre éléments, en faisant faire un grand pas à la science
l. Lamartine, Méditations.
qui jusqu'alors attribuait toutes choses à un principe unique, ou à l'air, ou à l'eau, ou au feu, ou à la terre. Mais il ne s'en tint pas à cette hypothèse simple encore. Pour lui, chacun de ces éléments est composé de particules homogènes, irréductibles, invariables, insécables, éternelles. Ce sont les éléments des éléments. Tous les corps ne sont que le résultat de la combinaison de ces dernières particules indécomposables; à proprement parler, il n'y a ni création ni destruction; la naissance et la mort ne sont que des phénomènes produits par Yamitiè des particules homogènes qui s'attirent et par la haine des particules hétérogènes qui se repoussent et se séparent. Le monde lui-même n'est que l'ensemble de toutes les combinaisons formées par les éléments simples et l'harmonie de l'univers n'est que le balancement entre des propriétés hostiles. Vues admirables pour le temps, et même pour le nôtre, où il semble qu'Empédocle, l'envoyé des dieux, le poëte théologien, ait entrevu nos idées modernes sur la constitution atomique des corps, sur les attractions et les affinités chimiques.
On voit par celte courte et sèche exposition, qui repose surtout sur des témoignages d'Aristote, que Lucrèce, sans admettre le système des quatre éléments que d'ailleurs il réfute, a pu emprunter au poëte grec un grand nombre de termes et les détourner sans effort pour les appliquer à l'épicurisme. Que de rapports entre les particules insécables d'Empédocle et les atomes d'Épicure ! Les deux
doctrines pouvaient n'être pas d'accord sur le mode de leurs combinaisons, mais les mêmes termes convenaient également à l'une et à l'autre.
Oserai-je hasarder une opinion qui ne repose, il est vrai, que sur de faibles indices? L'hymne à la Vénus universelle qui donne naissance à tous les êtres ne serait-il pas un souvenir d'Empédocle? Je ne vais pas jusqu'à dire que ce soit un emprunt. Ce beau morceau porte tous les caractères de l'originalité, il a une couleur fortement romaine, il renferme même des allusions à la religion nationale ; mais l'idée de cette invocation pourrait bien avoir été inspirée par le poëte grec, qui vivait dans un âge où la religion se mêlait à la philosophie, qui animait la nature par des passions allégoriques et donnait à l'attraction corpusculaire le nom d'amitié et de Vénus. Cette Vénus présidait aux combinaisons de la matière et à la naissance des êtres. Ce n'est point là une idée épicurienne. Rien n'est plus contraire au système que cette personnification religieuse qui est si peu en harmonie avec l'impiété du poëme. Ne peut-on pas croire que Lucrèce, au risque d'introduire dans la physique d'Épicure un élément poétique qui s'accordait mal avec la doctrine, s'est laissé tenter par les belles images du poëte théologien ?
En général, l'imitation est manifeste et le serait davantage s'il nous restait un nombre moins restreint de vers d'Empédocle. Au fond de la doctrine Lucrèce n'a pu faire beaucoup d'emprunts. Les deux
systèmes physiques sont assez dissemblables, et Lucrèce ne se fait pas faute de combattre celui de son devancier. Les doctrines morales sont plus différentes encore. Empédocle est un pieux enthousiaste, toujours occupé de la Divinité, qui prétend être sorti d'elle, qui aspire à y retourner et regarde la terre comme un lieu d'expiation. Il a ses tristesses comme Lucrèce, il se plaît aussi à peindre la misère de l'homme, non pour le vouer à une éternelle destruction, mais pour lui proposer de hautes espérances et lui promettre une destinée nouvelle. Si l'on comprend bien ses idées sur la métempsycose, elle paraît être dans son langage mystérieux une suite d'épreuves par lesquelles les âmes purifiées peuvent reconquérir leur noblesse divine. Combien nous sommes loin de Lucrèce! Maison voit pourtant ce que le poëte latin a pu puiser d'inspirations dans ce poëme. Il alluma son génie à l'enthousiasme de cet inspiré, il lui déroba une foule d'expressions pour décrire les évolutions de la matière, il suivit ses élans, mais en se portant contre la Divinité au lieu d'aller vers elle. Pour emprunter une comparaison à l'épicurisme, de même que les éléments qui ont formé le corps d'un être peuvent, après leur dissolution, composer un être nouveau et différent, ainsi les éléments poétiques d'Empédocle se sont réunis sous le génie de Lucrèce pour produire un ouvrage nouveau qui n'a point même figure, ni même passion.
On ne peut lire le Poème, de la Nature sans être
étonné d'un certain accent religieux dans l'expression même de l'impiété. Lucrèce est le hiérophante de la philosophie incrédule. Lui qui ne parle qu'au nom de la science, qui expose la doctrine la pins sèche de l'antiquité, la plus triste pour le cœur et l'imagination, ne laisse pas de s'élever au ton le plus suhlime et de proclamer ses principes comme des oracles. Ne peut-on pas supposer que pour avoir vécu dans une longue familiarité avec Empédocle il s'est mis peu à peu à l'unisson de ce révélateur des divins mystères? Il a gardé à son insu les parfums du temple poétique où il avait passé sa jeunesse et ce grand langage qui ne semble fait que pour les vérités saintes. C'est ainsi que de nos jours un illustre écrivain, nourri de la Bible et des Pères, qui, après avoir été le plus ardent défenseur de l'Église, finit par se révolter contre elle, conserva toujours le ton de l'éloquence sacrée, et dans sa polémique antireligieuse exhala son incrédulité nouvelle en imprécations sacerdotales.
Le poème de Lucrèce, en levant tout à coup devant l'ignorance romaine le voile qui couvrait la nature, jeta toutes les imaginations curieuses dans un ravissement, où je ne sais quel scrupule, quel léger frisson de crainte se mêlait à la joie, et dont témoigne plus d'un livre latin. Pour la science, les Romains du temps ressemblaient à ces hommes que suppose Aristote, qui, ayant toujours habité sous terre dans de grandes et belles maisons ornées de tableaux et de sculptures, fournis de tout ce qui
abonde chez ceux qu'on croit heureux, auraient tout à coup quitté leur ténébreux séjour et verraient pour la première fois la terre, les mers, le soleil, le ciel étoile1. La nature jusque-là confuse, brouillée, décousue, traversée par l'irrationnelle intervention de mille divinités capricieuses, se présenta dans la claire et majestueuse simplicité de ses lois précises. Au plaisir de connaître, à l'orgueil de savoir, peut-être à la satisfaction de voir diminuer le pouvoir de dieux plus craints que respectés, s'ajoutait l'admiration pour une œuvre poétique qui surpassait en grandeur et en éclat tout ce qu'avait produit la littérature nationale. Aussi voiton que presque tous les poètes venus depuis déposent un hommage aux pieds de Lucrèce. S'ils n'osent prononcer son nom par une sorte de bienséance religieuse ou morale, ils lui apportent le tribut de leur reconnaissance discrète et presque clandestine. Ils lui disent à mots couverts ce que Lucrèce dans un beau transport disait à Épicure : « 0 toi qui le premier levas sur nos profondes ténèbres le clair flambeau de la science, nous montrant le vrai chemin de la vie, je veux marcher sur tes pas.»
E tenebris tantis tam clarum extollere lumen Qui primus potuisti, illustrans commoda vitae, Te sequor... (III, 1.)
Ils veulent le suivre, ils ne peuvent et déclarent