‹ Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notesChapitre 9 sur 14 · X. — Les Cories de Tolède, (v · texte numérisé non relu

X. — Les Cories de Tolède, (v

I Asson. d-c] Alfonsole Castillan expédie ses lettres à Léon et à Santiago, aux Portugais et aux Galiciens, à ceux de Carriôn et aux barons castillans : le noble roi tiendra une cour à Toledo ; dans sept semaines ils devront s'y trouver réunis ; quiconque ne viendrait pas à la cour ne doit plus se considérer comme son vassal. Par toutes les terres du roi on se préparait, afin de ne point manquer aux ordres du roi.

i Asson. ô.] Maintenant les infants de Carriôn sont inquiets à la pensée de la cour que va tenir le roi à Toledo. Ils craignent que mon Cid le Campéador n'y vienne. Ils tiennent conseil avec tous leurs parents, et prient le roi de les dispenser d'assister à cette cour. Le roi dit : <^ Je n'en ferai rien, avec l'aide de Dieu ! Car mon Cid le Campéador y viendra : vous lui ferez justice, puisqu'il a des griefs contre vous. Que quiconque ne voudra pas agir ainsi ou ne viendra pas à ma cour, quitte mon royaimie, car je n'ai plus d'affection pour lui. » Les infants de Carriôn comprirent alors ce qu'ils devaient faire. Ils se concertent avec tous leurs parents. Le comte don Garcia prit part à l'affaire. Le comte Garcia Ordônez vaincu et insulté par Rodrigo à Cabra, et sm-noumié le crépu de Granôn, était un ennemi de mon Cid, toujours prêt à lui nuire. Le jour fixé approchait : on se préparait à aller à la cour. Parmi les premiers s'y rendent le bon roi don Alfonso, le comte don Anrric et le comte don Remond — ce dernier fut le père du bon empereur (1), — le comte don Froila et le

(1) Le comte de Portugal, Henri de Bourgogne, et le comte de Galice, Raymond, son cousin. Ils avaient épousé, le

comte don Biiboa (1). Beaucoup d autres encore y viiireut de son royaume, hommes experts es lois, les meilleurs de toute laCastille. Le comte don Garcia, [le crépu de Granôn, et Alvar Diaz, qui commanda à Oca] et Asur Gonzâlvez et Gonzalvo Ansùrez [et Per Ansùrez, sachez-le, s'y rendirent aussi i (2) de même que Diago et Ferrân, les deux frères, et, avec eux, tout leur clan, qu'ils amenèrent à la Cour : ils songent à maltraiter mon Cid le Campéador. De toutes parts ils s'y réunissent. Celui qui en bonne heure naquit n'était pas encore arrivé : son retard inquiète le roi.

Le cinquième jour, mon Cid le Campéador arriva. Il envoya en avant Alvar Fanez, pour baiser les mains au roi, son seigneur, et pour lui faire savoir qu'il serait là à la nuit. Çuand le roi l'apprit, il se réjouit en son coeur. Avec une troupe nombreuse le roi chevaucha et alla recevoir celui qui en bonne heure naquit. Le Cid vient, bien accompagné de tous les siens, avec de bonnes compagnies, comme il convient à un tel seigneur. Dès qu'il aperçut le bon roi don Alfonso, mon Cid le Campéador mit pied à terre, pour saluer humblement et honorer son seigneur.

premier Teresa, fille bâtarde, et le second Urraca, fille légitime du roi. Raymond fut le père d'Alfonso VII, l'empereur, né en 1105. — Froila Diaz, frère de Doua Ximena et comte de Léou.

(1) Le MIS. porte simplement Bn (Bcltran ?). Pidal, d'après la Chronique de vin^t rois, corrige Birhôn, qui du moins respecte l'assonance. D'ailleurs Bcltrûn aussi bien que Birlx)n, sont inconnus au temps du Cid.

(2) Les lacunes de ce passage ont été comblées par la Chro nique de vingt rois. — Gonzalvo Ansùrez, père des infants, Asur Gonzâlvez, leur frère, Per Ansùrez, (le Perauzulez de Valladolid), leur oncle, et Alvar Diaz sont tous des personnages historiques. Cf. Pidal, Cantar, II, pp. 535-59.

Çuand le roi s'en aperçut, il s'empressa de dire : « Par Saint Isidro, il n'en sera pas ainsi aujourd'hui ! A cheval, Cid ! si non, j'en serai peiné; embrassons-nous de cœur et d'âme. De ce qui vous tient en souci, mon cœur est affligé. Dieu veuille que par vous la cour s'honore en ce jour ! » — «: Amen », dit mon Cid, le bon Campéador ; il lui baisa la main et ensuite l'embrassa. « Grâces soient à Dieu, puisque je vous vois, seigneur. Je vous salue humblement, vous, et le comte don Remond et le comte don Anrric et tous ceux qui sont ici ; Dieu garde nos amis et vous, seigneur, plus que tous les autres ! Ma femme dona Ximena — femme de grand mérite — vous baise les mains, ainsi que mes deux filles, et vous rendent grâce de vous affhger de ce qui nous est advenu. » Le roi répondit : « Il en est bien ainsi, j'en prends Dieu à témoin ! »

[Asson. d.] Le roi s'en retourne à Tolcdo. Cette nuitlà, mon Cid ne voulut point franchir le Tage . « Merci, ôroi, et que le Créateur vous garde! Veuillez, seigneur, entrer dans la cité; pour moi, avec les miens, je logerai à San Servân (1) ; mes compagnies arriveront cette nuit. Je ferai la veillée (2) en ce saint heu : demain matin j'entrerai dans la cité et me rendrai à la cour avant le repas. ^^ Le roi dit : « J'y consens bien volontiers. » Le roi Alfonso entre à Toledo, et mon Cid Ruy Diaz demeure à San Servân. Il ordonna d'allumer les cierges et de les placer sur l'autel : il veut veiller dans ce saint lieu, y prier le Créateur et s'entretenir en secret.

