LIVRE SIXIÈME
Plus loin, sur d'autres lieux qu'emi^lit son calme austère ,
Glorieux mutilé, plane le Monastère.
0 dédain de ce monde, ô contemplation!...
Pour l'oubli, pour le rêve et l'adoration,
La place fut dans l'ombre avec amour choisie ;
Le site a sa grandeur morne, et sa poésie ;
La vaste solitude, à l'âme comme aux yeux,
Ouvre l'immensité formidable des cieux.
Le désert où la nuit sans crépuscule tombe
Révèle l'infini que commente la tombe.
Porte de l'autre vie où regarde l'esprit,
La fosse chaque jour se creuse, l'on écrit
Chaque jour sur la pierre à la sobre éloquence,
L'épitaphe sans nom comme sans arrogance :
« Ci-git frère Justus ; par les grands vœux lié,
11 vécut soixante ans, oubliant, oublié. »
Et c'est tout! Et la vie à ce point inconnue,
Devant l'éternité fut bonne et bien venue.
Et cet obscur soldat des grands combats du cœur A pu cueillir sans bruit la palme du vainqueur. Naître, prier, mourir, oui! qu'eût-il mieux à faire? Oubliant, oublié, c'est lui que Dieu préfère; Km an, t bas parle aux prédestinés,
Dit à son l^ irt : Frère Justus, venez!
0 tristesse sublime! ô moyen âge sombre,
Où la splendeur de Dieu fait ruisseler dans l'ombre
L'ineffable frisson, l'inénarrable amour!
Où des milliers de fronts qu'a touchés tour à tour
Le doigt mystérieux caché dans les ténèbres,
Sur les dalles du chœur, sous les arceaux funèbres,
Comme ou cherche le jour, cherchant l'obscurité,
S'abreuvent d'idéal et de mysticité!
Oui! des siècles durant, combien de fortes vies,
Sous ces rigides lois par l'amour asservies,
N'ont eu pour horizon que le tombeau, la mort
Leur montrant vers le ciel le seul but de l'effort!