I. — Du vers 280 au vers
[Asson. d-o.j Le comte don Gômez de Gormaz porta préjudice à Diego Lay nez. Il lui frappa ses bergers et lui déroba ses troupeaux. Diego Laynez vint à Bivar et accourut à l'appel (1). Il envoya quérir ses frères (2), et chevauche en hâte. Ils allèrent ravager Gormaz, quand le soleil fut levé (3). Ils incendièrent le faubourg et commencèrent (à brûler) le hourdis (4). Ils emmènent les vassaux, et tout ce qu'ils possèdent ; ils emmènent tous les troupeaux qui vaguaient par la campagne. Ils emmènent, pour lui
(1) « Apellido veut dire rendez-vous que l'on donne pour se réunir et défendre son bien, quand il reçoit dommage ou souffre violence ». (Fucro de Plascncia, chap. 529.)
(2) Ces quatre frères, Ruy, Layn, Fernando et Diego, moururent, selon ce poème, à la bataille de San Esteban (v. 650).
(3) S'il s'agit bien du Gormaz, castiello miiy fiiort, dont il est question au vers 2843 du Pocma, il était bien éloigné de Bivar.
(4) Comensaronle el atidamio. Damas-Hinard : chemin de ronde. Puymaigre : commencèrent à brûler le hourt. — Il parait bien en effet être ici question du hourdis, palissade plantée au bord du fossé.
faire affront, les lavandières qui lavaient à la rivière. A leur poursuite sortit le comte avec cent chevaliers hidalgos, défiant à grands cris le fils de Layn Calvo (1) : <s Lâchez mes lavandières, fils de l'alcalde citadin! Car vous n'oseriez vous mesurer avec moi à nombre égal. >^ Il était fort échauffé par la colère. Ruy Laynez (2), qui était seigneur de Faro, lui répliqua : >* Cent contre cent nous lutterons contre vous volontiers, et main contre main (3). >^ Les paroles sont échangées : ils seront là au jour fixé. Les lavandières et les vassaux sont restitués, mais non les troupeaux, car ils les voulaient garder en compensation du butin enlevé par le comte.
Les neuf jours écoulés, ils chevauchent en hâte. Rodrigo, fils de don Diego, petit-fils de Layn Calvo et petit-fils du comte Nuno Alvarez de Amaya, et arrièrepetit-fils du roi de Léon (4), [Assou. ô] avait douze ans accomplis et marchait sur ses treize ans. Il ne s'était ja-
(1) Ea réalité, Diego était uu arrièrc-petit-fils de Lain Calvo, l'un des deux juges de Castillc {Alcalde cibdadano).
(2) L'ainédes quatre" frères. — Haro, sur l'Ebrc. Au vers 643. au lieu de Faro, Alfaro, sur lAlhama, affluent dedroitc de l'Ebrc.
(3) Al piilgar. Daraas-Hinard et Puymaigre : à un pouce de distance. — L'expression me parait synonyme de d manteniente (franc, main à main). Crôn. gênerai, % 908 : ♦ Los moros lidiavan con el à mantenient et dâvansc grandes laHçadas... » Cf. Fuero de Usagre, 178. — » Et vinrent main à main ; la fut grans 11 tournois. « Baudouin de Sebourc, IV. 358. — L'expression en est venue à sit^nifier : avec vigueur, « con toda la fuerza y firracza de la mano ». Dicc. Acad. Espaô.