(1) Le château de San Servando, sur la rive gauche du Tage, non loin du pont d'Alcântara. C'était alors un monastère {santo logar... essa santidad). Ou y \éoit encore les ruines d'un château postérieur.

(2) La veillée des armes, dont le cérémonial est expose plus loin.

Minaya et les bons vassaux qui étaient là se trouvèrent

debout quand vint le matin.

[Asson. à (ô-e).j Ils dirent l'office de matines et de prime jusqu'à l'aube. La messe fut achevée avant que parût le soleil, et leur offrande faite, très riche Tet accomplie '. « Vous, Minaya Alvar Fâiiez, mon meilleur bras, vous viendrez avec moi, et l'évcque don Jérôme, Per Vermùdez et ce Muno Gustioz, et Martin Antolinez, le burgalais accompli, et Alvar Alvarez et Alvar Salvadôrez, et Martin Munoz, qui naquit en bon moment, et mon neveu Fêlez Munoz ; avec moi viendra Mal Anda qui est savant es lois et Galindo Garciez le bon Ara^onais; à ceux-ci s'en joindront d'autres, jusqu'à cent, parmi les bons qui sont ici. Vous revêtirez les gamboisons pour amortir les armes; par-dessus, les hauberts, reluisants comme le soleil; sur les hauberts, les pelissons d'hermine. Que vos armes ne se voient point; attachez bien les cordons ; sous les manteaux, vos épées finement trempées et coupantes. C'est de la sorte que je veux aller à la cour, pour revendiquer mes droits et exposer ma cause. Si les infants de Carrioa nous cherchent noise, avec ces cent braves, je serai sans peur. >^ Tous répondirent : n^ Ainsi ferons-nous, seigneur. »Tous s'adoubent comme il l'a dit.

Celui qui en bonne heure naquit ne s'attarde point. U couvre ses jambes de chausses de drap épais, pardessus, des chaussures d'un riche travail. Il revêt une chemise de fine toile, aussi blanche que le soleil ; toutes les attaches sont d'or et d'argent ; elle est bien serrée aux poignets, car ainsi il l'a commandée. Sur la chemise un bliaut magnifique de soie, tissé d'or, dont les ornements brillent. Par-dessus, une fourrure vermeille à bandes d'or. Toujours la revêt Mon Cid le Campéador. Sur les cheveux il met la coiffe de fine = 126

toile, brodée d'or et bien ajustée pour que l'on ne puisse le prendre aux cheveux, le bon Cid Campéador. Sa barbe était longue, il l'attache d'un cordon : il fait ainsi pour préserver tout ce qui est sien. Sur le tout, un manteau de grand prix le recouvre. Ils auront de quoi admirer tous ceux qui seront là !

Avec les cent compagnons qu'il a fait s'adouber, il chevauche en hâte, et sort de San Servân : ainsi équipé Mon Cid se rend à la cour. A la porte extérieure il descend de cheval comme il convient ; prudemment entre mon Cid avec tous les siens, lui au milieu, les cent autres autour de lui. Quand on vit entier celui qui en bonne heure naquit, le bon roi don Alfonso se leva, ainsi que le comte don Anrric et le comte don Remond, et ainsi de suite, sachez-le, tous les autres de la cour : ils reçoivent avec grand honneur celui qui en bonne heure naquit. Le crépu de Granôn ne voulut pas se lever, non plus que tous ceux du clan des infants de Carriôn. Le roi [prit mon Cid par la main j : « Venez ici siéger [avec moi], Campéador, sur ce siège dont vous m'avez fait don. Dussent quelques-uns s'en affliger, vous valez mieux que nous. » Sur quoi, celui qui conquit Valencia le remercia fort : « Restez sur votre siège, comme roi et seigneur ; je me mettrai ici avec tous les miens que voici ». Des paroles du Cid le roi se réjouit en son cœur. Sur un siège de bois tourné alors mon Cid s'assit. Les cent qui le gardent se placent tout autour. Tous ceux qui assistent à la cour contemplent mon Cid, avec sa longue barbe qu'il portait retenue par un cordon : en tout son ajustement, il parait bien un preux. Les infants de Carriôn de honte n'osent le regarder.

Alors se dressa en pied le bon roi don Alfonso. « Oyez, mesnies, et que le Créateur vous garde ! Moi,

depuis que je suis roi, je n'ai réuni que deux Cortes : les unes furent à Burgos, et les autres à Carriou ; ces troisièmes, je viens aujourd'hui les tenir à Toledo, pour l'amour de mon Cid, celui qui en bonne heure naquit, afin qu'il reçoive ce qui lui est dû des infants de Carriôn. Ils lui ont fait ^rand tort, nous tous le savons. Çue le comte don Anrric et le comte don Remond soient juges de la cause, et vous autres, comtes, qui n'êtes point de leur clan. Tous prétez-y attention, puisque vous connaissez les lois, afin de discerner le droit, car je ne veux point l'injustice. De part et d'autre restons aujourd'hui en paix. Je le jure par San Isidro : celui qui troublerait ma cour, quittera le royaume, et perdra mon amitié. Pour moi, je me range du c6té de celui qui a raison. Et maintenant, que mon Cid le Campéador introduise sa réclamation : nous verrons ce que répondent les infants de Carrion. ^> Mon Cid baisa la main du roi et se leva (1) : v^ Je vous rends force grâces, comme à mon roi et à mon seigneur, d'avoir réuni cette cour pour l'amour de moi. Voici ce que je demande aux infants de Carrion. Parce qu'ils ont délaissé mes filles, je ne ressens point de déshonneur, car c'est vous, roi, qui les avez mariées ; vous saurez ce que vous avez à faire aujourd'hui. Mais quand ils emmenèrent mes filles de Valencia la grande, je les aimais bien d'âme et de cœur. Je leur donnai deux épées, Colada et Tizon — ces épées, je les avais gagnées, moi, comme un bon soldat, — afin qu'ils en tirassent honneur et qu'ils vous servissent. Quand ils abandonnèrent mes filles dans la rouvraie de Corpes, ils ne voulurent plus avoir rien de commun avec moi et perdirent mon affection : qu'ils

