L'ORIGINALITE DU POEME
Et cela nous amène à une autre question. Cette inspiration est-elle originale, vraiment espagnole, ou bien n'est-elle qu'une imitation des chansons de geste françaises, et, dans ce cas, dans quelle mesure l'estelle? — A en croire M. Damas-Hinard (1), qui ne pouvait, il est vrai, soupçonner l'existence d'autres épopées, le Poème du Cid n'est qu'un écho des gestes françaises. Et c'est à peu près aussi l'opinion de M. Bertoni (2) : « L'esprit des chansons de gestes anime l'œuvre entière d'un bout à l'autre, et l'on ne saurait penser que ce caractère intime, fondamental, provienne des remanieurs.... Chaque épisode, chaque détail et je dirais presque chaque vers trahit l'inspiration des chansons françaises. » Il y a, certes, une bonne part de vérité dans cette affirmation. Sans le Roland^ le Cid n'existerait pas, ou serait autre. Et cette remarque, on peut l'étendre à toute la littérature de cette époque. ï^'afrancesamiento de la société espagnole au xu« siècle n'est plus à démontrer (3). Et il était impossible que la prépondérance conquise — usurpée, si l'on veut — n'eût pas son contre-coup sur la littérature, et tout spécialement sur l'épopée, si florissante de ce côté-ci des monts. En réalité, il n'y avait plus de Pyrénées pour nos pèlerins, nos moines (ceux de Cluny en tête), nos troubadours, nos chevaliers, nos jongleurs : ils envahissaient l'Espagne. Ils y apportaient leurs idées, leurs
(1) Op. cit.. Introduction, p. xxx et lxx.
(2) Il Caniare..., p. 15.
(3) A. de les Ries {op. cit., III, cap. ii)voit dans la glorification du Cid, dans le Poème et dans le Rodrigo, la protestation de l'esprit national.
coutumes, leur langue, leurs livres et leurs chansons. Ils les semaient avec une particulière abondance le long du s^ chemin français. » L'auteur de mio Cid écrivait au moment même où le pseudo-Turpin achevait d'cspagnoliscr les gestes de France, et en faisait des instruments de propagande au profit de Saint-Jacques (1). On sait ce que cette compilation a fait pour la diffusion de la littérature épique en France ; on a moins étudié son influence en Espagne. Elle ne paraît pas médiocre. La majeure partie de ce que l'ancienne poésie espagnole connaît de nos épopées vient delà. Il est tels romances du cycle carolingien (2) qui semblent provenir du Roland. Mais les infiltrations qui les relient à cette source lointaine sont trop obscures pour que l'on en puisse établir sûrement la provenance. Dans le poème latin, véritable geste de la conquête d'Almeria, dont il est question plus haut, et que Ion peut placer au début de la deuxième moitié du xn' siècle, Roland, Olivier et le glorieux désastre de Roncevaux sont mentionnés :
Tempore Roldani si tertius Alvarus essei (3) Post OUverum^ fateor sine crimine rerum Sub j'itga Francoram fuerat gens Agarenorum Nec socii chari jacuissent morte perempti.
Il y a maints indices dans le Cantar du Cid luimême que l'auteur avait lu ou entendu des gestes fran-
(1) J. Bcdicr, Les lés^endes épiques, t. III, p. %. — Voyez, dans le même auteur (III, 370), une énuiuèration des grands seigneurs et chevaliers, français et bourguignons, qui se rencontrèrent avec Rodrigue dans les armées d'Alphonse VI, par exemple au siège de Tudela.
(2) Par exemple, ceux insères aux tomes IX, p. 245, et XII, p. 365 de VAntologia, de Mencudez Pelayo.
(3) ha. rime léonine manque.
