LIVRE PREMIER
L'aboiidaDce à pleins chars, la vie à pleines cruches; Et qui, toujours ployant aux plus rudes fardeaux, Quand Tàge sans pardon a courbé votre dos, Quand l'heure vient enfin de déserter la tâche, Après avoir vécu sans remords et sans tache, Abandonnés souvent, dédaignés quelquefois, Vous endormez en paix sous une croix de bois.
Oh oui ! du vrai devoir vos champs sont le domaine ; Là tout nous dit bien haut que la sueur humaine, Comme un impôt fécond de chacun de nos jours, Au sol qui nourrit l'homme appartiendra toujours. Cette mâle leçon, cette loi du grand règne. Homme, je la compris; poète, je l'enseigne. Je proclame, et voudrais avoir l'autorité Que prête le génie à toute vérité, .le proclame esprit faux, aussi pauvre d'idée, Que la brute elle-même à coups de fouet guidée, Quiconque est sans amour pour l'actif travailleur
Doiil le bras rend le sol fécond, l'épi nieillciir; Qui regarde de liaul la terre productrice, Renie, enfant ingrat, sa mère et sa nourrice : Qui foule un grain germé, de son pied négligent Insulte, en se jouant, la faim de l'indigent; Et, je le dis, pour moi celui-là n'est pas digne De se réconforter du pur sang de la vigne, De mordre au pain doré du froment savoureux, Qui tient en sot dédain le fumier généreux.
Honneur donc au sillon ! honneur à la charrue ! A sa tâche incessante incessamment accrue ; Honneur au bras nerveux qui saisit vaillamment Le-manche, quand le soc plonge au labour fumant ! Dans ce métier auguste et dans cet art suprême, Tout effort a son but, son prix, sa gloire même ; Rien qui soit sans valeur ou de petit effet; Le moindre coup de pioche est encore un bienfait; Quiconque laisse aux champs la plus minime empreinte.
LIVRL: l'KEMIER 15
Soiij l'oeil du Créateur accomplit œuvre sainte ; Et son jour vaut peut-être un bon jour de Titus; Car les obscurs travaux comptent pour des vertus.
Cette gerbe de plus tombant sous la faucille, C'est pour tout un repas le pain d'une famille. La meule de sainfoin conquise par le soc Sur la marne infertile ou l'argile, ou le roc, Ce fourrage que l'homme au sol rebelle arrache, C'est le ruisseau de lait qui du pis de la vache Jaillissant tout fumeux dans l'écuelle de bois, Sous une pression agile de leurs doigts, LU front des beaux enfants que déjà la faim presse, '^a faire, humble nectar, épanouir l'ivresse. Cnfin ce champ douteux longtemps abandonné, )'il captive un moment l'agronome obstiné, bi quelque heureux projet le destine à la vie. C'est au dur défricheur que le travail convie Un salaire assuré pour la rude saison ; C'est le vivre et le feu dans sa pauvre maison, Et quand viendra l'été, si la récolte abonde, C'est une part nouvelle acquise à tout le monde. Que le maitre n'ait eu ni perte ni profit, Du travail et du pain sont gagnés, il suflil !
Et le pic acharné rongeant l'inerte friche,
Notre France, d'autant, pour tous devient plus riche.
Travail! travail des champs, o travail nourricier!
Pour le seul ignorant, rebutant et grossier,
Plus que tous les phraseurs du chaos où nous sommes,
Tu peux édifier pour le bonheur des hommes.
Nature où l'Invisible a mis l'immensité,
Qui ne sent, sous les cieux pleins de ta majesté.
Ce que dit au penseur, comme la voix d'un temple,
La muette grandeur des choses qu'il contemple !
Et sur terre, à la fois, qui ne peut entrevoir
La naïve beauté du modeste devoir?
Manifestation du vrai Maître, ô Nature !
Création de l'homme, ô noble Agriculture!
Que dans le même amour tout cœur vous sache unir,
Et dans un même élan toute âme vous bénir!
Pour moi, je vois en vous l'attrait qui pacifie,
Le labeur souverain (jui calme et fortifie.