‹ Le poème des champsChapitre 35 sur 181 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

ARGUMENT

Pourquoi fuir la montagne et le rustique devoir"? — Que trouver qui vaille la petite patrie? — Faust et don Juan; — Impuissance de la science, du plaisir, de toutes les ambitions, à remplir Pâme et à faire oublier entièrement la terre natale;

— Qu'il faut au moins y savoir revenir. — Le mal du pays;

— Combien c'est une noble douleur. — La patrie du poète' montagnes du Velay; — Sites et paysages. — Le vallon des Estries. — La cascade. — Le cratère et le bois de Bar. — Le Mezenc; — Soleil couchant dans les montagnes. — Scnilhac; — Jardins et villa du poète. — Hôtes illustres; — Le prélat et les petits enfants. — La statue colossale de. Notre-Dame de France; — Les canons russes. — Le vainqueur de Sébastopol et la fillette au berceau.

Loin du pays natal, loin des collines vertes, Loin des calmes vallons, oasis entr'ouvertes

o4 LE POÈME DES CHAMPS

Aux regards du soleil, aux baisers du printemps, Franchissant les sommets qu'assiègent les autans, Vers les cités sans Dieu qui nous ouvrent leur porte, Montagnards! pourquoi fuir et quel vent nous emporte?

Bien jeunes, quand pour nous sourit la vie en fleurs,

Ignorant encor l'acre amertume des pleurs,

Nous quittons les ruisseaux aux rives ondulées,

La grotte du rocher et l'ombre des vallées,

Et les champs bien-aimés qui nous furent si doux,

Et le toit paternel qui reste plein de nous ;

L'espoir, l'illusion, chaste et frêle défense.

Nous emportons au loin tout un trésor d'enfance :

Le rêve est merveilleux, mais le rêve est d'un jour,

L'enfant parti d'hier sera vieux au retour!

IT

Voyageurs! dont l'ivresse elle-même est morose, Qu'aurons-nous donc trouvé qui valût une rose, Vn soupir de la nuit, un parfum du saint lieu,

LIVUl' DEUXIÈME 35

Le baiser d'une mère et la crainte de Dieu?... Combien pourtant, perdus dans la forêt du doute, Leur croyance livrée aux hasards de la route, Hélas! cherchent encor, sous des soleils lointains, Ce qui manque à leur gré dans leurs obscurs destins! Combien, trop oublieux de la maison natale. Vont demandant le mot de l'énigme fatale A tous les sphinx jaloux qui veillent à côté Du mystère de l'être et de l'éternité!

Mais lorsque la raison dit à Dieu de se taire, Qui dira le secret de Dieu même à la terre? Pour qui ferme les yeux quand le vrai soleil luit, Que sert l'aube apparue au front noir de la nuit? Sagesse! que sais-tu? L'effet ment à la cause; L'esprit s'insurge en vain; l'homme ignore la chose; La vie est impuissante à comprendre la mort; Et l'hypothèse ardente est un coursier sans mor.

() sagesse! o raison! parlez-nous de la tombe!

D'où vient ce qui surgit? Où va tout ce qui tombe?...

Vous! chercheurs eiïarés, vous penseurs soucieux!

Veilleurs, à qui la mort seule clora les yeux,

Sages qui chancelez dans l'éternelle ornière,

Qu'avez-vous su de l'homme et de sa fin dernière?...

L'un d'eux qui quarante ans avait vu sans faillir

La lampe du savoir dans son ombre pâlir,

Génie âpre, et troublé de l'ivresse profonde

Qui promet aux rêveurs l'enfantement d'un monde,

Vieillard croyant couver tout un siècle nouveau,

Dans les embrasements de son vaste cerveau,

A qui l'étude a bu son sang comme un vampire,

Nous enseignait comment tombe en poudre un empire;

Quel ver dans leur racine attaquait sourdement

Un trône, une croyance, un temple, un monument;

Quelle loi dirigeait, des lèvres de la source

Jusqu'à la mer des temps, les races dans leur course;

Quel serait l'avenir des peuples triomphants.

Et les jours inconnus que vivraient nos enfants.

11 sut. Mais sa science ignora le mystère

Du pouls qui faiblissait dans sa vaillante artère,

Et le savant, quand vint son jour, ne savait pas

Et ne m'avait pas dit ce qu'était le trépas !

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