LE RODRIGO
de Diego Laynez avec le comte Gômez Gormaz, « nom irrégulièrement formé d'un patronymique, dit Milâ y Fontanals, et de celui d'un château pris par Rodrigue». Viennent ensuite les premiers exploits du héros, âgé alors de douze ans, la mort du comte, les plaintes de Chimène Gômez au roi Ferdinand, la requête qu'elle lui adresse : « Donnez-moi Rodrigue pour mari, celui-là qui tua mon père ! » Le roi y consent. Il mande Rodrigue, lequel arrive à la tête d'une troupe bien armée de parents et de vassaux, prêts à venger toute insulte faite à leur jeune chef. Celui-ci met tant de mauvaise grâce à baiser la main du roi que ce dernier en est effrayé et irrité : « Otez-moi de là ce démon ! » A quoi Rodrigue répond insolemment : « Mieux me vaudrait un clou que de nous voir, vous mon seigneur, et moi votre vassal! > Ou ne l'en fiance pas moins à Chimène, mais il jure de ne la point revoir avant d'avoir remporté « cinq victoires en bon combat en rase campagne » . Et il tient parole. Il fait plus : il défait, en combat singulier, Martin Gonzalez, champion de Navarre, qui était venu défier le roi de Castille au nom de son suzerain, le roi Ramire d'Aragon (Ramire I^n 1035-63). Il s'était préparé à cet exploit par un pèlerinage « au Padron de Saint- Jacques et à Sainte- Marie de Rocamador ». C'est au cours de ce pèlerinage qu'apparaît pour la première fois — autant du moins que nous en pouvons juger — l'édifiant épisode du lépreux, avec lequel il partage son manteau, SOI' repas et sa couche, au gué de Cascajar, et qui n'est autre que saint Lazare. Après quoi, il reprend le cours de ses exploits contre les Maures et leurs alliés, les traîtres Ximeno Sàncliez, de Burueva, et Garci Fernàndez, qu'il « prend de sa main par la barbe» dans l'église de Bribiesca. Au vers 720 commence un nouveau sujet, plus romanesque encore. Il s'agit d'une expédition de tous les 39 ^__
rois d'Espagne contre le roi de France, l'empereur d'Allemagne et le pape, qui prétendaient forcer l'Espagne, «. d'Aspe à Santiago ^\ à payer tribut. Nous voyons figurer, parmi les vassaux d'Espagne, Aymeride Narbonne, <^ celui qu'on appelle Don Quiron (1) ^n et d'autres chevaliers non moins fabuleux ; du côté français, les Lombards, les Allemands, les Italiens, les Arméniens, les Flamands, les Rochelais, et n< le paladin de Blaya » (Roland) (2). L'armée espagnole passe les fameux ports d'Aspe et s'empare de Paris. Mais avant, Rodrigue, toujours avec ses trois cents fidèles, avait défait les v< mille et neuf cents chevaliers du comte de Savoie '>^. Ce dernier même (comme il arrive assez souvent dans nos épopées) lui offre sa fille, dont le portrait ne manque pas de grâce, et mérite d'être cité, quoique ce « cliché » ne soit probablement qu'une reproduction : vs On ramène élégamment équipée sur une selle très blanche. Le frein est d'or : il n'en est pas de mieux ouvré. L'infante est revêtue d'une riche soie de Bagdad (3). Ses cheveux, épars sur ses épaules, semblent d'or fin Ses yeux sont noirs comme la mûre (4), sa
(1) Je ne sais quel est au juste ce pcrsoanage : Guiron le Courtois, le héros d'un rouiau du cycle d'Arthur ? Le Guron qui joue un rôle dans la Prise de Pampclune ? — Au chapitre xli! de la Historia del r ey Canamor, ilcsi question « dcl Condc don Quiram, que fuc un gran hoinbrc y seùor de grand tierra «. N. B. A. E , tome XI, p. 571.
(2) On sait que, d'après le pseudo-Turpiu, le paladin avait été enterre à Blayc, au monastère de Saint-Romain, où l'on montrait son tombeau.
