LIVRE DEUXIÈME
Quelle douleur plus haute, et plus chaste et plus sainte Et murmurant plus bas une plus douce plainte, Et faisant mieux sentir sa grandeur et son prix, Et faisant mieux aimer les cœurs qu'elle a meurtris, Que ce mal d'un enfant d'Auvergne ou de Bretagne, Ou de Suisse, qui meurt d'amour pour sa montagne, Matelot ou soldat par le sort exilé, A qui tout a souri, que rien n'a consolé !
Que lui sont, 6 cités, vos splendeurs, votre joie.
Sous des lambris dorés, les tentures de soie,
Les fêtes, les plaisirs, tous les chants, tous les bruits,
Et le jour sans soleil dont rayonnent vos nuits.
Et la foule partout variant ses spectacles,
Et l'art même étoilant vos palais de miracles?
Ce qu'il lui faut, à lui, bien mieux que les palais,
C'est là-haut, tout là-haut, au-dessus des chalets,
Les glaciers éternels, dômes des monts sublimes.
Et lapre émotion qui monte des abîmes.
11 est, il vit là-haut, dans son rêve, bien loin;
Il croit sentir, il sent l'odeur du jeune foin,
La menthe de la source, au pénétrant arôme,
Et Iherbe des coteaux que la spirée embaume ;
Il voit, sur les versants par la brume voilés.
Poudroyer la cascade aux tlots échevelés;
11 voit son cher troupeau, lent et long, qui chemine,
Quittant pour tout l'été la crèche et la chaumine;
La cloche du hameau tinte Y Ave du soir;
Et la brise, en passant, porte au vallon plus noir.
Avec la voix des pins secouant leurs panaches.
Quatre notes qui font pleurer, le Ranz des vaches ;
Et le pauvre exilé, déjà pris de langueur,
Sent le doigt de la mort qui lui touche le cœur!...
VUt
0 doux mal dont on meurt, poison rempli de charme ! IMiilIre du souvenir pétri dans une larme. Mal du pays! doux mal! sois béni! J'ai connu l'un iuciïablc angoisse, et je suis revenu,
LINKE DEUXIÈME 4o
El j'ai repris racine au versant solitaire
Où le vent des hauts lieux chante son hymne austère;
Et je borne mes vœux dans l'étroit horizon
Où rit sous les sapins la petite maison,
Où l'aubépine en tleurs et la verte charmille
Enclosent, doux bercail, la petite famille!
Certes l'humble patrie où j'aime et je suis né.
Où vit tout le bonheur que le ciel m'ait donné,
Où près d'une compagne aux grands devoirs tidèle,
J'aspire à voir grandir trois enfants dignes d'elle.
L'humble et noble patrie au renom eiïacé.
Dont l'avenir m'est cher autant que le passé,
Dont je conserve aussi, vivants dans ma mémoire,
Comme un legs de famille, ou les deuils, ou la gloire.
Qui prodigue à ses fils, ivres de sa fierté,
L'air pur de la montagne et de la liberté.
Et qui sut pénétrer mon âme de la sienne,
Défend bien qu'on l'oublie et vaut qu'on s'en souvienne.
Terre du vieux Vclay, féconde en beaux eiïorts,
Où depuis deux cents ans les miens couchent leurs morts;
Qui gardes sous tes monts, noirs de pins, verts de hêtres,
Le culte de l'autel, le respect des ancêtres,
Les austères bonheurs, au foyer pur constants,
Et. le grave dédain des caprices du temps;
Vieux Velay! la beauté de tes montagnes sombres.
Le combat incessant des clartés et des ombres.
Le vague enivrement savouré par mes yeux
Dans ces mers d'horizons qui submergent tes cieux,
Et tes bois, et tes lacs que l'imprévu décore.
Ont charmé plus d'un cœur qui se souvient encore.
Pour moi, fils de ton sol et poète ignoré, Retournant d'un coup d'aile au pays préféré. Combien de fois, durant l'absence aux cœurs fatale, Tristement j'ai chanté, douce terre natale! En des vers par l'oubli promptement consumés,