(l)«Disccptantesctomnesadvocati,ercctistantes,alle^ntv^. Fnero de Cucuca, cité par Hinojosa, p. 95.

me rendent mes épées, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »

Les juges en décident ainsi : « Tout cela est juste. »Le comte don Garcia dit : « Sur cela nous allons nous consulter. » Alors se retirent à l'écart les infants de Carriôn avec tous leurs parents et ceux de leur clan qui sont là : ils se hâtent d'en délibérer, et tombent d'accord sur la réponse : « C'est encore grande faveur que nous fait le Cid Campéador, puisqu'il ne nous demande pas compte aujourd'hui du déshonneur de ses filles. Nous nous entendrons aisément avec le roi Alfonso. Rendons-lui ses épées, puisqu'il s'en tient là ; quand il les aura, la cour sera levée ; désormais le Cid Campéador n'aura plus droit sur nous^\ Ayant ainsi délibéré, ils revinrent devant la cour : « Grâces à vous, ô roi Alfonso, vous êtes notre seigneur ! Nous ne le pouvons nier ; il nous a donné deux épées. Puisqu'il les réclame, et qu'il les désire, nous voulons les lui rendre, en votre présence. »

Ils apportent les épées Colada etTizôn et les remirent entre les mains du roi leur seigneur. Celui-ci tire les épées et toute la cour est illuminée (1) : le pommeau et les gardes sont tout d'or. Les seigneurs de la cour en sont émerveillés. Le roi appela mon Cid, et lui remit les épées. J Le Cid reçut les épées et lui baisa les mains. Il retourna à son siège, puis se releva : il les tient en ses mains, et il les examinait toutes les deux. Impossible de les changer, car le Cid les connaît bien. Il se réjouit en tout son être, et sourit en son cœur : il leva la main et se prit la barbe. v< Par cette barbe, que personne n'a touchée, c'est ainsi que seront vengées dona

(1) Ql. Roland, 2316 ;

E ! Durendal, cum es bêle et blanche/ Cuntre soleill si reluis et reflambes!

El vira et dona Sol. » Il appela par son nom son neveu [don Pero (1), tendit le bras et lui donna répéeTizon : « Prenez-la, neveu, car elle aura meilleur maître. ^^ A Martin Antolinez, le burgalais accompli, il tendit le bras et lui donna l'épée Colada : w Martin Antolinez, mon preux vassal, prenez Colada, je l'ai gagnée sur un bon seigneur. Remont Berenguei, de Barcelona la grande. C'est pourquoi je vous la donne, pour que vous en ayez grand soin. Je sais qu'à l'occasion , s'il vous arrivait d'enavoir besoin, vous gagneriez avec elle grand renom et grand honneur. >^^ Martin Antolinez lui baisa la main et reçut l'épée.

Alors, mon Cid le Campéador se leva : v Grâces au Créateur et à vous, sire roi! j'ai recouvré mes épées Colada et Tizôn. Mais j'ai un autre grief contre les infants de Carriôn : quand ils enlevèrent de Valencia mes deux filles à la fois, je leur donnai trois mille marcs en or et en argent : voilà ce que je fis, moi, mais eux poursuivirent leur dessein. Qu'ils me rendent mon argent, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. > Alors vous auriez vu les infants de Carriôn protester ! Le comte don Rémond leur dit : ^^ Dites oui ou non. » Sur quoi les infants de Carriôn repondent : ^v Nous avons rendu ses épées au Cid Campéador, pour qu'il ne nous demandât plus rien, car il s'en est tenu là. * Alors lui répondit le comte Rémond : * Avec l'agrément du roi, nous déclarons, nous, que vous devez donner satisfaction à la demande du Cid. » Le bon roi dit : ^s Telle est ma volonté. ^^ Le Cid se leva : xv Les biens que je vous ai donnés rendez-les-moi, ou donnez-m'en raison.» Alors les infants de Carriôn se réunissent à l'écart, ils décident de refuser, car la somme est grande et les

(1) Pcro (ou Pedro) Vermûdez.

infants de Carriôn l'ont dépensée. Ils reviennent avec leur décision et parlent selon leurs désirs : « Celui qui conquit Valencia nous presse fort, et il prend vraiment goût à notre argent : nous le paierons sur nos biens au pays de Carriôn. »Les alcaldes dirent, quand ils eurent manifesté leurs intentions : « S'il plaît ainsi au Cid, nous ne nous y opposons pas, mais nous jugeons et mandons que vous payiez ici, à la cour. » Sur ces mots, le roi Alfonso dit : « Nous estimons que sur ce point le Cid Campéador réclame ce qui lui est dû en droit. Sur ces trois mille marcs, j'en ai reçu deux cents, que m'ont donnés, pour eux deux, les infants de Carriôn. J'entends les leur restituer, puisqu'ils sont si à court d'argent. Qu'ils les rendent à mon Cid, celui qui naquit en bonne heure, et puisqu'ils doivent les payer, je ne les veux pas, moi. » [Écoutez ce que] dit Ferrân Gonzâlvez : « D'argent monnayé nous n'en avons pas ». Alors répondit le comte don Rémond : « Vous avez dépensé l'or et l'argent : nous jugeons et décidons, en présence du roi don Alfonso, qu'ils payent l'équivalent en espèces, et que le Campéador l'accepte ». Alors les infants de Carriôn comprirent qu'il fallait en passer par là. Vous auriez vu amener maints chevaux bons coureurs, maintes mules énormes, maints palefrois excellents, maintes bonnes épées bien montées. Mon Cid les accepta selon la décision de la cour. Sans compter les deux cents marcs que détenait le roi Alfonso, les infants payèrent à celui qui naquit en bonne heure; ils empruntent à autrui, car leur bien ne suffit pas. Sachez qu'ils ne s'en tirent pas sans prêter à rire en cette affaire.

