‹ Le poème du Cid; extraits, traduction introd. et notesChapitre 11 sur 14 · I. — DIEGO LAYNEZ ET SES FILS · texte numérisé non relu

I. — DIEGO LAYNEZ ET SES FILS

[Diego Laynez rentre en son palais, après son altercation avec le comte Lozano, qui Va souffleté. Il y trouve ses fils Hernàn Dias, Bermudo Loin, et Rodrigo, qui vient d'être armé chevalier].

D. Die«jO. — C'est maintenant que tu suspends ton épée, Rodrigo?

Hernan. —Mon père!

Bermudo, — Seigneur!

Rodrigo. — Qu'avez-vous ?

D, Diego. — A part. Je n'ai plus d'honneur. — Mes fils...

Rodrigo. — Parlez.

Don Diego. — Rien! Rien ! Laissez-moi seul.

Rodrigo. — Que s'est-il passé ? Quelque affaire d'honneur a causé cette colère. Les yeux injectés de sang... le bâton brisé...

D. Diego. — Sortez !

Rodrigo. — Si vous me le permettez, je prendrai une autre épée.

D. Diego. — Attendez-moi dehors. Sors, sors comme tu es!

Hernan. — Mon père !

Bermudo. — Mon père!

D. Diego. — Mon malheur ne fait que s'accroître.

Rodrigo. — Père bien-aimé !

D. Diego. — \A part.] Par mon affront, j'ai infligé un affront à chacun de vous. Haut. ] Laissez-moi seul !

Ber.mudo. — Cruel est son chagrin!

Hernan. — Oui, j'en suis affligé.

D. Diego. — \Apart.] Cette salle va s'écrouler, si elle renferme quatre personnes déshonorées. [Haut.] Vous ne sortez pas ?

Rodrigo. — Pardonnez-moi.

D. Diego. — Que mon sort est malheureux !

Rodrigo. — Quel soupçon! Dans ma poitrine l'honneur sonne le tocsin et m'appelle aux armes. [Ils sortent]

{Lamentations de D. Diego. Il décroche une épée de la muraille, et essaie de la manier,]

D. Diego. — C'est à toi, à toi, vaillante épée, que doit se confier mon honneur. Tu es celle de Mudarra, le vengeur (1). Ton acier l'a rendu fameux d'un bout du monde à l'autre, et puisque les blessures que tu fis vengèrent le trépas de sept existences, venge-moi d'un seul affront. — Est-ce là brandir le fer, ou trembler ? J'ai encore la main ferme ; mon sang glacé bouillonne encore, car la douleur est un feu véritable. Je puis bien tenter l'aventure... Mais, ô ciel! c'est un espoir chimérique, car, au moindre coup de taille ou de revers, l'épée m'entraîne après elle ; ma main la serre bien tandis que mes pieds chancellent. Déjà elle me paraît de plomb, déjà ma force s'épuise ; je chancelle, il me semble qu'elle a le pommeau à la place de la pointe. Que ferai-je donc? Comment, comment, sur quelle garantie me laisserai-je aller à l'espérance, quand mon esprit fait reposer sur un fondement si faible une vengeance si nécessaire? O vieillesse épuisée ! Je me percerais la poitrine ! Ah ! Temps inexorable, qu'as-tu fait? — Pardonne-moi, vaillante épée , reste-là , nue et suspendue, car j e ne te remettrai pas au fourreau, non ! Puisque ma vie finit où mon déshonneur commence, je t'exposerai au pilori pour que

(1) Mudarra le bâtard avait vengé ses frères, les sept infants de Lara, traihis par leur oncle Ruy Velâzquez.

ta honte proclame la mienne. — Le chagrin trouble mes sens. Je veux appeler mes fils, car bien qu'il soit malheureux de remettre sa vengeance aux mains d autrui, un homme d'honneur est bien plus sûrement condamné s'il ne se venge pas. J'ai douté de leur valeur; je me méfie de leur courage, parce que je ne le connais pas, et du mien parce qu'il est inutile. Que faire ?... L'idée n'est pas mauvaise. — Hernân Diaz !

Hernan. — Que m'ordonnez-vous?

D. DiFGO. — Mes yeux sont privés de lumière ; ma vie est prête à s'en aller.

Hernan. — Qu'avez-vous ?

