‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 83 sur 88 · Entreliens d'Epictète, traduction Courdaveaux, I, G · texte numérisé non relu

Entreliens d'Epictète, traduction Courdaveaux, I, G

Elle n'enfante plus, cette mère vieillie,

Que d'animaux chétifs une race affaiblie,

Elle qui sut former tous les êtres vivants

Et les corps monstrueux de ses premiers enfants...

De même ses bienfaits, les belles moissons blondes,

Et les prés plantureux et les vignes fécondes,

Tous ces dons qu'elle offrait d'elle-même aux mortels

Sont à peine le prix de labeurs éternels.

Il faut que le bœuf s'use et meure à la charrue,

Que sur le sol durci le laboureur se tue,

Le fer même s'émousse à cette dureté,

Et le fruit diminue à l'effort augmenté.

De ce vieux laboureur entends le long mécompte ;

Secouant son front chauve, il soupire et raconte

Que de fois son sillon retourné sans repos

A mal payé le prix de ses rudes travaux ;

Et, comparant son siècle à des temps plus prospères,

Il se plaît à vanter le bonheur de ses pères

El ces antiques jours où les hommes pieux,

Également comblés par la terre et les dieux,

Chacun sur son domaine étroit, mais plus fertile,

N'avaient qu'à recueillir une moisson facile.

Naïf étonnement ! Cet homme ne voit pas

Que tout marche à la mort, lentement, pas à pas,

Que sous le poids des ans la nature succombe,

Et, comme nous mortels, s'achemine à sa tombe1.

1. Jamque adeo fracta est œtas, efietariuc tellus Yi\ animalia parva créât, quoe cuncta creavît Secla, deditque ferarum ingentia corpora partu... Prtcterea oitidas fruges vinctaque laeta Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit ; Ipsa dédit dulees fétus pcr pabula laeta, Qu» aune vix nostro grandcsctmt aucta labore ; Conteriinusque boves, et vires agricularum

De pareilles idées sur le désordre et sur la dégénération du monde devaient jeter le poêle dans une certaine affliction d'esprit. On en peut juger par l'aigreur de ses plaintes. Les doctrines modernes qui ont quelque analogie avec celle de Lucrèce admetlentdu moins le progrès el laissent à l'homme l'espérance d'un sort toujours meilleur. Selon ces systèmes, auxquels on peut plutôt reprocher d'être trop séduisants, la nature elle-même, obéissant à la loi du progrès, a étouffé les enfants monstrueux qu'elle avait d'abord produits et a enseveli leurs gigantesques ossements dans les profondeurs de la terre, comme pour cacher ses premières erreurs. Elle a enrichi son plan, elle a dégrossi et épuré les formes des animaux et des plantes, elle a varié d'une manière infinie leurs espèces qui étaient en petit nombre, elle a enfin peuplé d'une série non interrompue et de plus en plus parfaite toute l'échelle des êtres. En un mot, elle semble être devenue plus ingénieuse, plus délicate et plus hien-

Conficimus ferrum, vix arvis suppeditati :

Usque adeo parcunt fétus, augeutque labore.

Jamque caput quassans grandis suspirat aratoï

Ûrebrius incassum manuum cecidisse labores;

Et, cum tempora temporibus prœsentia confert

Proetei'itis, laudat fortunas sa?pe parciitis,

Et crepat, antiquuni genus ut pietate repletum

Perfadle angustis tolerarit finilms œvom,

Cum iuinor esset agiï multo modus ante viritim :

Nec tcnet oinnia paulatim tabescere et ire

Ad capulum, spatio aetatis dcfessa vetusto.

faisante, confondant ainsi par ses libéralités inespérées les doléances de Lucrèce. Grâce à sa fécondité inépuisable, de plus en plus sollicitée par l'industrie humaine, la terre, vieille demeure de l'homme, est sans cesse rajeunie et parée. Avec l'idée du progrès, le matérialiste moderne peut du moins rêver pour les générations futures un noble et riant avenir. Au contraire, le matérialiste antique assiste dans un morne découragement à l'insensible dissolution du monde et ne peut que gémir à la pensée de cet irrémédiable épuisement.

