II. — RODRIGUE ET LE COMTE
[Une place soas les fenêtres du palais, A l'une des fenêtres, dona Urraca et Chimène. — A l'un des côtés de la place, le comte avec Perantûlez et quelques serviteurs. Survient Rodrigue, qui s'entretient un moment avec les dames, puis, d'un autre côté, D.Diègue avec Arias Gonzalo.
Rodrigo. — [A part.] Me faudra-t-il donc répandre le sang de mon âme? Ah ! Jimena ! [HautJ Voici qu'arrive le comte Lozano. Terrible ressentiment ! Comment mettre l'épée à la main lorsque j'ai sous les yeux celle qui est mon âme?
PpKANzrLEZ. — [Att comte] Tenez-vous-en à ce qui a été fait, et gardez votre demeure pour prison.
RoDRFGo. — [A part] Là, je brûle d'amour, et ici, mon affront me glace.
Le comte. — Ma prison, c'est mon bon plaisir, si c'est mon palais.
JiMENA. — [A part.] Qu'a-t-il ? Tantôt il esttout enflammé, et tantôt il semble tremblant de froid.
Urraca. — Rodrigo, tout pâle, regarde fixement le comte. Qu'est ceci?
Rodrigo. — [A part.] Si je suis ce que j'ai toujours été, pourquoi hésiter ?
JiMENA. — Que regarde-t-il? Que me réserve-t-il?
Rodrigo. — [A part.] J'ai peine à me décider.
JiMENA . — Ah ! malheureuse !
Rodrigo. — [A part.] Il me faut donc verser le sang de mon âme! Ah, Jimena! Qu'attends-je ? O immense amour! Pourquoi hésiter? Honneur, qu'est ceci? Auraije donc jeté dans la balance d'un côté l'honneur, de l'autre l'amour ? — Mais voici mon père. Je brûle d'exécuter sa vengeance, car l'un des plateaux a penché sous le poids de l'affront. Faible est mon courage, puisque, pour m'exciter, il m'a fallu voir sur son visage la marque du soufflet.
D. DiEGO. — [Apart.]M.a colère est trop forte ! D hésite, semble- t-il, il a peur. Que regarde-t-il, quand il voit que je l'encourage des yeux?
Arias. — Diego Laynez, qu'est ceci?
D. Diego. — Je ne pourrais vous le dire.
Peranzûlez. — [Au Comte. Nous pourrions prendre par ici, car là-bas la place est prise.
Le comte. — Ni ma pensée ni mes pas n'ont jamais connu les détours.
Rodrigo. — [A par^ Pardonnez, yeux divins, si je vais tuer, la mort dans l'âme ! [Haut.] Comte !
Le comte. — Qui est là?
Rodrigo. — Là-bas je te dirai qui je suis.
JiMENA. — [A part.] Qu'est ceci? Je suis morte!
LE POÈME DU cm -
Le comte. — Que me veux-tu?
Rodrigo. — Je veux te parler. Ce vieillard qui est là, sais-tu qui c'est ?
Le comte. — Je lésais. Pourquoi cette question?
Rodrigo. — Pourquoi? Parle bas, écoute.
Le comte. — Parle.
Rodrigo. — Ne sais-tu pas qu'il fut un modèle d'honneur et de vaillance ?
Le comte. — Oui, peut-être.
Rodrigo. — Et que ce sang que dans les yeux je porte, c'est son sang et le mien ? Le sais-tu?
Le comte, — Eh ! le saurais-je (abrégeons ces discours , qu'importe ?
Rodrigo. — Allons ailleurs, tu sauras combien il importe.
Le comte. — Va-t'en, enfant! Est-ce que cela peut être? Va-t'en, chevalier novice, va d'abord apprendre à combattre et à vaincre. Tu pourras ensuite t'honorer d'être vaincu par moi sans que j'aie honte de t'avoir vaincu et tué. Laisse là maintenant ton injure, car jamais ne peut laver une injure dans le sang qui a encore du lait aux lèvres.
Rodrigo, — C'est contre toi que je veux commencer à combattre et à m'exercer : tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais tuer, et mon épée, quoique mal maniée par mon bras, te fera voir que le coeur est un maître dans cette science que je n'ai point apprise. Et je serai satisfait de mêler avec mes outrages ce lait de mes lèvres et le sang de ton cœur.
Per/VNzulez. — Comte!
Arias. — Rodrigo!
Jim EN A. — Malheur à moi î
D. Diego. — [A part.] Mon cœur est en feu!
Rodrigo. — [Au comte. \ L'ombre même de cette maison est un asile pour toi...
JiMENA. — Contre mon père, Seigneur !
Rodrigo. — Et c'est pourquoi je ne te tue pas sur l'heure.
JiMENA. — Écoute !
Rodrigo. — Pardonnez-moi, madame; je suis fils de mon honneur. Suis-moi, comte !
Le comte. — Enfant à l'orgueil de géant, je te tuerai si tu te mets devant moi. Va-t'en en paix, va-t'en, si tu ne veux que je te donne mille coups de pied, de même qu'en certaine circonstance j'ai donné à ton père un soufflet.
Rodrigo. — C'est trop d'insolence !
JiMENA. — Que j'ai raison de m'affliger !
D, Diego. — Trop de paroles, mon fils, ôtent sa force à l'épée.
JiMr NA. — Rodrigo, arrête la violence de ta main !
Urpaca. — Terrible conjoncture!
D. Diego. — Mon fils ! mon fils ! ma voix te jette toute l'ardeur de mon affront.
[Le comte et Rodrigo sortent en ferraillant et tous sortent derrière eux. Dans la coulisse ils disent ce qui suit :]
Le comte. — Je suis mort !
JiMENA. — Sort cruel ! O mon père!
Peranzulez! — Tuez-le ! Qu'il meure!
Urraca. — Jimena, que fais-tu ?
Jim en A. — Je voudrais me jeter par la fenêtre, mais j'aurai des ailes pour courir, puisque je n'en ai pas pour voler. Mon père!
D. Diego. — Mon fils!
[Rodrigo sort en s'escrimant contre tous].