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çaises et particulièrement le Roland, antérieur d'une cinquantaine d'années (1). Et où pouvait-il mieux les entendre qu'à Burgos, si plein de Français à cette époque? Il suffit de lire à la suite le Cantar et la geste française pour être aussitôt frappé des analogies. Elles sont trop grandes, trop multipliées, dans le fond et dans la forme, dans la conception de l'honneur chevaleresque, dans les rapports de vassal à suzerain, dans les traits de mœurs, aussi bien que dans l'invention des caractères, dans les procédés d'exposition, dans les descriptions de bataille, dans les formules typiques, et souvent même dans l'expression, pour que toutes CCS rencontres soient le fruit du hasard ou d'un « développement parallèle ». Car c'est là, au fond, la thèse soutenue, avec un patriotisme intransigeant, par Amador de los Rios (2), pour expliquer ces multiples ressemblances. Elles seraient, selon lui, ou inexistantes ou purement extérieures et fortuites. Elles proviendraient le plus souvent de ce que, dans les deux pays, civilisation et littérature avaient eu des origines ana-
(1) E. Baret, Le Poème du Cid dans ses analogies avec la Chanson de Roland, 1858. — Ces lignes étaient écrites quand M. Pidal a publié [Rev. de Filologia esp. t, IV, cuad. 2, 1917, p. 105-204], sous le titre de Roncesvalles, un fragment d'une centaine de vers espagnols récemment découvert à Pampelune. Il y est question de la « quête » des cadavres des pairs à Roncevaux. C'est une « déploration». Le savant éditeur y voit une imitation du Roland, avec une tendance à « espagnoliser » le récit. L'écriture parait du début du XI ye siècle, mais le poème auquel appartenait ce fragment remonterait « au premier iiers du xiii^^ siècle ». — De toutes façons, c'est une preuve de plus de l'antique diffusion du Roland, et de l'existence en Espagne de Gestes sur des sujets français.
(2) Hisf. cri t., surtout aux chap. ii et m du tome III.
logucs, qu'elles suivaient des voies parallèles et aboutissaient parfois aux mêmes résultats.
Avec plus de modération, d'autres critiques, espagnols ou étrangers (1), se sont appliqués à mettre en relief ce que le Poème conserve, malgré tout, d'originalité. Que l'évêque Jerônimo ait eu son prototype dans l'archevêque Turpin (bien que les prélats batailleurs n'aient jamais manqué en Espagne), que la barbe du Cid doive quelque chose à celle de Charlemagne, que Tizôn et Colada soient des répliques de Durendal et de Joyeuse, que la scène des Cortes de Tolède soit inspirée du plaid d'ALx-la-Chapellc, etc., c'est possible. Il n'en reste pas moins vrai (et n'est-ce pas l'important?) que l'esprit du Cantar est très castillan, comme le héros, et que ce dernier, dans lequel la nation allait se reconnaître, diffère par des traits essentiels, qui lui sont propres, de Roland, d'Ogier, d'Aymeri ou de leurs compagnons. A tout lecteur attentif l'originalité du Poème et du héros apparaîtra vite. Elle n'est pas précisément, comme le laissait entendre A. de los Rfos, dans la haine de l'ingérence étrangère, ni même dans un esprit de rébellion et d'indépendance éminemment castillan (2) : on retrouverait les mêmes sentiments chez les Girart de Roussillon, les Ogier ou les Renaud de Montauban. D'ailleurs Rodrigue (celui du Poème du moins) n'est pas plus un rebelle, malgré la desmesure du roi, que Guillaume d'Orange ou Aymcri de Narbonne. Mais c'est précisément dans un très vif et très austère sentiment de l'honneur, de la dignité personnelle, joint à un
(1) Cf. Milâ, Pocs. fier. -pop., p. 470 et suiv. ; Mcnéndcz Pelayo, Liricos Castcll., XI, p. xvi); Pidal, Poema..., p. 38 et 47.
(2) « Castellac vires pcr saecula fitcrc rebelles. » — Poème d'Almeria, v. 138.
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loyalisme à toute épreuve, et c'est aussi dans le goût pour la réalité vivante, peu enclin à la fiction merveilleuse, qu'apparaît, à nos yeux du moins, le caractère national de cette œuvre typique. C'est aussi ce qui fait la beauté morale du héros, avec son humanité, sa simplicité et sa tendresse. Pour donner à ces sentiments d'honneur et de loyalisme, comme à ce réalisme, toute leur valeur, l'Espagne n'avait point besoin de la France : elle l'a bien montré par la suite. Concluons donc avec Menéndez Pelayo que les deux épopées, l'espagnole et la française, « sont comme deux branches du même tronc, de force et de vigueur différentes, il est vrai, mais où se montre le même air de grandeur héroïque et à demi barbare >^, et que « si la plus ancienne exerça son influence sur la plus jeune et favorisa indirectement (?) son développement, cette influence se manifeste plutôt dans les détails que dans son esprit, et ne réussit pas à effacer le caractère proprement historique que conservent, coitime un sceau de la race, les gestes castillanes. » Et c'est pourquoi, au fond, tous les rapprochements que l'on pourra faire ne nuiront pas plus au Cantar de mio Cid que les imitations des poèmes homériques ne nuisent à V Enéide.
VALEUR LITTÉRAIRE DU POÈME. — LES PER- SONNAGES. — LE PAYSAGE. —LES PROCÉDÉS DE STYLE.