L'idée du progrès ou physique ou moral se rencontre rarement chez les anciens, mais elle se trouve pourtant çà et là, quoi qu'on en ait dit, chez Aristole, Cicéron, Sénèque et même chez Lucrèce, qui, par une sorte de contradiction, a précisément célébré dans le cinquième livre les conquêtes de l'homme sur la nature. Il a fait plus : avec la netteté la plus lucide il a exprimé la loi même du progrès, il en a trouvé la formule en ces vers qui servent de conclusion et de couronnement à sa grande peinture de l'humanité naissante : « Le besoin, dit-il, l'expérience, l'activité de l'esprit font avancer les hommes pas à pas. Le temps amène au jour peu à peu toutes les découvertes ; l'industrie de plus en plus ingénieuse les met en pleine lumière; les arts naissent les uns des autres et brillent sous l'effort du génie jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur plus haut point de perfection. »

Usus et impigrœ simul experientia mentis

Paulatim docuit pedetentim progredientes.

Sic unum quidquid paulatim protrahit œtas

In médium, ratioque in luminis erigit oras :

Namque alid ex alio clarescere corde videmus

Artibus, ad summum donec venere cacumen. (V, 1451.)

Mais cette idée remarquable du progrès humain est noyée et disparaît dans cette grande plainte sur le dépérissement nécessaire et de jour en jour plus visible de la nature.

Ce prétendu dépérissement pouvait paraître assez vraisemblable à un Romain du temps de Lucrèce. L'Italie, épuisée par une culture inintelligente, dépeuplée par la guerre et par l'extension de la grande propriété improductive, avait perdu son antique fertilité. On s'en étonnait et on répétait que la terre vieillit aussi bien que l'homme. L'agronome Columelle, plus sage, voyait bien quelle était la cause du mal et disait que la faute en était à une agriculture inepte qui traitait « la terre en bourreau. ».I1 semble même directement répondre aux doléances de Lucrèce : « Comment s'imaginer que la nature, douée par le créateur du monde d'une fécondité toujours nouvelle, ait été frappée tout à coup de stérilité, que la terre vieillisse, elle qui a reçu en partage une jeunesse éternelle, cette terre que nous appelons la mère commune de toutes choses, puisqu'elle a enfanté tout ce qui est, et qu'elle enfantera tout ce qui doit être dans les temps à venir? Loin d'attribuer nos maux à l'instabilité

de l'atmosphère, cherchons-en la cause dans notre insouciance1. » Nous citons ces paroles sensées de Columelle pour montrer comment Lucrèce et ses contemporains ont pu se tromper; à des imaginations romaines qui se rappelaient les beaux temps de Gincinnatus, les champs déserts de l'Italie, désolés par la misère, ou par l'empiétement d'une richesse destructive, transformés en solitudes stériles, offraient, comme en un morne tableau, la décadence de la nature.

Du reste, pour Lucrèce, comme pour Rousseau, le monde moral est en décadence, comme le monde physique ; la civilisation n'a fait qu'apporter plus de maux et de vices2.

Lucrèce va plus loin dans ses sombres méditations; il annonce aux Romains une vérité terrible qui, dit-il, n'a pas encore frappé leurs oreilles, la ruine et la fin prochaine du monde. En vers redoutables, il fait des vœux pour que cet universel désastre soit épargné à ses contemporains, mais il n'ose pas l'espérer:

... Dictis dabit îpsn fidom res Forsitan, et pravitpr, terrarum motibus orti?, Omnia conquassari in parvo tempore cernes. V. 106.)

Cette imprudente menace, propagée depuis par d'autres doctrines, se répandra partout et finira par

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