(4) L'auteur dit (v. 128) que Nuno Alvarez de Amaya avait épousé une fiUc d'un roi de Léon, qu'il ne désigne pas autrement. Sa fille, Tcresa Niiùez, aurait épouse ellemême (v. 246) Diego Laynez. ============ 148 ====^
mais vu en bataille, mais le cœur lui en battait d'envie. Il se range parmi les cent lutteurs, son père le voulût-il ou non. C'est lui qui porte les premiers coups, ainsi que le comte donGômez. — [Asson. d{d-e).] Les troupes sont rangées, et le combat commence. Rodrigo tue le comte (1). Les cent sont là, et s'apprêtent à la lutte... Contre eux s'élance Rodrigo qui ne leur laisse point de cesse. Il prit deux fils du comte, à la grande douleur de ce dernier, Hemân Gômez et Alfonso Gômez, qu'il emmena à Bivar. Le comte avait trois fiUes, toutes nubiles. (L'une était Elvira Gômez, la seconde Aldonsa Gômez la plus jeune Ximena Gômez) (2). Quand elles apprirent que leurs frères étaient prisonniers et leur père mort, eUes revêtent des vêtements sombres et des voiles qui les couvrent entièrement. — (C'était alors signe de deuil, maintenant c'est signe de joie) (3). Elles partent de Gormaz et s'en vont à Bivar. Don Diego les vit arriver et alla les recevoir. ^< D'où sortent ces nonnes qui viennent me quémander quelque chose 7 » — « Nous vous le dirons, seignem-, car nous ne pouvons vous le refuser. Nous sommes filles du comte don Gormas : c'est vous qui l'avez fait tuer. Vous avez pris nos frères, et vous les retenez ici. Pour nous, nous sommes femmes, et n'avons plus personne pour nous protéger. >n Alors dit don Diego : s< Vous ne devez pas vous en prendre à moi : demandez à Rodrigo s'il veut vous les rendre. J'en prends le Christ à témoin, je n'en aurai nul cha-
(1) Ce vers ne parait pas à sa place.
(2) Glose sans mesure ni assonance. On sait qu'en réalité Chiniène était fille du comte des Asturies Diego Rodriguez, et cousine d'Alphonse VI.
(3) Dozy se fondait sur cette nouvelle glose pour fixer vers le milieu du xii^ siècle la date de la composition du Rodrigo.
grin. » Rodrigo entendit ces mots et prit la parole : N< Vous avez mal fait, seigneur, de ne point dire ce qui est vrai. Car je me montrerai votre fils et le fils de ma mère. Songez au monde, seigneur, par charité 1 Les filles ne sont pas coupables de ce qu'a fait leur père. Rendezleur leurs frères, car elles en ont grand besoin. A l'égard de ces dames vous devez observer courtoisie. '•^ Alors dit don Diego ; vv Fils, ordonnez qu'on les leur rende. >^ On délivre les frères, on les rend à leurs sœurs. Quand ceux-ci se virent dehors et en sûreté, ils commencèrent à délibérer : x^ Nous donnerons quinze jours de délai à Rodrigo et à son père, puis nous viendrons les brûler, la nuit, dans leurs maisons de Bivar. » Ximena Gomez, la plus jeune, dit ; * De la mesure, mes frères, pour l'amour de charité! J'irai à Zamora, me plaindre au roi don Fernando ; vous resterez plus en sûreté, et il vous fera rendre justice. »
Alors Ximena Gomez monta à cheval ; trois de ses dames l'accompagnaient, ainsi que d'autrcS écuyers qui devaient la protéger. Elle arrivait à Zamora, où est la cour du roi, pleurant de ses yeux, et réclamant pitié (1) : «> Roi, je suis une malheureuse femme: ayez pitié de moi ! Je suis restée, toute jcunt:, orpheline de la comtesse, ma mère. Le fils de Diego Laynez m'a fait grand tort ; il m'a pris mes frères et il m'a tué mon père. A vous qui êtes roi, je viens porter plainte. Seigneur, de grâce, faitesmoi rendre justice ! » Le roi eut grand chagrin et il prit la parole : nv En grand péril sont mes royaumes ; Castilic se va soulever contre moi, et si les Castillans se sou-
