‹ Le poème des champsChapitre 56 sur 181 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Pauvre Berry ! le cœur de notre vieille France ! Refuge où survécut la dernière espérance, Chaque fois que la France, en ses fastes divers, Entendit retentir le tocsin du revers, Chaque fois qu'il fallut, sous l'abri de la Loire, Pour sauver tout un peuple odieux par sa gloire. Le rallier, devant le suprême danger, Sur un sol vierge encor du pied de l'étranger ; 0 pauvre vieux Berry, presque seul resté France, (juand Jeanne d'Arc poussait son cri de délivrance. Quand des traîtres dorés, dans nos propres palais, Sur le trône des Francs faisaient asseoir l'Anglais, Quand l'Anglais, fier un jour dune gloire usurpée, Croyait avoir enfin brisé la grande épée ; 0 pauvre vieux Berry trop souvent dédaigné, Trop longtemps sans secours, et toujours résigné, Mal peuplé, mal servi, plein de ronces, de friches. Mieux que tant d'autres sols réputés bien plus riches,

Oui, malgré la routine et malgré ta turpeur, Malgré la faim qui rend plus lâche que la peur, Malgré la mare infecte et les brandes incultes, Et la fièvre épanchant ses miasmes occultes, Malgré tout, malgré tous, tu produis largement Grands et petits troupeaux, fruits, vin, miel et froment, Et tu devrais pourvoir d'un pain fort et salubre Ton doux peuple qu'un jeûne éternel fait lugubre, Et tu pourrais nourrir dun lait plus généreux Tes chétifs nouveau-nés au regard douloureux.

Moi j'oserai le dire aux possesseurs des terres : Délaissant à plaisir les champs héréditaires, Ils trahissent leur droit avec le droit d'autrui. Pour courir au seul but qui séduise aujourd'hui, Pour boire de Paris la malfaisante ivresse, Que ne sèment-ils pas de deuil et de détresse? Déserteurs des hameaux, des manoirs, des villas, Ils emportent au loin, en épuisant, hélas!

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Le sol béni, l'ami qu'on blesse et qui pardonne,

Us emportent au loin tout l'or que le sol donne,

Et, dans l'humble milieu qu'ils ont fui sans remord,

L'absentéisme fait le vide de la mort,

Et le mauvais conseil du désespoir, vipère,

Se glisse où fut jadis une aisance prospère.

La ruche mal gardée appelle le frelon.

Les maîtres sont bien loin ; entre eux et le colon

Le soi-disant fermier conquiert bientôt l'espace.

Bourgeois ventru, cœur dur, doigts crochus, mainrapace.

Le soi-disant fermier eut l'unique travail

D'extorquer à vil prix une ferme au long bail;

Puis, de faire suer l'âpre gain de l'usure

A de blêmes colons qu'un lourd contrat pressure,

En liant à son joug promptement détesté

Le métayer, forçat de la nécessité.

Lequel, sous de vieux murs faits de terre pétrie,

Grelotte aux nuits d'hiver sur la paille pourrie.

Et, mouillant de sueurs le sol, de l'aube au soir,

Buvant l'eau du bourbier, vit d'ail et de pain noir.

i^O LE POÈME DES CHAMPS

Ah! qui ne le comprend? ce régime exécrable Livrant au désespoir l'àme du misérable, Ce métayage impie où lutteront sans fm L'égoïsme et la peur, l'avarice et la faim, Cette exploitation du travail par l'usure, Ce servage nouveau sans trêve ni mesure, La consciencieuse et lente iniquité Qui dévore un pays avec tranquillité.

Et qui va s'indigner de mon vers téméraire, C'est le règne païen de l'homme sur son frère ! C'est une loi sans Dieu, c'est l'arrêt du plus fort Pesant de tout son poids sur le proscrit du sort !

Certes, l'homme de cœur, noble ami de la terre, Rêve un autre idéal dans- une tâche austère ; Si donc le métayage apparaît à ses yeux Comme un mode fécond en bienfaits sérieux, Ah ! c'est que le régime habile à lui sourire. Dieu bon! n'est pas celui que je viens de décrire.

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