[Asson. d.j Mon Cid a accepté la compensation en

espèces : ses gens les ont reçues et ils en auront soin.

Mais quand ce point fut réglé, une autre question fut

soulevée : « Grâces à vous ! ô roi, notre sire, j'en appelle

LE POEME DU CID w-

à votre amour et charité. Je ne puis oublier mon plus grand grief. Écoutez-moi, toute la cour, et ayez compassion démon malheur : les infants de Carriôn, qui m'ont si gravement déshonoré, je ne les puis tenir quittes sans leur porter défi. Asson. ô. 1 Dites-moi, infants de Carriôn, que vous ai- je fait, par plaisanterie ou sérieusement, ou de quelque autre manière ? Avec le consentement de la cour je réparerai cet affront. Pourquoi m'avez- vous ainsi déchiré les fibres intimes du cœur? A votre départ de Valencia, je vous confiai mes filles, avec très grand honneur et richesses sans nombre. Puisque vous n'en vouhez plus, ah ! chiens de traîtres, pourquoi les avezvous emmenées de Valencia, leur domaine? Pourquoi les avez- vous frappées à coups d'étrivières et d'éperons? Vous les avez abandonnées seules dans la rouvraie de Corpes, aux bêtes féroces et aux oiseaux de la forêt. Pour tout ce que vous avez fait, vous êtes déshonorés. Si vous ne donnez pas satisfaction, que cette cour juge! >"^ {Asson. d-a.j Le comte don Garcia se leva : vs Merci, ô roi, le meilleur de toute l'Espagne ! Mon Cid vient bien préparé aux Cortes annoncées (1) ! Il a laissé croître sa barbe et la porte longue. Les uns en ont peur, et il effraie les autres. Ceux de Carriôn sont d'extraction [si haute; qu'ils ne pouvaient accepter ses filles (même) pour concubines. Et qui donc les leur aurait données comme compagnes ou épouses légitimes? Ils ont agi selon leur droit en les abandomiant. Et quant à tout ce qu'il dit, nous ne nous en soucions point ». Alors le Campéador porta la main à sa barbe : « Grâces à Dieu qui gouverne ciel et terre ! Oui, elle est longue, car elle a été soignée avec amour. Qu'avez-vous donc, comte, à reprocher à ma barbe qui, dès sa naissance, a été si bien

(1) Coriea pregonadas, annoacées par conTOcation tpécialta

soignée? Car jamais fils né d'une femme ne l'a touchée, et jamais ne me l'a tirée fils de Maure ni de chrétienne, comme je vous le fis à vous, comte, au château de Cabra, quand je pris Cabra et vous-même par la barbe. Il n'y eut point là garçon qui n'en arrachât quelque pouce ; celui que j'ai coupé pour ma part n'a pas encore repoussé, [et je le tiens ici enfermé dans ma bourse] (1). »

[Asson. o.] Ferrân Gonzâlvez se leva, écoutez ce qu'il dit à haute voix : « Laissez ce sujet de côté, Cid. Vous êtes payé de tout ce qui est à vous, n'envenimons pas le différend élevé entre nous et vous. Nous sommes de la lignée des comtes de Carriôn : nous devions épouser filles de rois ou d'empereurs ; filles d'infanzons ne sont pas faites pour nous. Si nous les avons délaissées, nous avons agi selon le droit. Nous nous estimons davantage, sachez-le, non pas si peu. »

[Asson. d-a. J Mon Cid Ruy Diaz regarde Per Vermùdez. « Parle, Pero le Muet, chevalier qui sais si bien te taire. Si ce sont mes filles, ce sont tes cousines germaines : c'est à moi qu'on parle, mais c'est à toi que l'on tire l'oreille. Si c'est moi qui réponds, tu ne prendras point part en ce combat. » — [Asson. à (d-e).] Pero Vermùdez commença à parler. Sa langue s'embarrasse, il a peine à la mettre en branle, mais quand il commence, sachez qu'elle ne chôme pas. «Je vais vous dire, Cid; vous avez cette coutume de m'appeler toujours aux Cortes Pero le Muet. Vous savez bien que je n'en peux mais : quant à ce que j'ai à faire, je ne serai pas en reste. — Tu en as menti, Ferrân, en tout ce que tu as dit. Grâce au Campéador, tu valais beaucoup plus. Tes faits et gestes je saurai bien te les dire. Rappelle-toi quand nous com-

(1) Vers restitué par M. Pidal d'après la Chronique de

vingt rois.

battîmes près de Valencia la grande ; to demandas au Campéador loyal à porter les premiers coups. Tu aper çus un Maure : tu partis l'attaquer, mais tu pris la fuite avant de l'aborder. Si je n'étais pas arrivé, le Maure t'aurait joué un vilain tour. Je te dépassai et je rejoignis le Maure. Dès les premiers coups je le désarçonnai. Je te donnai le cheval et n'en soufflai mot. Jusqu'à ce jour je ne l'avais révélé à personne. En présence du Cid et de tous tu te vantas d'avoir tué le Maure et accompli une prouesse ; tous crurent à ta parole, mais ils ne savent pas la vérité. Tu es beau, mais couard! Langue sans main, comment oses-tu parler? — [Asson. d (d.e). i Dis-moi, Ferràn, réponds à ceci : tu ne te rappelles plus l'affaire du lion de "Valencia, lorsque, pendant que mon Cid dormait, le lion se détacha? Et toi, Ferràn, que fis-tu dans ta peur? Tu te cachas derrière le siège de mon Cid le Campéador! Tu te mis là, Ferràn, et c'est pourquoi tu es déshonoré aujourd'hui. Nous, nous entourâmes le siège, pour protéger notre seigneur, jusqu'à ce que se réveillât mon Cid, celui qui gagna Valencia ; il se leva de son siège et marcha sur le lion , le hon baissa la tête, attendit mon Cid, se laissa prendre par le cou, et remettre en cage. Quand le bon Campéador revint vers ses vassaux il les vit autour de lui ; il demanda ses gendres, il ne les trouva pas. — Je te dcfie en personne, comme méchant et comme traître, et je te le soutiendrai ici, armes en main, devant le roi don Alfonso, pour les filles du Cid, dofia El vira et dona Sol. Pour les avoir abandonnées vous vous êtes deshonorés ; elles sont femmes, vous êtes hommes ; de toute façon elles valent mieux que vous. Quand le duel aura lieu, s'il plaît au Créateur, tu le confesseras, traître que tu es : de tout ce que j'ai dit je prouverai la vérité, v Des deux adversaires le dialogue en resta là.