Non point certes que nous prétendions mettre le Poème du Cid sur le même rang que ces grands chefsd'œuvre. Admettons qu'il soit « l'une des œuvres le plus profondément homériques que l'on puisse rencontrer dans la littérature d'aucun peuple. \i) >^ Il res-
(1) Menéndez Pelayo, Antologia, XI, p. 314. 19 =
tera toujours entre lui et V Iliade ou Y Odyssée la différence qui existe entre la divine lonie et la rude Castille, entre l'une des langues les plus riches et les plus souples que le génie ait eues à sa disposition et un idiome à peine dégagé de sa gangue latine. Malgré tout, il a son mérite et son charme. S'il n'est pas arrivé à ce point de perfection dans l'art, qui est le fruit habituel d'une longue expérience, il a du moins, avec leur gaucherie et leur raideur, la simplicité robuste, la naïveté, le sentiment sincère et profond que l'on retrouve, à l'aurore des civilisations, chez les primitifs. Le plan est loin d'être irréprochable, nous l'avons indiqué. Les justes proportions ne sont pas observées. Les caractères sont tracés d'un trait sommaire, sans aucune richesse psychologique. Ik sont nets cependant en leur maigreur. Plus tard, il ne sera que trop facile, hélas ! d'étoffer et d'enrichir ces rapides silhouettes.
Au premier rang, comme il convient, se détache en haut-relief le vs buen lidiador^^ le ^< campeador ^^, w celui qui en bonne heure ceignit l'épée >\ celui enfin dont tous les mérites se résument en uneépithéte : l'EIxcellent, eiCaboso. Soldat intrépide, chef plein d'expérience, son nom, éclatant sur ses lèvres dans la bataille comme un appel de clairon, est, à lui seul, un gage de victoire : * Yo so Ruy Diaz, el Cid Campeador de Bivar! * Il exulte quand il voit des musulmans étendus à ses pieds : v^ Quel beau jour pour la chrétienté (1)! Le Campeador superbe souriait. "«^ La chrétienté, c'est en effet la grande, la vraie patrie, dans laquelle se èonfond l'amour du sol
(1 ) A rapprocher des expressions qu'emploie le Chronicon Malleaccnse. en annonçaut la mort de Rodrigue : de qao maximus luctus Christianis et gaudium miniicis paganis.
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natal. C'est à « la douce France » que son^e Roland; Rodrigue ne connaît guère que sa province, « Castiella la gentil». Il semble qu'il n'ait pas encore pleine conscience de r Espagne. Il ne distingue guère entre Aragonais, Catalans ou Maures. Les comtes léonais sont ses ennemis particuliers. Ce petit-fils de « l'Alcalde citadin » n'a de haine que pour ces grands seigneurs insolents, brouillons et rapaces. Il est pitoyable cependant. Il rend la liberté aux vaincus, au comte de Barcelone, par exemple. Pour sa générosité, Maures et Mauresques le bénissent à l'envi (v. 541, 802, 853) : « Tu pars, mon Cid : que nos prières marchent devant toi! ^^ C'est surtout aux petits, aux malheureux qu'il montre un cœur secourable : avec lui, le souffle populaire et démocratique, qui donna naissance aux vieux juges burgalais, traverse encore les pages du poème castillan. Certes, nous n'oublions pas les cruautés trop certaines du Cid historique, ni le réquisitoire émouvant dIbn-Bassam. Mais ce qui nous importe ici, c'est la transfiguration subie par le héros un demi-siècle après sa mort. Fidèle, quand même, à son suzerain, il ignore toute « desmesure » et déloyauté. Il est libéral, autre qualité essentielle du parfait chevalier. Chaque victoire est l'occasion de largesses complaisamment énumérées. Il comble de présents son suzerain, il enrichit ses soldats, il traite magnifiquement ses hôtes; il dote les dames de Chimène.
