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LA LANGUE ET LA MÉTRIQUE

Nous ne saurions étudier ici en détail la langue ni la métrique : cette double étude a été faite d'ailleurs de

(1) Op. cit., t. m, p. 451.

(2) Cantar de mio Cid, p. 82.

(3) Op, ciL, p. XXIV.

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main de maître (1). Il suffira d'y renvoyer et de dire que la langue castillane est à peu près formée en ses éléments essentiels, phonétique, vocabulaire, grammaire. Dans le vocabulaire, les apports latins, germaniques, arabes, français se mêlent en des proportions qui persisteront à peu de choses près. On y a signalé quelques formes dialectales aragonaises, mais, dans l'ensemble, la langue reste un type normal de l'ancien casiiUan. La phrase grammaticale est courte, — elle ne dépasse guère les limites du vers, — et encore raide, car les mots relatifs et conjonctifs, qui forment les articulations du langage, n'acquerront de souplesse que par l'usage. Malgré tout, ni la force, ni la netteté, ni même une certaine harmonie un peu rade ne manquent à l'expression. Le lecteur, qui aura la curiosité de se reporter au texte, constatera vite que, malgré les archaïsmes, ce dernier est resté, sans comparaison, plus aisément intelligible aujourd'hui que celui de notre Roland.

La métrique, malgré tous les travaux dont elle a été l'objet, demeure, sur bien des points, obscure. Le vers de Per Abbat offre une foule de variétés ou de types qu'il est impossible de réduire à l'unité. Peut-être, si le poème nous avait été transmis sous ses formes antérieures, et non pas seulement par un seul manuscrit tardif, bien des corrections de détail pourraient être introduites dans la versification, mais il est douteux que, dans l'ensemble, la nature de cette dernière en fût sensiblement modifiée. Un point de comparaison nous a été fourni dernièrement par la publication du fragment épique de Pampelune. Or, ainsi qu'il résulte de l'étude de l'éditeur, M. Pidal, le système métrique

(1) Voyez Menéndez Pidal, Cantar dcmioCid, t. I, et spéci^ilement, pour l|i métrique, Ibid, p. 76-124. ========== 37 =====

suivi dans le Roncesvalles se rapproche très sensiblement de celui du Cantar. La mesure du vers ne paraît pas assujettie à des lois fixes, comme dans l'épopée française ; les tentatives faites pour l'y plier de force, telles que celles de Cornu, de Lang, de Hanssen, etc., n'ont point abouti jusqu'ici. Si l'on songe que les poètes de l'école qui suivit immédiatement se vantent d'inaugurer un système métrique tout nouveau, qu'ils nomment la maestria ci silabas cuntadas, il en faut conclure que le compte exact des syllabes dans le vers n'existait pas avant eux, et que jusque-là Vamétrie caractérisait la primitive maestria des jongleurs antérieurs. Il est cependant difficile de comprendre que le vers amétrique luimême n'obéisse pas à certaine cadence, qui, dans l'espèce, ne pouvait guère être que la mélopée, aussi souple et vague que l'on voudra, mais enfermée cependant et contenue dans les limites d'une déclamation réglée par l'accompagnement musical. Cette variété d'ailleurs de phrase mélodique a pu être précisée et régularisée par différentes causes, et tout d'abord par l'influence des modèles français. Il résulte en effet des statistiques établies par M. Pidal, que la mesure la plus fréquente dans le Mio Cid est celle de l'alexandrin de 7-|-7 syllabes, base métrique probable, qui admettait d'ailleurs, en ses deux hémistiches coupés par la césure, une foule d'équivalences. Une autre influence a pu être la déclamation populaire de certains chants liturgiques, celle des psaumes, par exemple, également coupés dans chacun des versets par une pause ou césure, qui en sépare, assez inégalement d'ailleurs, les deux parties. MM. Menéndez Pelayo et Pidal, sans aller aussi loin sur ce point que M. Cornu et autres mélriciens, reconnaissent, dans chacun des hémistiches, une tendance à loctosyllabisme, destiné à devenir prépondérant. Cet octosyllabisme lui-

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même ou pie de romance aurait été de tout temps la base de la poésie populaire espagnole, fait encore mystérieux, mais que contribuerait à expliquer la forme la plus fréquente des hymnes liturgiques, connues et chantées par le peuple, lequel, n'en connaissant probablement pas d'autre, l'aurait adoptée pour ses propres chansons. A l'époque du Poème, sous l'influence des deux vers épiques français principaux (de 5+7 et de 7 4-7), on aurait recherché momentanément la base heptasyllabique, pour revenir lentement par la suite à l'octosyllabisme national et populaire à mesure que l'influence étrangère allait s'affaiblissant.