(1) Voyez cette sccue dans les romauces (même assonance en-d) : Fn Burgos esta el buen rey.... — Coda dia que antanccv... — Diaera de los Reyes... {Aniolo^ia de tir. cas/, p. 58 et saiv.) ^ 150 ■ =
lèvent, ils me feront grand mal (1). » Quand Ximena Gômez l'entendit, elle alla lui baiser les mains : « Pitié ! dit-elle, seigneur, et ne m'en veuillez pas : je vous dirai le moyen de rendre la paix à la CastUle et de même aux autres royaumes : donnez-moi pour mari Rodrigo, celui qui tua mon père.» — [Asson. d-o.j Quand le comte don Osorio, gouverneur du roi don Fernando, entendit ces paroles, il prit le roi par la main et l'emmena à l'écart. « Seigneur, que vous semble de la faveur qu'elle vous demande? Vous devez lui témoigner la grande reconnaissance que vous avez pour son père si puissant. Seigneur, envoyez vite chercher Rodrigo et son père. » On rédige la missive en hâte, car l'on ne veut point perdre de temps ; on la donne au messager qui se met en route. Lorsque celui-ci arriva à Bivar, don Diego goûtait le repos. Il dit « Je vous salue, seigneur, et vous apporte un bon message. Le bon roi don Fernando vous mande auprès de lui, vous et votre fils. Voyez ici sa lettie signée que je vous apporte ; si Dieu le veut, Rodrigo sera bientôt en grande faveur. >^ Don Diego considéra la lettre, et changea de couleur. Il soupçonna que pour la mort du comte le roi voulait le tuer. — [Asson. a (a-e).l « Écoutez-moi, dit-il, mon fils, et prêtezmoi sur l'heure grande attention. Je redoute dans cette lettre qui nous arrive quelque traîtrise. Les rois sont coutiuniers de tels procédés. Le roi que vous servez, servez-le loyalement, mais méfiez-vous de lui comme d'un ennemi mortel. Fils, allez-vous-en à Faro où est votre oncle Ruy Laynez ; moi, j'irai à la cour où est le bon roi. Et si, par aventure, le roi me tuait, vous et vos
(1) A rapprocher des vers du chaut d'Almeria :
Castellae vires pcr saccnla fucrc rchclles... Vix Castella; cuiquarn Regwn volait subnxittere coîlum. = 151 =========
oncles pourriez me venger. » Alors dit Rodrigo : « Non vraiment, il n'en sera pas ainsi ; partout où vous passerez, je veux, moi aussi, passer. Quoique vous soyez mon père, je veux vous donner un conseil. Emmenez avec vous trois cents chevaliers (1). A l'entrée de Zamora, seigneur, donnez-les-moi. >'* Alors, don Diego dit : « Eh bien ! préparons-nous à marcher. > Ils se mettent en route et cheminent vers Zamora.
^ l'entrée de Zamora, là où passe le Duero, les trois cents se mettent sous les armes, et Rodrigo avec eux. Quand Rodrigo les vit armés, il se mit à dire : ^< Écoutezmoi, amis, parents et vassaux de mon père : veillez sur votre seigneur, sans tromperie ni déloyauté. Si vous voyez quel'alguazil le veut saisir, ne tardez pas, tuez-le (le roi). Que le roi passe un jour aussi funeste que tous ceux qui sont là. On ne peut nous appeler traîtres pour tuer le roi, car nous ne sommes pas ses vassaux ; non, cela, que Dieu ne le permette pas ! Plus traître serait le roi s'il tuait mon père, [Asson. ci-o] parce que j'ai tué mon ennemi dans un combat loyal, en pleine campagne, irrité contre la cour où réside le bon roi Fernando. ^^
Tous disaient de lui : c'est celui qui a tué le comte orgueilleux (2). Quand Rodrigo tournait ses regards de leur côté, ils se dispersaient. Car ils avaient grand'peur de lui et grand effroi.
Don Diego Laynez s'avança pour baiser la main du roi. Quand Rodrigo vit cela, il ne voulait pas lui baiser la
(1) C'est le chiffre, en quelque sorte stcrcotypé, pour de telles expéditions.