Ce batailleur est aussi un époux, un père plein de tendresse : « Dame Chimène, ma femme si accomplie, je vous aime à l'égal de ma propre âme ! » Son grand souci, c'est, au fond, celui d'un bon bourgeois qui travaille à bien établir ses filles. C'est pour leur ramasser une dot que ce petit écuyer, qui n'a d'abord, en un obscur village, d'autre bien que son manoir et les maigres revenus de = 21 -
SCS moulins de l'Ubierna, donne tant de beaux coups d'épée, et finit par conquérir w Valence-la-maison, cet héritage que je vous ai gagné ^^, comme il dit à ses filles. On le décide, presque malgré lui, à donner El vira et Sol à ceux qui lui ^^ arrachent les fibres les plus intimes de son cœur >^ ; mais il a bien soin de faire sonner les trois mille marcs d'argent du trousseau, d'énumércr tout ce qu'il y ajoute gracieusement, les mules, les destriers, Jes vêtements tissés de soie et d'or <s qu'il leur a gagnés >>. Et quand il a fait venir sa temme et ses filles à Valencia la casa, comme il est fier de travailler sous leurs yeux, de leur montrer s< comme on gagne son pain ^^ ! Ce bon ouvrier n'a jamais eu tant de cœur à l'ouvrage. s< Le cœur me croît, parce que vous êtes là, devant moi. » La rudesse barbare commence à s'amollir, grâce à la femme. Et déjà nous voyons poindre le Cid galant et courtois des romances dans ce vainqueur à l'cpée sanglante, qui arrête son cheval couvert de sueur devant les dames et leur tourne si gentiment son compliment : « A vos me omillo, diienas... » Ce Campéador, très vivant, très peu romanesque, ou, du moins, aussi près de D. Quichotte par la noblesse de son âme et le souci de son honneur immaculé, que de Sancho par son réalisme pratique, — et donc très espagnol en somme, — a quelque chose parfois du savoir-faire des futurs héros picaresques. Il se moque agréablement des infants par l'ingénieuse progression de ses revendications aux Cortcs de Tolède. Songez surtout à l'artifice, déclaré déjà par M. de Puymaigre, <v digne de Guzmân d'Alfarachc >", par lequel il extorque six cents marcs aux Juifs de Burgos, compte qu'il oublie de solder, mais qu'un jongleur, quelque peu scandalisé, a plus tard charitablement réglé pour lui. Malgré tout, cette figure épique n'en est pas dimintiée. £Ue ne reçoit de ces ombres légères que plas de
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relief, de vie et de vérité ; elle reste à égale distance de la réalité brutale de l'histoire et de la fantaisie malencontreuse des peintres courtois.
Autour de lui, la foule des preux, uniformément vaillants certes, mais dont chacun a cependant, comme l'a bien montré A, de los Rios, un trait caractéristique qui le distingue : Alvar Fanez, « lance hardie » (1), « son bras droit », lui aussi héros probable d'une épopée entrevue à travers les chroniques; Martin Antolinez, le subtil burgalais, l'Ulysse de cette Iliade; l'évêque Jérôme, périgourdin débrouillard, venu on ne sait d'où, d'outre-mer ou d'outre-monts, mais « excellent tonsuré et rude lutteur » (Caboso coronado, Dios ! que bien lidiaba f) ; Pero Bermiidez (2), qui bredouille d'abord, mais qui, une fois parti, ne s'arrête plus; Muiio Gustios, qui retrouve les infantes, ses cousines, « ses chères cousines », dans la rouvraie de Corpes; bien d'autres encore. Nul grand seigneur dans la mesnie du Cid : ce sont presque tous, semble-t-il, des soldats de fortune, fils de leurs oeuvres.
En face, le roi Alphonse, trop défiant, trop mal conseillé, mais qui, du moins, fait noble figure de souverain aux Cortes ; les deux infants de Carrion, Diego et Fernando, féodaux couards, cruels et bavards, <c lenguas sin manos »; Asur Gonzalez, leur frère, « qui déjeune avant de faire sa prière, et qui empeste ceux à qui il
(1) Cf. : « Nalbaqite siib coeîo melior fuit hasta sereno ». Chant latin d'Almena.
(2) On conservait à Saint- Martin de Burgos deux tombeaux qui, selon les inscriptions (restaurées en 1592), seraient ceux de Martin Antolinez et de Pero Bermùdez, « paroissiens de Saint-Martin, ainsi que leur oncle Ruy Diaz. >> Voy. Ant. Pons, Viaje de Esparia, XII, p. 95. — Cela prouve tout au moins la persistance de la tradition locale.
donne le baiser de paix »; le comte Garda Ordôncz, de la barbe duquel le Cid garde une mèche arrachée au château de Cabra, et dont les deux sobriquets de ^ Crépu de Granôn >^ et de « Bouche Torse » nous laissent entrevoir la physionomie; enfin tout le clan rapace des Beni- Gômez. — Chimène et ses filles ne font que traverser par instants la scène : elles ne sortent guère de l'ombre du cloître de San Pedro de Cardena et de lalcazar de Valence. Nous aurons le temps cependant de les apercevoir dans plusieurs scènes essentielles, bien mieux que la belle Aude ss au vis cler •>\ du Roland d'Oxiord . Leur rôle est, je n'ose dire plus touchant, du moins plus détaillé, plus soutenu, et leurs traits, encore un peu distants, mais nobles et délicats, ne tarderont pas à se préciser.