[Asson. z'-o , ] Écoutez ce qu'a dit Diago Gonzâlvez : « Nous sommes de la lignée la plus pure des comtes ; plût au ciel que ne se fussent point faits ces mariages qui nous ont apparentés avec mon Cid don Rodrigo ! D'avoir abandonné ses filles, non, nous ne nous repentons point; leur vie durant, elles peuvent se lamenter ; ce que nous leur avons fait leur sera toujours jeté à la face. Voilà ce que je soutiendrai contre le plus vaillant : pour les avoir abandonnées, nous nous sommes honorés.» — [Asson. d.] Martin Antolinez se dressa en pied , « Tais-toi, félon, bouche menteuse ! Tu ne devrais pas oublier l'aventure du lion : tu as pris la porte, tu t'es sauvé dans la cour, tu es allé te cacher derrière la poutre du pressoir ; si bien que tu ne pus remettre ton manteau ni ton bliaut. Je le soutiendrai, il n'en sera pas autrement. Les filles du Cid, quoique abandonnées par vous, de toutes manières, sachez-le, valent plus que vous. Après la lutte, tu le confesseras de ta propre bouche : que tu es un traître et que tout ce que tu as dit est mensonge. »

[Asson. d-o.jDe ces deux adversaires ainsi se termina le débat. Asur Gonzâlvez entrait dans la salle, portant manteau d'hermine et bliaut traînant à terre. Il est tout rouge, car il venait de manger. Dans les paroles qu'il prononça il y avait peu de sagesse. — [Asson. d.]« Ah ! seigneurs, qui vit jamais mal pareil ? Qui croirait que nous pussions recevoir honneur de mon Cid de Bivar ! Qu'il s'en aille au ruisseau d'Ubierna piquer les meules de son moulin, et percevoir la taxe comme il a coutume de faire ! Que lui a pris de s'allier avec ceux de Carriôn? »

[Asson. ô.] Alors Muîïo Gustioz se leva : «. Tais-toi,

félon, méchant et traître ! qui déjeunes avant d'aller à

la prière ; tu empoisonnes autour de toi ceux à qui tu

étonnes le baiser de paix. Tu mens à ton ami et à ton

seigneur, perfide à tous et plus encore au Créateur. En ton amitié je ne veux point avoir part. Je te le ferai confesser que tu es tel que je dis. ^> Le roi Alfonso dit : « Assez sur ce point. Ceux qui ont porté défi combattront, et que Dieu nous garde ! •*

Et comme ils achevaient ces mots, voici que deux chevaliers entrèrent dans l'assemblée. L'un se nomme Ojarra et l'autre Ihigo Ximénez : celui-là est demandeur pour l'infant de Navarre et celui-ci pour l'infant d'Aragon. Ils baisent les mains au roi don Alfonso, et demandent ses filles à mon Cid le Campéador pour être reines de Navarre et d'Aragon : qu'il les leur accorde en tout honneur et bénédiction ! Sur ce, ils se turect et toute la cour écouta. Mon Cid le Campéador se leva : u Grâces à vous, roi Alfonso, vous êtes mon seigneur! Je remercie le Créateur, puisque de Navarre et d'Aragon on me demande mes filles. Vous les mariâtes d'abord, mais non pas moi ; mes filles sont entre vos mains : sans votre ordre je ne ferai rien. ^> Le roi se leva, imposa silence à la cour : s< Je vous le demande, Cid, excellent Campéador; avec votre agrément, je l'accorderai. Que ce mariage soit décidé aujourd'hui, en cette cour, car il accroît pour vous l'honneur, la terre et les fiefs. ^^ Mon Cid se leva, il baisa les mains du roi : « Puisqu'il vous plaît ainsi, j'y consens de mon côté, seigneur. >- Alors le roi dit : « Que Dieu vous donne bonne récompense! A vous, Ojarra, et à vous, lîiigo Ximénez, j'accorde le mariage des filles de mon Cid, doua Elvira et dofia Sol, avec les infants de Navarre et d'Aragon, et je vous les donne en tout honneur et bénédiction. "«^ Ojarra et Ifiigo Ximénez se levèrent, baisèrent les mains du roi Alfonso, puis celles de mou Cid le Campéador; ils engagèrent leur foi et firent les serments d hommage : que ce qui est dit s'accomplisse, et mieux encore !