(2) Lozano, cpithètc fréquente, dont on fit plus tard un nom propre, et qui est appliquée dans ce poème à Fernàn Gonzalez (v. 87), au comte D. Gomcz (v. 400), à Rodri/^ue lui-même (v. 412), au Maure Burgos de Ayllou (v. 430), au comte Ximeno Sânchez, de Burueba (v. 680), etc.
main. Rodrigo ploya les genoux pour lui baiser la main (1). Il avait une longue épée ; le roi fut épouvanté : il poussa de grands cris et dit: « Otez-moi d'ici ce démon! » Alors dit don Rodrigo : « J'aimerais mieux un clou plutôt que de vous voir mon seigneur, et moi, votre vassal. Parce que mon père vous la baisa, j'en suis, moi, honteux, » Là-dessus, le roi dit au comte don Osorio, son gouverneur : « Amenez-moi ici cette jeune fille, nous marierons cet orgueilleux ». Don Diego ne le crut pas, tant il était effrayé. La jeune fille entra : le comte l'amenait par la main. EUe tourna les yeux et commença à fixer Rodrigo, Elle dit : « Seigneur, grand merci! car c'est lui le comte que je demande. » Sur ce, l'on fiança dona Ximena Gômez avec Rodrigo le Castillan,
(1) Pour expliquer cette apparente contradiction, Dozy, Damas-Hinard et de Puymaigie supposent qu'il y a là une lacune qui aurait contenu les remontrances et les exhortation de D. Diègue à son fils, pour le décider à cet acte de respect. Cette lacune peut être comblée par les vers du romance, Cabalga Diego Lainez :
<ci Tous mirent pied à terre pour baiser la main du roi ; — Rodrigue reste seul, sur son cheval, — Alors parla son père, écoutez bien ce qu'il a dit : — « Pied à terre, mon fils, pour baiser la main au roi. » — En ployant le genou, son estoc s'est détaché, — Le roi fut épouvante, et dit, tout troublé : — « Au large, Rodrigue, au large, démon! — tuas apparence d'homme et manières de lion furieux ». — Comme Rodrigo entendit ces mots, — en 4iâte il demande sou cheval. — D'une voix irritée, contre le* roi il a ainsi parlé : — « Pour baiser main de roi, je ne me tiens pas pour honoré, — et parce que mon père l'a baisée, je me tiens pour humilié,.,, etc.» Anlol., VIII, p. 57. Dozy avait déjà rapproché les deux textes (p, 120 et suiv.) Cela peut expliquer que les trois vers 402- 405 de notre texte se terminent par le même mot : besar la mano.
Rodrigo répondit très irrité au roi de Castille : « Seigneur, vous m'avez marié plutôt de force qu'à mon gré. Mais je promets par le Christ que je ne vous baiserai pas la main, et que je ne la reverrai, ni en lieu désert ni en lieu habité, avant d'avoir remporté cinq victoires en bonnes batailles rangées. » En entendant ces mots, le roi fut grandement étonné. Il dit : ^v Non, ce n'est pas un homme, il a plutôt figure de démon. •»> Le comte Osorio dit : « Il vous le montrera bientôt (1). Quand les Maures courront la Castille, nous verrons s'il parle sérieusement ou s'il plaisante. >^ Alors prirent congé le père et le fils, et ils se remirent en route. Ils s'en allèrent vers Bivar, à San Pedro de Cardeiia, pour y passer l'été (v. 429.)
Analyse des vers 430 à 54S. — Rodrigue se met en campagne contre les Maures : il les défait àYoda, fait prisonniers les deux arraez Bulcor et Tosios, ainsi que Burgos de Ayllon. Le roi vieut lui demander sa part de butin; Rodrigue refuse, mais il rend la liberté à Burgos. Sur ce, le comte Martin Gonzalez de Navarre vieut réclamer au roi de Castille, de la part de son suzerain, le roi de Navarre, Calahorra et Tudela. Il propose de décider la querelle eu un combat singulier contre uu champion castillan.
Rodrigue s'offre, mais, en attendant le jour du combat, il veut aller eu pèlerinage « au Padron de Saint-Jacques et à Sainte-Marie de Rocamadour ».