Ce qu'il faut noter surtout, ce qu'il faut répéter, c'est que tous les personnages qui défilent devant nous, ou peu s'en faut, sont historiques. On en a retrouvé la trace dans les documents contemporains, dans les diplômes, dans les chroniques. Et cela met en vive lumière le caractère qui distingue essentiellement le Poème de la plupart des chansons françaises. Il réalise, dans la vaste littérature épique internationale, un type intermédiaire entre la chronique et l'épopée, que l'on ne retrouve, je crois, nulle part ailleurs, du moins avec la même netteté. Par sou exactitude historique, géographique, sociale, si bien mise en lumière par son dernier éditeur, et par M. Eduardo de Hinojosa (1), il apparaît comme une chronique, enluminée par la main d'un poète, de même que les chroniques à leur tour prennent souvent des allures d'épopée. La raison en est
(1) El derecho en el poema del Cid, Madrid, 1903.
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simple, indépendamment du peu de recul dans le temps : celui-là comme celles-ci mettent en oeuvre la même matière .
Plus encore que les caractères, le paysage est brièvement indiqué, et toujours du même trait sec, mais net. Trois vers suffisent pour nous montrer, soit l'affreuse solitude de Corpes, soit le splendide panorama de Valence, vue du haut de lAlcazar. « flaute est la forêt ; les branches s'élèvent jusqu'aux nues. Les bêtes féroces rôdent tout autour. Ils trouvèrent un bocage avec une source Umpide... » — « Ils contemplent Valence et comment s'étend la cité; de l'autre côté, la mer s'offre à leurs yeux. Ils contemplent la huerta : elle est épaisse et grande... » Rien de plus. Cet art, encore fru^.tc, s'interdit tout ornement : mieux, il n'en sent pas le besoin. Il nous met en face des héros ou des choses. Il fait agir ou parler ceux-là ; d'un geste bref il nous montre celles-ci ; puis il nous laisse le soin de dégager le sentiment oa l'émotion, et de compléter l'esquisse. Sur ce point, comme l'a remarqué M. Menéndez Pidal, il est plus timide, plus schématique, que l'auteur du Roland. L'essentiel est que cette source, à demi cachée, de poésie et d'émotion existe, et elle existe manifestement. J'espère que les extraits qui suivent en convaincront le lecteur. Il verra que tous les éléments d'un art émouvant, à la fois très espagnol et très humain, se trouvent dans cette oeuvre, si pleine déjà de promesses, comme nous les retrouverons, admirablement associés, dans l'œuvre maîtresse, le Don Quichotte. C'est pourquoi elle demeure, selon moi, au seuil de cette littérature, ce que la Chanson de Roland est pour la nôtre, l'annonce et le gage de leurs destinées magnifiques, le germe d'où sortiront les merveilles futures.
C'est déjà beaucoup dire, semble-t-il. Faut-il cepen-
LE POEME DU cm
dant aller plus loin encore, préciser davantage et déjà reconnaître, par exemple, dans le Cid et dans le Roland les qualités essentielles de chacune des deux littératures, qui y seraient contenues déjà, comme la fleur dans le bouton ? — On le peut assurément, et on le fait volontiers. M. Bédier, par exemple, écrit (1) : s^ Nous retrouvons dans son œuvre (le Roland) ce qu'il y a de plus spécifiquement national en notre poésie, le sens classique des proportions, la clarté, la sobriété, la force harmonieuse. Nous y reconnaissons l'esprit de notre nation, aussi bien que dans l'œuvre de Corneille. ^^ Et M. Pidal de son côté (2), après Damas-Hinard (3), salue dans le Poème xs le précurseur de la Conicdia >^ Soit ; cependant l'unité, la clarté, la simplicité, qualités éminemment françaises, assure-t-on, ne sont-elles pas aussi précisément celles du Cantar ? Et quant à la Coniedia, l'honnête pauvreté d'un art naïf, emu, sincère, sans l'ombre d'une recherche, tel enfin qu'il nous apparaît dans le Poème , n'est-ce pas ce qu'on peut imaginer de plus opposé aux compUcations trop ingénieuses, à la finesse excessive, aux ornements alambiqués qui seront, au siècle d'or, la caractéristique, mais aussi l'écueil et la tare du théâtre espagnol? Pour ma part du moins, je le confesse, je ne réussis pas, en lisant les pages lointaines que recopiait Per Abbat, à deviner Lope ou Calderôu.