LIVRE HUITIÈME
Quoi! c'est déjà si vieux! quoi! voici tant d'années, Que ces convictions dans mon âme sont nées, Et que j'ai sans réserve, au peuple du labour, Inutile présent, donné tout mon amour ! Oui! c'est déjà si vieux que je n'ose le croire. Mais le souvenir vit au fond de ma mémoire, Et j'y vois dans les flots de l'azur enchanté Un tableau plein de grâce et de suavité.
« Mais pourquoi donc sans cesse (on me l'a dit naguère). Dans le fait personnel, intime, obscur, vulgaire, Chercher complaisamment et traduire au hasard L'impression d'un jour, sans grandeur et sans art? » Mon Dieu, j'ai tort sans doute et j'en crois la critique; Je sais assez combien pèche ma poétique; Mais pour faire autrement, plus d-art aurait menti. Eh! que puis-je exprimer hors ce que j'ai senti? Que sentaient les héros de Carthage ou de Rome? Je l'ignore et n'eu ai nul souci. Je suis homme,
i270 LE POÈME DES CHAMPS
Et pour mellre en mes vers quelque chose d'humain,
C'est sur mon propre cœur que j'ai posé ma main;
Et les poètes vrais, ceux-là surtout qu'on aime,
Tout en faisant bien mieux, u'ont-ils pas fait de même?
Et les plus admirés sont-ils les plus touchants?
Oui, si j'ose insister encore sur ces chants,
Plus j'y mis de mon cœur et plus je crus entendre
Répondre d'autres cœurs, écho fidèle et tendre ;
Plus j'y mis de mon âme et plus il me sembla
Que j'approchais du but, que le but était làl
C'est pourquoi, pour qu'un jour d'enchantement renaisse
Je' reviens vers le grand enchanteur, la jeunesse;
Et j'évoque, sans art, un souvenir des temps
Où tout était ivresse en moi; j'avais vingt ans.
C'était une humble église à la façade blanche; Le village accourait à la voix du dimanche; Et la foule en passant saluait, au dehors, La vieille croix planant sur le repos des morts.