Il n'est point parlé, dans le manuscrit, de la deuxième partie de ce pèlerinage. Au retour, Rodrigue se liàtc pour arriver à temps à CalaUorra, lieu du rendez-vous. Ici se place l'épisode fameux du lépreux, repris souvent plus tard, et. eu particulier, par Guilleu de Castro. Pour ce motif, et aussi parce qu'il montre la figure épique du Cid sous un jour intéressant, nous croyons devoir le traduire.
(1) Le texte : nxostrarvos lo he. Damas-Hinard corrige : /ta, et la correction semble bonne.
[Asson. d-o.] (v. 549)... Il termina son pèlerinage par San Salvador (1). Il retourna vers la comtesse dona Theresa Nunez, et lui demanda aussitôt : « Madame, combien de jours sont passés depuis que je partis en pèlerinage à Santiago? » La comtesse répondit : « Aujourd'hui sont passés vingt-six jours, demain sera le vingt-septième ». En entendant cela, Rodrigo fut fort marri, et dit ; « A cheval ! mes chevaliers, et ne vous attardez pas. Allons servir le bon roi don Fernando, car il ne manque plus que trois jours, pas plus, pour qu'expire le délai. » Rodrigo se mit en route avec trois cents chevahers. Au gué de Cascajar,où ils s'éloignèrent du Duero (2), il faisait ce jour-là grand froid au campe-
(1) Oviédo, toujours ainsi désignée dans les itinéraires du chemin de Saint- Jacques, à cause de sa cathédrale, si riche en reliques, Dozy {Recherches, IV) croit qu'il est question ici de la posada de S. Salvador de Monte Yrago.
(2) A do Duero fué apartado. Damas-Hinard : « là où se divise le Duero » (?) Je traduis comme s'il y avait : apartàronse del Duero. Pour aller de Bivar (ou de Cardena, voy. V. 429) à Calahorra, la route passe par la Rioja et rejoint le cours de l'Ebre, que l'on descend. Au lieu de cela Rodrigue, qui cependant n'a plus que trois jours de délai, se dirige vers le sud, jusqu'au Duero, qu'il remonte jusqu'à Cascajar, puis revient vers l'ouest, à Cerrato (entre le Pisuerga et le Maderôn), ce qui est assez conforme à une indication de la Gesta latina, suivant laquelle, après Gormaz, le Cid alla ravager le royaume de Tolède. N'y a-t-il pas eu confusion par l'auteur (ou le remanieur) entre les deux pèlerinages qu'il prête à Rodrigue, le premier qu'il fait seul, le second avec le roi? C'est forcément après le premier que se place l'épisode du lépreux. J'ignore pourquoi l'auteur le situe au gué de Cascajar, célèbre d'ailleurs par une autre bataille et un autre miracle ( Voy. Crônica gênerai, % 729. ) Dans les actes (authentiques ou non, peu importe en l'espèce) du concile
ment. En arrivant au bord du gué, il vit un malheureux lépreux qui se tenait là, faisant appel à la pitié de tous pour qu'on le passât de l'autre côté. Tous les chevaliers crachaient (de dégoût) et s'éloignaient en se détournant de lui. Rodrigo en eut compassion et le prit par la main. Le couvrant d'une cape verte d'hiver, il lui fit passer le gué, sur un mulet bon marcheur que son père lui avait donné ; il se dirigea vers Grijalva où est l'endroit nommé Cerrato. Dans une caverne près du village, le Castillan s'abrita sous la cape verte, ainsi que le lépreux. Quand il fut endormi, le lépreux lui dit à l'oreille : « Dormez-vous, Rodrigo de Bivar ? Il est temps que je te donne un avis ; je suis un envoyé du Christ, je ne suis pas un lépreux. Je suis saint Lazare. Dieu m'a envoyé vers toi, pour que mon souffle sur l'épaule te donne la fièvre. Çuand tu sentiras cette fièvre, souviens-toi que tu achèveras de ta main tout ce que tu auras entrepris. ^^ Il lui fit passer sur les épaules un souffle qui traversa jusqu'à sa poitrine. Rodrigo s'éveilla et fut épouvanté. Il regarda autour de lui, et ne put retrouver le lépreux. Il n'oublia point ce songe et chevaucha en toute hâte. Il se dirigea vers Calahorra en marchant nuit et jour. Là étaient le roi don Ramiro d'Aragon, et le roi don Fernando, et le roi don Ordono de Navarre (1).