Beaucoup de cette cour en eurent plaisir, mais non pas les infants de Carriôn. Minaya Alvar Fanez se leva : « Je vous demande permission, comme à mon roi et à mon seigneur, et que le Cid Campéador n'en soit pas offensé. J'ai gardé le silence pendant toute cette cour ; je voudrais maintenant dire quelques mots à mon tour. » Le roi dit : « J'y consens volontiers; dites, Minaya, tout ce qu'il vous plaira, » — « Je prie toute la cour de m'écouter, car j'ai grand ressentiment contre les infants de Carriôn. Je leur ai donné mes cousines de la main du roi Alfonso ; ils les ont prises en tout honneur et bénédiction. Mon Cid le Campéador leur a donné de grandes richesses; eux, les ont abandonnées, à notre grande douleur. Je les défie en leurs personnes comme méchants et comme traîtres. Vous êtes de la lignée des Vani-Gômez, d'où sortirent des comtes glorieux et valeureux ; mais nous savons bien comment ceux-ci se conduisent aujourd'hui. Je suis reconnaissant au Créateur de voir demander mes cousines, dona Elvira et doha Sol, par les infants de Navarre et d'Aragon, Auparavant vous les eûtes pour épouses légitimes qui partageaient votre lit. Dorénavant, vous leur baiserez les mains et vous les nommerez reines ; vous devrez les servir, malgré votre dépit. Grâces soient au Dieu du ciel et à ce roi don Alfonso : ainsi s'accroît l'honneur de mon Cid le Campéador ! De toutes façons vous êtes tels que j'ai dit : s'il est quelqu'un qui soutienne le contraire ou qui le nie, je suis Alvar Fanez, le meilleur en tout, » Gômez Pelâyet se leva : v< Que valent, Minaya, toutes ces paroles? Dans cette cour il y en a trop pour vous, et qui prétendrait le contraire, ce serait pour son dam. Si Dieu veut que nous autres sortions de tout cela heureusement, vous verrez ensuite si vous avez dit vrai

ou non, » Le roi dit : « Assez là-dessus ! Que personne ^ ^ 137 ^

LE POEME DU CID --=r r

n'ajoute aucune allégation sur ce point. Demain, au lever du soleil, aura lieu le combat des trois que voici, contre les trois qui ont porté le défi devant la cour. -^ — Alors parlèrent les infants de Carriôn : *. Roi, donneznous un délai, car demain ne se peut. Nous avons donné au Campéador armes et chevaux, il nous faut auparavant aller à nos terres de Carriôn. ^^ Le roi s'adressa au Campéador, ss Que le combat ait lieu où vous le fixerez. >^^ Alors Mon Cid dit : « Je n'en ferai rien, seigneur; je préfère Valencia aux terres de Carriôn N^. Sur ce, le roi dit : v< Soyez sans crainte, Campéador, Confiez-moi vos chevaliers, munis de toutes leurs armes; qu'ils viennent avec moi, je serai leur protecteur. Je vous en suis garant, comme le seigneur le doit à bon vassal : ils ne souffriront aucune violence d'un comte ni d'un iniançon. Je leur donne rendezvous à ma cour dans un délai de trois semaines, dans les plaines de Carriôn : ils soutiendront ce combat en ma présence. Celui qui ne viendra pas au rendez-vous au jour fixé perdra son bon droit, sera dès lors déclaré vaincu, et tenu pour traître. >^ Les infants de CarriÔM acceptèrent la sentence ; v. 3485. j

Analyse du vers 3466 au vers 3507. — Le Cid. avant de retourner à Valence, prend congé des comtes Henri et Rainiond, ainsi que du roi, auquel il confie ses trois tenants. En passant sur la place du Zocodover, et sur la prière d« roi, il exécute, sur son cheval Babicca, une charge (ou eslai). Ce court épisode manque dans le poème et ne nous a été conservé que par la Chronique de vingt rois.

XI. — Le duel en champ clos. — Fin du poème. (Du vers 3508 au vers 3730.)

[Asson. ô(ô-e).] Le roi, levant la main, fit le signe de la croix : n< Je le jure, par saint Isidro de Léon, dans tout mon royaume il n'est point de si bon baron. ^^ Mon Cid, sur son cheval, s'avança et vint baiser la main de son seigneur Alfonso : ^n Vous désiriez voir courir Babieca ; ni chez les Maures ni chez les chrétiens, il n'a aujourd'hui son pareil. Je vous en fais don, faites-le prendre, seigneur. >^ Alors dit le roi : ss Cela, je ne le veux point. Si je vous le prenais, le cheval n'aurait point si bon maître. Un cheval comme celui-ci est pour un homme comme vous, pour mettre en fuite les Maures dans la bataille et pour les poursuivre. Que celui qui voudrait vous en priver perde la grâce du Créateur, car par vous et par ce cheval notre honneur s'accroît. ^^

Sur ce, ils prirent congé et aussitôt la cour partit. Le Campéador admonesta soigneusement ceux qui devaient combattre : ^< Ah ! Martin Antohnez, et vous, Pero Vermûdez, et vous, Muno Gustioz, [mon preux vassal!, restez fermes dans la lice comme bons barons. Que de bonnes nouvelles m'arrivent de vous à Valencia ! » Martin Antolinez répondit : «. A quoi bon nous le dire, seigneur ? Nous en avons pris l'engagement, et la chose est à notre charge. Vous pourrez apprendre notre mort, mais notre défaite, non! ^^ Ces mots réjouirent celui qui en bonne heure naquit. Il prit congé de tous ses amis. Mon Cid partit pour Valencia et le roi pour Car non.

Les trois semaines du délai sont entièrement accom- - 139 > ==

plies. Ils sont là exacts au rendez-vous, ceux du Campcador, désireux d'accomplir ce qu'ils ont promis à leur seigneur. Ils sont sous la garde d'Alionso de Léon. Deux jours ils attendirent les infants de Carriôn. Ceuxci arrivent fort bien adoubés de chevaux et d'armes, et ils sont d'accord avec tous leurs parents : s'ils peuvent surprendre à part ceux du Campéador, ils les tueront sur-le-champ, pour déshonorer leur seigneur. Le projet était méchant, mais d'ailleurs ne fut pas exécuté, car ils eurent grand'peur d'Alfonso de Léon.

