LIVRE CINQUIÈME
Dans ce seigle trop prêt qu'il faut bien vite abattre,
Douze hommes sufliraient à peine, ils y sont quatre.
Et le maître maugrée encore, et trouve dur
Que les bras soient si chers quand le seigle est si mùr ;
Et, prenant sottement conseil de sa colère,
11 a voulu rogner aussi sur le salaire,
Sans songer un instant, qu'ici, tout comme ailleurs,
Les hommes au rabais ne sont pas les meilleurs.
Calculs d'un maître-sot, coûteuse économie.
Avarice perfide à soi-même ennemie !
Notre homme à ses dépens apprendra, mais trop tard.
Combien peut quelquefois coûter cher un retard.
Ses récoltes aux champs restent déjà bien seules ;
Les voisins diligents ont achevé leurs meules;
Leurs granges ont reçu tous les produits divers ;
Leurs blés, pailles et grains, désormais bien couverts,
Peuvent braver la pluie et la grêle et la rage
Des vents démuselés aboyant dans l'orage
Donc trois fois imprudent est celui qui dehors Quinze grands jours de trop exposa ses trésors!
Regardez ce point rouge, avant-coureur tenace, Au fond d'un ciel sanglant où gronde la menace ; Voyez, voyez planer ces lourds nuages noirs Ouvrant sur les vallons leurs vastes entonnoirs; Dans ce vent de terreur qui hurle et se lamente, Entendez, entendez cheminer la tourmente ! La nature abîmée en sa morne stupeur, Semble frémir partout de malaise et de peur; Le bouvier et ses bœufs qu'un même poids accable^ Sentant passer dans l'air le frisson implacable, Au milieu du guéret s'arrêtent éperdus; Et le fermier! ployé sous ses espoirs perdus. Le voyez-vous là-bas, tremblant, hagard, livide"? Dans le secret du ciel il plonge un œil avide ; t^uis ramenant aux champs son regard effaré, Ivre-fou de douleur, immobile, atterré, Pour la dernière fois il contemple ses plaines, De leur vaste promesse un moment encor pleines! Oh! malheur! (luatrc fois malheur à l'imprudent