de Hermedes, en 1160, le fait a lieu à Burgos, près de la porte fortifiée, au cours du * pèlerinage et vœu de Sainl- Jacqucs *. Dans la première partie des Mocedadcs del Cid, de Castro (Jornada, III, esc. V), il se passe « dans la campagne >\ au retour de ce pèlerinage et immédiatement avant le duel de Calahorra. Le « trcmedal « où s'embourbe le lépreux, rappelle, chez Castro, le gué du Rodrigo, la pis cinc et le fossé du canon d'Hcrmcdes.
(1) Ramiro, premier roi d'Aragon (1035-63), fils de Sancbo
Le jour fixé était arrivé, et l'on ne voyait point paraître le Castillan. Le roi s'alarma et alla trouver Diego Laynez : « Diego Laynez, c'est vous qui soutiendrez ce défi [pour libérer votre fils], car cela vous revient. » Diego Laynez répondit : « Seigneur, bien volontiers. » On l'adoube de ses armes en toute hâte, ainsi que son cheval. Au moment de se mettre en selle, le Castillan parut. Le roi alla le recevoir avec beaucoup d'hidalgos : « En avant ! dit-il à Rodrigo ; pourquoi avez- vous tant tardé? » Alors Rodrigo dit : « Seigneur, je ne suis pas en faute, car jusqu'au coucher du soleil tout ce jour rentre dans le délai fixé. Je combattrai sur ce cheval de mon père, car le mien est très fatigué. » Diego Laynez dit : « Fils, j'y consens volontiers >. Le roi, très heureux, se mit à l'armer. Rodrigo dit : « Seigneur, ne m'en veuillez point. » Rodrigo était prêt à chevaucher, il ne souffrait point de retard. Il ne sentait point venir la fièvre que lui avait annoncée le lépreux. Il dit au roi : « Seigneur, faites-moi donner une soupe au vin (1) ». Quand il voulut prendre la soupe, la fièvre arriva. Au lieu d'avaler la soupe, il prit les rênes du cheval. Il dressa son gonfanon, mit à son bras l'écu, et se dirigea vers l'endroit où était le Navarrais. Le Navarrais cria : « Aragon ! » et le Castillan : s< Castilla ! » Ils
Garcia el Mayor, roi de Navarre. Le roi de Navarre, à cette époque, était, non pas le fabuleux Ordono, mais Sancho III Garces (1054-76). — Fernando F', roi de Castille et de Léon, mourut en 1065.
. (1) C'était l'usage de donner une soupe et du vin aux combattants dans les duels. La Chronique générale atteste cet usage à propos du siège de Zaniora. Diego Ordonez, qui devait lutter successivement contre cinq adversaires, avait droit à trois soupes : « que le diessen à corner III sapas et à bever del vino à del agua quai el mas qui siesse ». § 841, éd. Menéndez Pidal.
allaient se porter mutuellement un coup ; les chevaux s'accostèrent. Le comte navarrais dit : ».<. Quel cheval as-tu là, Castillan ? ^- Rodrigo de Bivar répondit : vn Veux-tu le changer? Change-le avec le mien, si le tien est plus faible. » Alors le comte dit : vv Cela ne me serait pas permis.» On leur partagea le soleil, comme aussi les juges du camp. Ils allaient se donner mutuellement un coup; le comte navarrais le manqua. Rodrigo de Bivar ne le manqua point : il lui porta un coup qui l'abattit de cheval. Avant que le comte ne se relevât, j Rodrigo { mit pied à terre pour l'égorger. De cette façon Rodrigo le Castillan gagna Calahorra pour le bon roi don Fernando, le jour de la Sainte-Croix de mai (1) (v. 615).
(1) 3 mai, fête de l'Iuvcutiou de la Sainte-Croix.