La nuit ils firent la veillée des armes et prièrent le Créateur. La nuit se passe, déjà laube point. Beaucoup de vaillants riches hommes (1) se réunissent pour assister au combat qu'ils avaient grande envie de voir. Mais pardessus tous le roi Alfonso était là pour défendre le droit, et non l'injustice, non certes! Déjà revêtaient leurs armes ceux du bon Campcador ; tous les trois se préparent, comme vassaux du même seigneur. En un autre endroit s'arment les infants de Carriôn : le comte Garci Ordônez les admoneste. Ils se concertent pour demander au roi Alfonso que Colada et Tizôn n'apparaissent pas dans la bataille, et que ceux du Campéador ne combattent point avec ces epécs. Les infants se repentaient fort de les avoir livrées. Ils le demandèrent au roi, mais celui-ci ne le leur accorda point ; v< Vous n'avez récusé aucune épée, quand nous tînmes la cour. Si les vôtres sont bonnes, vous en profiterez; il en sera de même pour ceux du Campéador. Allez, et entrer dans la lice, infants de Carriôn. Il faut que vous combattiez comme bons barons, car ceux du Campéador ne manqueront pas de le faire. Si vous sortez heureusc-

(1) Les Ricos homes formaient, avec les Comtes et les Podestats, la catégorie la plus élevée de la nobletse.

ment du champ clos, vous en recueillerez grand honneur, et si vous êtes vaincus, ne vous en prenez pas à nous, car tous savent que c'est vous qui l'avez cherché, >^ Maintenant les infants de Carriôn se repentent et ont grand regret de ce qu'ils ont fait. Au prix de tous leurs biens de Carriôn, ils voudraient ne l'avoir point fait.

Les tenants du Campéador sont tous les trois sous les armes. Le roi don Alfonso les alla voir et alors ceux du Campéador lui dirent : « Nous vous baisons les mains, comme à notre roi et seigneur. Soyez juge aujourd'hui entre eux et nous; défendez-nous selon le droit, mais non selon l'injustice. Ici les infants de Carriôn ont leur bande. Ce qu'ils machinent ou non, nous ne le savons pas. Notre seigneur nous a remis entre vos mains ; assurez notre droit, par l'amour du Créateur ! » Alors le roi dit : « De tout cœur et bien volontiers. »

On amène leurs destriers excellents et rapides : ils bénirent les selles et montent à cheval légèrement. Ils ont au cou leurs écus, bien ornés de boucles (1); ils prennent en main l'hast des lances au fer aigu, chacune de ces trois lances est ornée de son gonfanon : autour d'eux beaucoup de bons barons. Les voici déjà au champ clos délimité par des bornes. Les trois tenants du Campéador conviennent que chacun d'eux attaquera vigoureusement son adversaire. Et voici d'autre part les infants de Carriôn, très bien accompagnés, car ils ont force parents. Le roi leur avait désigné des juges du camp pour dire ce qui était permis et ce qui ne l'était pas, afin qu'ils ne disputassent point entre eux pour un

(1) Bloca (feuccu/a), ornement en saillie au milieu deTécu, d'où bouclier. L'écvi se portait pendu au col par une courroie ou guige.

LE POÈME DU CID. lO

oui ou pour un non. Le roi Alfonso les fut voir à l'endroit du champ où ils se tenaient et dit : « Oyez ce que je vous dis, infants de Carriôn. Ce combat, vous l'auriez pu livrer à Toledo, mais vous ne l'avez pas voulu. Ces trois chevaliers de mon Cid le Campéador, je les ai amenés, sous ma sauvegarde, au pays de Carriôn, Soutenez votre droit sans chercher d'injustice, car qui voudrait agir injustement, je l'en empêcherai sévèrement, moi ; dans tout mon royaume il ne trouvera pas bon déduit ! ^> Déjà les infants de Carriôn ne sont pas sans souci.

Les juges et le roi signalant les bornes, puis tous évacuent le champ qu'ils entourent. On avertit bien les six combattants présents que celui-là serait vaincu qui sortirait des bornes. Tous les spectateurs se retirent à l'entoiu- ; défense de s'approcher des limites à moins de six longueurs de lance. On tira le champ au sort, et l'on partagea le soleil. Les juges sortirent de l'enceinte : les combattants sont face à face, ceux du Cid vis-à-vis des infants du Carriôn et les infants de Carriôn vis-à-vis de ceux du Cid : chacun d'eux fixe son adversaire.

Ils mettent leurs écus au bras devant leurs poitrines, abaissent les lances avec leurs gonfanons, inclinent la tête sur les arçons et piquent de l'éperon leurs chevaux. La terre parut trembler quand ils se mirent en branle. Chacun d'eux vise avec soin son adversaire ; déjà ils s'abordent trois contre trois : ceux qui sont autour croient que sur l'heure ils tomberont morts.

Per Vermùdez, celui qui avait porté le premier défi, aborda de face Ferrân Gonzâlvez : ils se frappent sur les écus sans aucune peur, Ferrân Gonzâlvez traversa reçu de don Pero, mais il piqua dans le vide ci n'atteignit point le corps : en deux endroits la hampe de sa lance se brisa entièrement. Per Vermùdez resta ferme .^ 142 --

et n'en perdit point pour cela l'équilibre : il reçut le coup, mais en porta un autre : il brisa la boucle de l'écu, qui fut détachée, traversa de part en part l'écu, qui n'offrit plus de défense, et enfonça la lance dans la poitrine, [près du cœur]. Le haubert de Ferrân avait trois épaisseurs (1), et cela le servit, (car) si deux d'entre elles se rompirent, la troisième résista : le gamboison, la chemise, et les troisièmes mailles du haubert s'enfoncèrent d'une palme dans les chairs. Le sang lui sortit par la bouche ; les sangles se rompirent, aucune ne résista, et le cavalier tomba à terre par la croupe du cheval. Les spectateurs le tenaient pour blessé à mort. (Pero) laissa la lance dans la blessure, et mit la main à l'épée. Quand Ferrân Gonzâlvez le vit, il reconnut Tizôn : sans attendre le coup il cria : « Je suis vaincu ! » Les juges le proclamèrent, et Per Vermùdez le laissa. [Asson. d-a.] Don Martin et Diago Gçnzâlvez se frappèrent de leurs lances ; tels furent les coups qu'elles se brisèrent l'une et l'autre. Martin Antolinez mit la main à l'épée : tout le champ en fut illuminé, tant elle est claire et brillante. Il lui en asséna un coup, et le frappa de taille : le sommet du casque tomba de côté ; toutes les courroies de son heaume furent coupées, le camail à mailles (2) du haubert enlevé, le coup arrivait à la coiffe qui fut coupée comme le camail, la chevelure atteinte jusqu'à la peau. Une partie tomba à terre, et l'autre resta sur lui. Quand Colada l'excellente eut frappé ce coup, Diago Gonzâlvez comprit qu'il n'échap-

