LIVRE PREMIER
Eh bien, j'ose pourtant. A l'œuvre qu'on néglige,
Je viens, apôtre obscur que sa croyance oblige.
J'ai consulté mon cœur et non pas mon pouvoir.
Les maîtres se taisant, épris de leur devoir.
Fier du but, mais trop sûr de ne le point atteindre,
J'esquisse des tableaux qu'un maitre aurait su peindre.
Le soleil enivré dans sa gloire, au couchant S'oublie; et ses rayons sur le bois s'épauchant, Tamisés mollement par la feuillée et l'ombre. Plongent encor leur flèche au fourré le plus sombre, Tandis qu'à l'orient toujours limpide et pur. Déjà le crépuscule a rembruni l'azur.
Douce, douce saison à l'heure la plus douce ! Mille insectes joyeux fourmillent dans la mousse; Mainte fleur altérée ouvre au baiser du soir Son calice odorant, éphémère encensoir;
VA chaque brise au vol raconte avec mystère Maint secret ravissant qu'elle ne saurait taire;
10 Li: POÈME DES CHAMPS
Et SOUS les vastes cieux, sur le sol, dans les airs, Partout sont des parfums, partout sont des concerts! Partout la vie en fleur, partout l'ivresse en flamme, Et de la poésie à vivifier l'âme !
Sérénité des champs, fécond recueillement! Rien n'est à négliger en ce repos charmant. Tout vit, se meut et croît en cent métamorphoses; Tout, sous mes yeux, auprès, au loin, êtres et choses, Tout dans le grand tableau, tout dans l'accord parfait Produit son humble note ou son puissant effet.
La caille, au bord du nid, caquette dans les trèfles ; Le gai pinson babille en picotant des nèfles ; L'hirondelle, rasant le lac couvert de joncs, Pousse son petit cri sauvage ; les pigeons Deux à deux, roucoulant, s'abreuvent à la source; Le ruisseau voyageur chante et poursuit sa course ; Les saules, sur le bord, abritent l'or des lis;
LIVRi: PREMIER i\
Les glauques nénuphars baignent leurs fronts pâlis; Au revers de la haie où mûrit la groseille Monte une acre senteur de cresson et d'oseille ; Et la mouche qui vole au plus riche butin, Épuise de baisers la lavande ou le thym. Ailleurs, un linot jase, un merle rieur siffle; Un grand taureau repu boit, rumine, renifle Et, grave et lent, se couche en léchant ses naseaux. La génisse, à l'œil bleu, broute, le long des eaux, Dédaigneuse de l'herbe et du sainfoin des crèches, Les jeunes peupliers couverts de pousses fraîches; Une chèvre barbue, au sommet d'un roc noir, Regarde sous ses pieds se répandre le soir. Tout au loin, les brebis se groupant sur la côte, Font tinter leur clochette et bêlent côte à côte; Le vieux pâtre fredonne une vieille chanson En écho des bouviers qui rentrent la moisson; Et, mêlant leurs appels à tout ce qui murmure, Les tout petits bergers, pieds nus, cueillent la mûre. Ou l'airelle abritée â l'ombre des sapins. Ou le fruit déjà rouge aux branches d'aubépins.
VU
Or, cependant qu'ainsi par toute voix ruisselle L'hymne toujours nouveau de vie universelle, Souvent, tout près de moi passe grave, à pas lents, Un laboureur qui creuse avec quatre bœufs blancs. Parfois je me surprends dans le vers qui m'arrête, Prêtant à sa chanson une oreille distraite ;
J'admire les grands bœufs, je sonde le labour
Kt, fier de mon sujet, j'y reviens plein d'amour;
Trouvant qu'il n'est travail plus noble et plus austère Que le vôtre, ô vaillants tourmenteurs de la terre ! Vous tous qui, par l'effort de vos robustes mains, Aidez la Providence à nourrir les humains! Vous tous qui récoltant, sur le mont ou la plaine, Bois, pain, viande et vin, miel, lin, chanvre, huile et laine. Réchauffez, nourrissez, vôtissez, éclairez Tout homme, sous le chaume ou les lambris dorés. Qui versez aux cités, prodigieuses ruches,