LIVRE HUITIÈME
Et plus d'un par la mort, sur la route assailli, Sans savoir où sa tombe aurait une humble pierre, Laissa tomber sa main et ferma la paupière; D'autres, trop entraînés aux pièges suborneurs, Se firent impuissants aux modestes bonheurs; D'autres, sentant toujours s'agiter sur leurs couches L'implacable fureur des passions farouches, Et buvant le vertige, enivrement fatal.
Sont à jamais proscrits du doux abri natal; Mais parmi les fruits morts, parmi les fleurs fanées, Lequel ne garda point, de ses jeunes années, Sans comprendre pourquoi, quelque souvenir pur. Humble myosotis au regard plein d'azur!
Pour moi qui sus du moins, dans ma chère retraite. Retrouver une paix souriante et discrète. Et qui, dans le labeur sous le ciel accompli, De tout un vain passé n'ai gardé que l'oubli, Lorsque je m'interroge, ou lorsqu'on me demande
D'où me vint pour les champs l'attraction si graude.
Et (le quand date en moi pour l'homme du labour.
Pour sa vie et son œuvre un si réel amour,
Et le projet bien vieux dont j'eus l'àme saisie,
De vouer à son sort toute ma poésie,
Sur un versant ombreux des monts du Dauphiné,
Ne sachant plus comment, je me sens ramené;
Je revois tout à coup, noyés dans le feuillage,
Une blanche façade, un clocher de village ;
Vers l'autel, une vierge à deux genoux, parmi
Des groupes villageois, formés d'un peuple ami;
Et j'entends un vieillard, dans la rustique enceinte,
Disant, écho voilé de la parole sainte :
« Ambition, savoir, toutes choses d'un jour,
« Ne valent pas la foi, l'espérance, l'amour!.... »
Il me souvient alors, qu'au temps où tout enivre, A vingt ans, je rêvais d'écrire un jour ce livre. Impuissant et tardif, j'atteins pourtant le but; J'ai tenu ma promesse et payé mon tribut.