(1) Le haubert maillé, qui remplaça la cotte ann«lée ou rustrce et la broigne, pouvait être simple, double ou même triple,

(2) Almôfar, gorgerin ou la coeffette à mailles, de Joinvillc, qui recouvrait toute la tète, sauf les yeux. Par-dessous se mettait la coiffe d'étoffe, et par-dessus, le heaume.

perait pas vivant, il tourna bride, pour revenir de face. Il avait rëpée à la main, mais sans frapper. Alors Martin Antolinez le reçut avec l'épée : il lui donna un coup du plat de son épée et non de pointe. Alors l'infant poussa de grands cris : ss Secoiu-s-moi, Dieu glorieux, garde-moi de cette épée ! » Il tire la bride di son cheval et, le mettant hors de portée de l'épée, lui fit franchir la borne; don Martin restait dans l'intérieur du champ. — Alors le roi dit : < Venez-vous-en dans ma compagnie. Pour avoir ainsi lutté, vous avez gagné cette bataille. >^ Les juges proclament qu'il a dit vrai. — [Asson. 6 (o-e).] Les deux chevaUers sont vainqueurs. Je vous parlerai (maintenant) de Muno Gustioz et de la façon dont il lutta avec Asur Gonzâlvez. Ils se portèrent de grands coups sur les écus. Asur Gonzâlvez est vigoureux et valeureux : il frappa le bouclier de don Muno Gustioz, et par-dessous le bouclier lui traversa le haubert ; mais la lance rencontra le vide, et ne pénétra pas dans la chair. Sur ce coup, Muno Gustioz en porta un à son tour ; Vécu fut percé au milieu de la boucle, et ne put le protéger : le haubert fut traversé par le côté et non en plein cœur. Le fer entra dans le corps avec son gonfanon et sortit de l'autre côté de la longueur d'une brasse. Muno le poussa de côté, lui fit perdre l'équihbre et, en retirant la lance, le fit tomber à terre. La hampe, le fer et le gonfanon sortirent tout rouges. Tous estiment qu'il est frappé à mort. Muno reprit la lance et s'arrêta devant lui. Gonzalvo Asur s'écria : s< Ne le frappez pas, pour Dieu ! Nous sommes vaincus, puisque tout est fini. » Les juges dirent : « C'est ainsi que nous l'entendons, nous aussi. » Le bon roi don Alfonso fit évacuer le champ : il se réserva les armes qui gisaient à terre. Les gens du bon Campéador s'en vont pleins d'honneur : ils ont vaincu ce combat,

grâoes au Créateur. La douleur est grande dans les terres de Carriôn.

Le roi renvoya de nuit les gens de mon Cid, de peur qu'ils ne fussent assaillis ou n'éprouvassent quelques craintes. En hommes avisés, ils marchent jour et nuit. Les voici à Valencia, avec mon Cid le Campéador : ils ont laissé les infants de Carriôn convaincus de félonie et accompli la mission que leur avait confiée leur seigneur. Cette nouvelle réjouit mon Cid le Campéador. Grand est le déshonneur des infants de Carriôn, Que quiconque se joue d'une femme honorable et l'abandonne reçoive pareil châtiment ou pire encore !

Mais laissons la querelle des infants de Carriôn : du châtiment qu'ils ont reçu ils sont fort marris. Parlons de celui qui en bonne heure naquit. Vive est la joie dans Valencia la grande pour la glorieuse victoire des gens du Campéador. Ruy Diaz leur seigneur se caressait la barbe : v< Grâces au roi du ciel, mes filles sont vengées ! Les voici quittes désormais envers les biens de Carriôn. Je les marierai honorablement, que l'on le veuille ou non. »

Ceux de Navarre et d'Aragon préparèrent leurs contrats : ils eurent une entrevue avec Alfonso, le roi de Léon. Doîia Elvira et dona Sol célébrèrent leurs noces ; les premières avaient été belles, celles-ci le furent davantage : elles se marièrent plus honorablement qu'elles n'avaient fait d'abord.

Voyez comme s'accroît la gloire de celui qui en bonne heure naquit, puisque ses filles sont souveraines de Navarre et d'Aragon. Aujourd'hui les rois d'Espagne sont ses parents (1). A tous revient honneur, grâce à celui qui en bonne heure naquit.

(1) Ce fait ne fut pleinement réalisé qu'au début du xiir siècle. « Blanche de Navarre, arrière-petite fille du Cid

Il a quitté ce monde [mon Cid, seigneur de Valencia],

le jour de la quinquagésiinc : qu'il obtienne pardon du Christ ! Qu'il en soit de même pour nous tous, justes et pécheurs !

Telle est l'histoire de mon Cid le Campéador : c'est en cet endroit que se termine ce récit.

Expîicit.

1'^ = A celui qui copia ce livre, Dieu doiiuc le Paradis ! Fer Abbat le copia dans le mois de mai, l'an 1345 del'ère.

2" = Le romance est fini. Donnez-nous du vin; si vous n'avez point d'argent, jetez-çà quelques gages, car, sur eux, l'on vous (1) en donnera bien.

fut fiancée (en 1140) à Sancho, héritier de Castille. De ce mariage, cousomnié en 1151, naquit Alphonse VIII. Les filles d'Alphonse VIII portèrent le saug du Cid dans la maison royale de Portugal en 1208, et dans celle d'Aragon en 1221 ^^ (Menéudcz Pidal, note au vers 3724.)

(1) Le texte : ^ bien vos le darân *. Le sens semble réclamer nos.

APPENDICE i

Extraits du RoDRIGO.

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