(3) Baldnque. C'est, je croîs, une étoffe de soie et d'or, fabriquée à Bagdad (Baldac) ; franc. : baudeqiun.
(4) Como la rnora. Damas-Hinard ; « comme ceux d'une mauresque. »
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taille, bien prise. Il n'y a roi ni empereur qui ne s'en contenterait. >^ — Rodrigue cependant n'en veut pas pour lui-même : il en fait cadeau au roi, qui pourra ainsi déshonorer à son aise (embarraganar) la France. Ruy Diaz se présente devant le roi de France et le pape, provoque les douze pairs, interrompt « le cardinal de Rome >^ réclame l'empire d'Allemagne pour son suzerain, et l'on ne sait où s'arrêteraient les fanfaronnades de cet outrecuidant matamore, si, dans la propre tente de Ferdinand, la fille du comte de Savoie ne mettait au monde un enfant. Le pape en profite pour demander une trêve d'une année. Ferdinand en accorde quatre, puis huit, puis douze, et il en eût sans doute accordé bien d'autres, si, en cet endroit, le manuscrit ne s'interrompait brusquement au milieu d'un vers.
On voit que, même à s'en tenir a la partie consacrée au jeune Rodrigue, la composition manque autant de suite dans les faits que de vraisemblance morale. Le turbulent rapaz du début, dont la valeur n'attend vraiment pas assez le nombre des années, fait la leçon à son père, lui reproche de baiser la main du roi, qu'il finit d'ailleurs par baiser lui-même (1) ; puis, dans la seconde partie, il devient le plus féal sujet de ce même roi, et, par surcroit, le champion de l'indépendance espagnole. Comment encore concilier la farouche attitude des Laynez et leurs maximes révolutionnaires {En matière de trahison^ les j;ois ont de fort méchantes coutumes ; gardez-vous de celui-ci comme d'un ennemi mortel) avec le loyalisme tardif de Ruy Diaz? « Si quelque comte ou quelque riche-homme vous a désobéi,
(1) Pareil revirement chez cet Aymeri de Narbonne, cité par l'auteur, dans Girart de Viane. Cf. Bédier, Légendes épiques, I, p. 26.
je le mettrai, mort ou vif, entre vos mains »? Sans doute, l'esprit féodal apparaît jusqu'au bout. D'un côté des Pyrénées comme de l'autre, les temps sont changés; des idées nouvelles se font jour et la poésie reflète parfois les modifications que subit la société. En d'autres termes, à considérer l'esprit qui les anime, le Rodrigo est au Poème du Cid ce que nos chansons féodales, telles que la Chevalerie Ogier ou Girard de Roussillon, Girard de Viane ou Renaud de Montauban, sont au Roland. Le roi, invraisemblablement débonnaire, reconnaît qu'il ne doit sa couronne qu'au libre consentement des nobles, qu'il n'est qu'un homme comme eux, aussi chétif que le premier venu. On dirait (si ce passage n'est pas une interpolation, comme le manque d'assonance le ferait croire), qu'il a lu les vers hardis de Jean de Meun^ sur l'origine des rois, ou ceux, non moins significatifs, du Hugues Capet (1). Rodaguc conserve partout même arrogance, mais elle ne se manifeste plus que contre l'ennemi et au cours de cette fabuleuse expédition de France, dont nous retrouvons l'écho dans les chroniques et dans les romances. L'incohérence de ce caractère, tantôt rebelle et tantôt soumis, ici plein dune humilité toute chrétienne, là brutalement cynique envers l'infante et d'une insolence grossière en face du pape, ne peut manquer de frapper le lecteur. Nous ne reconnaissons plus le Rodrigue du Poème.
La partie ) a plus intéressante est, sans contredit, celle relative aux fiançailles du fils de Laynez avec la fille du comte de Gormaz. Ici la figure de Chimène, entre-
(1) «Je suy rois couronnez de France le Roy on, — Non mie par oirrie ne par estracion, — Mais par le vostre gré et vostre elexion ». — Cité par Léon Gautier, Hist. de la langue et de la littér. française, de L. Petit de Julieville, t. I (1910), p. 147.