D. Diego. — Ah! mon fils, mon fils, donne-moi la main ; vois avec quelle force mon tourment m'étreint ! ï II prend la main de son fiis et la serre le plus fort qu'il peut. I

Hkhnan. — Père, père, vous me tuez! Lâche-moi, pour Dieu ! Lâche-moi ! Ah ciel !

D. DiE',0. — Çu'as-tu? Pourquoi t'évanouir? Pourquoi pleures-tu, fcnmiclettc !

H v'M N A N . — Seigneur !

D, Diego. — Va-t'en, va-t'en ! Silence ! Est-ce bien moi qui t'ai donné l'existence ? Non, ce n'est pas possible ! Sors d'ici !

Hkrnan. — L'étrange aventure ! |// sort.]

D. DicGO. — Si tous mes fils sont de même, je puis garder bon espoir ! — Bermudo Lain ?

Bef^mido. — Seigneur?

D. DiEi.o. — Mon fils, j'éprouve une angoisse, un dégoût ! Approche, approche ! Donne-moi ta main. [// la lui serre. \

Bermudo. — La voici... Mon père, que faites- vous ? Lâchez-la ! Laissez-moi ! Doucement, assez ! Vous me serrez des deux mains ?

D, Diego. — Misérable ! Mes faibles mains sont-elles les griffes d'un lion ? Et quand il en serait ainsi, y aurait-il de quoi provoquer ces gémissements plaintifs ? Tu es un homme, toi ? Va-t'en, opprobre de mon sang !

Bermudo. — Je m'en vais plein de confusion. \ll sort?\^

D. Diego. — Est-il un malheur, est-il un chagrin plus grand ? Sur quels piliers repose la gloire d'une maison qui a donné naissance à tant de rois ! Je suis à bout de force. — Rodrigo !

Rodrigo. — Mon père ? Est-il possible, seigneur, que vous me fassiez ainsi tort ? Puisque vous m'avez engendré le premier, pourquoi m'appelez-vous le dernier?

D. Diego. — Ah ! mon fils, je me meurs !

Rodrigo. — Qu'avez-vous ?

D. Diego. — Chagrin, chagrin! Rage, rage! \Il lui mord le doigt avec force.]

Rodrigo. — Père, lâchez-moi, jour de Dieu ! Jour de Dieu ! lâchez-moi, père ! Si vous n'étiez mon père, je vous donnerais un soufflet !

D. Diego. — Ce ne serait plus le premier,

Rodrigo. — Comment cela?

D. Diego. — Mon fils, fils de mon âme ! Cette émotion, je l'adore ! cette colère me ravît! ce courage, je le bénis ! Ce sang bouillonnant qui veut déborder de tes veines et qui rempUt tes yeux, c'est bien le sang que la Castillem'a donné, le sang de Lain Calvo et de Nunoque je t'ai transmis en héritage, ce sang que le comte, ce comte d'Orgaz, celui-là qu'on appelle Lozano, a déshonoré en me souffletant! Rodrigo, tends-moi les bras! Mon fils, soutiens mon espérance, et lave dans le sang cette tache de mon honneur qui s'étend jusqu'au tien, car le sang seul peut effacer des taches semblables. Si je ne t'ai pas appelé le premier pour exécuter cette vengeance, c'est que je t'aimais, c'est que je t'adorais plus 163 ==

que les autres. J'aurais voulu voir tes frères venger mon injure pour préserver en toi le premier-né de ma famille. Mais puisque je lésai trouvés à l'épreuve si dépourvus de courage, si pusillanimes qu'ils ont redoublé mon affront et augmenté mon malheur, c'est ton tour, Rodrigo : impose de nouveau à tous le respect de mes cheveux blancs. Ton adversaire est puissant ; au palais, son avis est le premier qu'on demande, et dans les combats la meilleure lance est la sienne. Mais puisque tu as du courage, et que la sagesse ne te manque pas ; puisque tu vois, enfin, honteusement exposés à tous les yeux, mon affront d'un côté et de l'autre cette épée, je n'ai plus rien à te dire, car mon souffle s'épuise. Je vais pleurer mon affront tandis que tu en tireras vengeance.

Page 1