Quoi qu'il en soit de cette théorie, ce qui est sûr, c'est que les vers sont groupés — toujours sur le patron d'outre-monts — par séries ou laisses monorimes, de longueurs très inégales (de 3 à 190 vers), sur une même assonance (surtout 6, d ou de, do^ àa^). Nous avons indiqué ces assonances. En dépit de toutes les tentatives d'explication, on notera que les raisons de leur choix et de leur succession paraissent bien capricieuses, ou si l'on veut, que les lois, si elles existent, ne nous en apparaissent pas clairement.

Le Cid dans la littérature espagnole, — î Le Cid Ruy (ou Rodrigo) Diaz de Bivar mourut en 1099, Ses exploits avaient dû frapper vivement les imaginations, car, peu de temps après sa mort, ils commencent à être célébrés, soit en vers latins, soit en langue vulgaire. A côté de l'histoire, la légende ne tarde pas à se former. Poètes et écrivains mêlent à ce qu'ils savaient des actions véritables du héros des éléments plus ou moins fabuleux. Cette élaboration poétique commença de bonne heure : elle est déjà fortaée et elle se

manifeste avec éclat dès le milieu du xii® siècle (ou très peu de temps après) par le Poème du Citf.jPar sa date donc, mais plus encore par son mérite intrinsèque. le Poème du Cid est l'un des monuments les plus intéressants de la langue et de la littérature primitives de l'Espagne, et c'est à ce titre qu'il réclame sa place dans la présente collection des Chefs-d'oeuvre européens. Mais il ne racontait qu'une partie des faits et gestes du héros castillan, ceux de la seconde partie de sa vie. La lacune allait être bientôt comblée. Comme il advint pour les principaux héros de nos chansons de gestes françaises, un autre poème, tout au moins, fut composé pour célébrer ses « Enfances ». Ce nouveau poème, connu sous des noms divers {El Rodrigo, la Crûnica rimada, Poema de las mocedades del Cid), allait donner à Chimène un rôle plus important, et l'on sait quel admirable parti l'on devait tirer plus tard des amours de Rodrigue et de Chimène.

Aussi avons-nous cru devoir, pour compléter la légende sans sortir de la vieille épopée, faire quelques emprunts à ce dernier poème.

On sait, d'autre part, quelle place l'histoire, soit en latin, soit en espagnol, allait faire au Campéador, depuis VHistoria Roderici Didaci Campidocti, publiée par Risco, jusqu'à la Crônica gênerai en ses remaniements successifs. Cette partie des chroniques n'est elle-même, en somme, qu'une épopée en prose, oii l'on retrouve, bien plus sûrement encore que Niebuhr ne croyait les retrouver dans Titc Live, « les membres épars du poète, disjecti memhra poetae ». — Ces chroniques, à leur tour, en recueillant et en prosifiant quelques-unes des épopées antérieures, qu'elles sauvaient ainsi d'un naufrage complet, livrèrent une matière toute prête au Romancero, si riche, en ce qui concerne le Cid, que l'on put, de bonne heure, constituer un recueil spécial des romances qu'il inspira. Nous lui emprunterons quelques-uns de ces derniers pour les insérer dans le volume qui sera consacré au Romancero. Le théâtre, quand son heure vint, n'eut garde de dédaigner un si beau sujet : il lui dut quelques-unes de ses oeuvres le plus heureusement . 30 =========

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inspirées par le vieil esprit national. Il suffira de citer ici les deux drames de Guillénde Castro, dont on trouvera quelques extraits à la fin du volume. Enfin, le roman reprenait encore, au xixc siècle, cette inépuisable matière, qui s'est prêtée ainsi avec souplesse à tous les genres successivement en vogue à chaque époque de l'histoire littéraire. On peut donc affirmer que nulle part mieux qu'à propos du Cid n'apparaît la fécondité ininterrompue de la veine épique en Espagne. La légende du Cid est l'une des sources à la fois les plus pures et les plus abondantes où est venu s'abreuver et se fortifier, à travers les siècles, le génie national (1).

(I) Voyez quelques-uns des textes de cette abondante littérature dans A. Restori, Le Gesta del Cid, ou dans E. de Saint-Albin, La légende du Cid.

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