LIVRE SIXIEME
Aux confms de l'Auvergae, où les cimes chenues
Plongent d'épais sapins dans l'épaisseur des nues.
Par un ciel assombri d'un éternel courroux,
Au milieu des forêts profondes, voyez-vous
Ces vastes bâtiments dont le relief s'émousse,
Sous un morne tapis de lichens et de mousse?...
Saluez, sur un sol par le lierre envahi,
La Chaise-Dieu, la case à Dieu, Casa Dei.
0 colosse pétri de prière et de gloire,
Monument dont notre âge a déchiffré l'histoire,
Vénérable témoin des grands jours de la foi,
Où n'ai-je pas redit mon vieil amour pour toi ?
Oui, bien des fois, à l'heure où s'entassent les ombres,
Bien des fois attardé seul sous les voûtes sombres,
Croyant trouver un sens aux plus vagues rumeurs,
J'interrogeai tout bas tes funèbres dormeurs !
Sublimes déserteurs, hôtes des monastères, Exilés de la vie, exilés volontaires,
LE rOEME DES CHAMPS
(jiie d'autres au hasard ici loumanl leurs pas,
Se prennent À sourire en ne comprenant pas!
Que d'autres, comme après une inepte gageure,
Jettent à vos cercueils le sarcasme et l'injure!
Moi je sais vous comprendre, ô grands désespérés
Qui, par l'attrait fatal de l'abîme attirés,
Pour briser, pour éteindre un cœur plein de la foudre,
Rouliez vos fronts sanglants et meurtris dans la poudre.
Ah ! vous aviez, peut-être, éprouvé comme nous
Ce mal des temps troublés, qui nous atteignit tous,
L'inassouvissement, l'anxiété suprême.
Où le plus fort a peur, peur de sa force même !
Ailleurs, malgré l'orage ardent des mauvais jours,
L'édifice sacré resta vivant toujours.
Voici plus haut ! plus loin ! \oki le monde alpestre.
Les grands bois où les vents grondent à grand orchestre,
Les torrents voyageurs dont l'éternel sanglot
Sur un roc invaincu se brise avec le flot;